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Projection agrandie d'une oeuvre d'Alexandre Hollan,Dans l'arbre,au revers de la façade de l'abbatiale.

Il n’est besoin d’aucun «prétexte» pour aller visiter l’abbaye de Noirlac, à quelque quarante kilomètres au sud de Bourges: dans un certain isolement, le site est magnifique et magnifiquement préservé ; la simplicité, la beauté sans fioriture, la pureté de l’architecture cistercienne inspirent d’emblée, comme il arrive à Fontenay ou, plus au sud, dans les trois célèbres «sœurs» provençales, le sentiment d’un lieu assez sensible pour se passer de paroles, un lieu qui fait que l’esprit saute tout de suite, si l’on peut dire, en delà ou en deçà des mots, et lorsque l’on sort des bâtiments, à l’arrière, le plaisir est grand de faire quelques pas dans l’allée des très vieux tilleuls qui jouxte ce qui, plus qu’à un jardin, ressemble à un champ. Le silence donc, d’abord, – et quoi de mieux pour regarder sérieusement certaines images, elles-mêmes discrètes et graves? En l’occurrence des dessins d’Alexandre Hollan et des photographies de Jean-Luc Meyssonnier réunis sous le simple nom latin Arbor puisque celles-ci et ceux-là nous montrent des arbres.

Une grande qualité de l’exposition est d’être assez réduite. Aucun entassement, comme c’est hélas souvent le cas: en petit nombre, les dessins et les photographies ne sont présentés que dans quelques salles, et encore n’y occupent-ils pas tout l’espace, de sorte qu’ils n’empêchent nullement de percevoir cet espace et que l’on n’est pas par avance accablé par cette idée morne, suscitée par les grands accrochages, que l’on va devoir fatalement négliger ou mal voir certaines œuvres. Puis celles-ci sont disposées avec goût et discrétion: tantôt rapprochées, comme dans le cellier, où, sur un seul long mur, les dessins et les photographies s’intercalent les uns à la suite des autres pour former une sorte de frise; tantôt bien séparées ou en vis-à-vis, pour entretenir un dialogue paisible, qui ne force rien, qui peut très bien être interrompu. On respire toujours un peu quand il n’y a pas, dans une exposition, le projet de démontrer à toute force quelque chose. Ici, c’est une affinité qui est proposée au visiteur, avec peut-être l’incitation modeste à mieux regarder les arbres, à leur être plus attentif.

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Alexandre Hollan,Un arbre, trois regards.

Les deux artistes se sont rencontrés au Mans, dans le cadre d’une exposition présentée dans l’espace Les Quinconces-L’espal, en 2013, sous le titre Voir l’arbre. Ce lien, qui aurait été difficilement possible entre deux peintres ou deux photographes, l’a été entre Alexandre Hollan et Jean-Luc Meyssonnier, sans doute parce que leurs langages ne sont pas les mêmes, ne s’affrontent pas, mais interrogent l’un et l’autre le même motif, tel ou tel arbre, l’observent chacun à sa manière certes, mais en le tenant pour un être singulier, nullement pour un figurant agréable dans le grand théâtre de la nature. Me revient ici en mémoire une remarque inattendue de l’historien de l’art Federico Zeri: «En ce qui concerne les arbres, je suis certain», notait-il, «qu’ils possèdent une intelligence mystérieuse: une intelligence étrange, incommunicable. Ce sont des créatures étrangères, qui vivent parmi nous comme si elles venaient d’une autre planète.»(1)

Ainsi Alexandre Hollan attend-il souvent la lumière incertaine du crépuscule du soir pour mieux voir et presque «vivre» l’arbre, pour ne pas être égaré par la vision commune, habituelle, à laquelle la lumière du jour le réduit, pour essayer de surprendre en lui ce que celle-ci dissimule ou fait oublier, un mouvement, un élan, un dynamisme qui serait le signe de son principe vital: sa vraie respiration. Et de même Jean-Luc Meyssonnier, sans recourir à la couleur, oppose-t-il vivement le noir et le blanc dans ses photographies, pour mieux saisir et faire sentir le dessin secret des arbres, les beaux réseaux de leurs branches, rameaux et ramilles, d’où aussi ses nombreux paysages d’hiver, avec la pure blancheur de la neige servant de fond aux lignes nettes de la ramure des arbres défeuillés.

Pour autant, la spiritualité du lieu n’est pas perdue de vue. Au revers de la façade de l’abbatiale, une peinture d’Alexandre Hollan intitulée Dans l’arbre, est projetée, très agrandie, sur un grand écran, entre une rosace et les deux grandes portes d’entrée – la peinture devenant elle-même une rose irrégulière, qui serait noire. Cette idée ici sous-jacente du vitrail se retrouve ouvertement dans les œuvres de Jean-Luc Meyssonnier présentées dans la salle capitulaire, qu’il s’agisse du transparent polyptyque Fayards du rocher d’Abraham (2), accroché devant une fenêtre, ou de l’installation Magie noire, songe d’une nuit d’été: trois photographies carrées de "l’intérieur" de frondaisons, sur des plaques de verre disposées horizontalement dans des caissons éclairés par en dessous.

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Jean-Luc Meyssonnier,Magie noire, songe d'unenuit d'été, dans la salle capitulaire

Dans un cas comme dans l’autre, si l’abstraction n’est jamais loin, si même elle s’impose naturellement à des moments, elle ne paraît jamais telle une position acquise a priori, et reste étroitement liée à la figuration, comme la rêverie peut l’être à la réalité, ou plutôt comme la perception du monde peut s’affiner et «entrer» dans le motif par une attention aiguë et soutenue, – c’est là quelque chose qui rapproche aussi les deux artistes. La démonstration la plus claire en est fournie, dans la salle des Moines, par les huit séries de trois dessins au fusain, chacune d’un même arbre (3), présentées verticalement, le dessin le plus «abstrait» étant en haut, le plus «réaliste» en bas, sans que l’on sache s’il y a là un ordre croissant ou décroissant. À vrai dire, je crois que ce serait une erreur d’y chercher une succession «logique», qui irait par exemple du plus figuratif au plus abstrait, et qu’il faut plutôt voir là trois modalités de la perception, lesquelles peuvent très bien, selon l’heure et la lumière, selon l’acuité du regard de l’artiste, varier, se croiser, s’intercaler. Et qu’il ne s’agit donc nullement d’une évolution recherchée dans un seul sens, comme c’est le cas dans la fameuse série des arbres peints par Mondrian en 1911-1912.

Dans un entretien (4), Jean-Luc Meyssonnier a déclaré:«Ce lieu a une dimension mystique. Le but, c’est d’installer un peu de trouble.» Pour ma part, il me semble tout au contraire que les deux œuvres si intelligemment rapprochées suscitent d’abord le sentiment d’une intériorité à la fois tendue et paisible, et, plus encore, d’un accord simple avec une architecture qui est moins sévère que propice à la sérénité.

Alain Madeleine-Perdrillat, août 2015.

(1)Marco Bona Castellotti. Conversations avec Federico Zeri. traduit de l’italien par Brigitte Pérol. Paris et Marseille, éditions Rivages, collection «Galerie», 1989, p. 19.
(2)Je ne sais s’il s‘agit du «rocher d’Abraham» qui se trouve en Ardèche, ou du «Rocher-Abraham» près de Dinan, mais peu importe.
(3)Deux de ces séries ont été spécialement dessinées pour l’exposition, l’une ayant été inspirée au peintre par l’un des grands tilleuls du jardin de l’abbaye, l’autre par un chêne dans la campagne proche.
(4)Entretien avec Clotilde Dumay, Le Berry républicain, 19 juillet 2015.

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Abbaye de Noirlac, 18200 Bruère-Allichamps Tél.:02.48.62.0101 Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.www.abbayedenoirlac.fr Exposition Arbor, ouverte tous les jours de 10h à 18h30, jusqu’au 20 septembre 2015. Tarifs : 7 euros ou 4,50 euros (tarif réduit) gratuité pour les moins de 12 ans.
L’installation de l’exposition, en tout point remarquable, a été supervisée par Jean-Baptiste Née. Un catalogue accompagne l'exposition.
© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.