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Festins imaginaires Image 2

Je ne sais si ce film documentaire passera dans beaucoup de salles en France, ni, si c’est le cas, s’il y restera longtemps programmé, comme il faudrait. Il est à craindre que non, et c’est pourtant un film en tout point admirable, passionnant dans le plein sens du mot, et que l’on regarde d’un bout à l’autre sans un instant d’ennui. Admirable d’abord par son sujet, dont pour ma part j’ignorais tout. De quoi s’agit-il ? De femmes qui, internées dans d’épouvantables conditions dans les camps de concentration nazis (Ravensbrück, Auschwitz, Flöha... ) ou dans des camps soviétiques (Potma, en Mordovie), maltraitées et affamées, ont noté sur des feuilles de papier ou sur des bouts de tissu, quand elles le pouvaient et en prenant de grands risques, des recettes de cuisine qu’elles se remémoraient et dont elles parlaient ensemble (1). Or, il se trouve qu’un certain nombre de ces « textes », rédigés dans différentes langues, ont été conservés et le film en présente en gros plan plusieurs, où l’on peut lire, par exemple, avec stupéfaction, sur une même page, les courtes recettes des plats suivants : Moules à la béchamel, Œufs durs farcis, Épinards à la béchamel, Riz à l’impératrice, Salade de riz et fruits, Soupe à l’oignon, Cardons (à la savoyarde).

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Le fait que ces recettes soient rédigées en petite écriture et en lignes serrées sur la feuille pour économiser le papier (rare parce qu’interdit), accroît étrangement l’impression d’urgence et de « remplissage », si j’ose dire : les mots remplissent les bouches et les pages se remplissent à proportion du vide qui règne dans les estomacs. L’une des femmes témoins interrogées dans le film, Christiane Hingouët, rescapée de Ravensbrück, parle de « gloutonnerie rêvée » et l’on devine que certaines des recettes notées ici et là intègrent des compositions imaginaires, mais au fond peu importe, la question n’est pas là, elle est dans ces actes essentiels : parler ensemble, dire, prononcer des mots qui rassérènent, si possible les écrire. Il s’agit là d’une forme d’ultime résistance, d’autant plus remarquable qu’exempte de toute violence et même de toute plainte ; d’une sorte de « miracle » où ce sont de simples paroles qui, mystérieusement, se font substances réelles et nourrissantes. En notant ces recettes, ces femmes ne demandent rien, elles s’appliquent simplement à survivre et le fait est, disent les survivantes, que tous ces mots appétissants dits, répétés et écrits, diminuaient un peu leur faim, leurs souffrances, leur redonnaient espoir. On voit en quoi la poésie, qui toujours traite charnellement les mots, en deçà de leurs signifiés, presque les déguste, rêve de leur donner corps, trouve là une terrible justification, et on comprend tout aussitôt ce qu’il peut y avoir d’obscène à parler ici de poésie. De même, et une femme témoin le dit aussi nettement, plus personne ne se préoccupait alors, à propos des recettes évoquées et parfois notées, des interdits alimentaires propres à telle ou telle religion.

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Le film d’Anne Georget ne tombe dans aucun des pièges qu’un tel sujet tend à tout instant. Aucune grandiloquence, aucune emphase et bien sûr aucun lyrisme. Aucune musique. Une concentration extrême (on ne saura pas, par exemple, et on peut le regretter, comment les personnes qui ont survécu à ces privations ont vécu leur retour à une vie « normale », si leur rapport aux nourritures a été complètement changé) et beaucoup de silence. Et cette idée, que je trouve magnifique, de faire lire plusieurs recettes notées par les détenues d’une façon gourmande, mais à voix basse, comme on peut échanger des confidences, la nuit, dans une chambrée ou un lieu surveillé. Pour le reste, des paysages de neige dans le brouillard ou sous une lumière bleue froide, quelques photographies, notamment d’œuvres réalisées dans les camps (les dessins de Violette Lecoq, de Jeannette L’Herminier et de To Frank-Stoltz, à Ravensbrück), l’une aussi montrant la tour de guet d’un camp à côté de la coupole dorée d’une église orthodoxe, et surtout des entretiens. Outre les témoignages directs lus ou filmés, un chef cuisinier, Olivier Roellinger, feuillette et commente certaines recettes, et on le sent aussi surpris que bouleversé par ce qu’il lit, où il reconnaît ici et là d’imprévisibles compétences culinaires. Des historiens (Michael Berenbaum, Luba Jurgenson, Irina Ostrovskaya, Yehudit Inbar), des psychanalystes (Géraldine Cerf et Maurice Borgel) et des neuroscientifiques (Hanna et Antonio Damasio) rappellent et analysent ce que fut la vie dans les camps, aussi bien dans l’Allemagne nazie que dans la Russie stalinienne, et en particulier comment l’on y affamait systématiquement les prisonniers qu’on n’exécutait pas tout de suite : ceux qu’on tenait en vie pour les faire travailler. Jérôme Thélot, l’auteur en 2005 de Au commencement était la faim, parle de la « vertu de partage » qu’avaient assurément ces échanges de recettes, éclaire le sens de ce mot « recette » et cite pour finir, à bon escient, sans insistance, le début d’Une saison en enfer : « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. » La phrase fait écho à la rude remarque, au début du film, de Christiane Hingouët, qui, elle, se souvient bien : « C’est pas les coups qui m’ont marquée, c’est la faim ».

Alain Madeleine-Perdrillat, novembre 2015

(1) Le film mentionne aussi des recettes notées par des hommes, des prisonniers américains se trouvant dans les camps japonais, pendant la Seconde Guerre mondiale.

anne georget pose le 12 fevrier 2015 a berlin a l occasion de la 65e berlinale 5212223

Anne Georget, la réalisatrice de "Festins imaginaires".

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.