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Madame Cézanne aux hortensias, 1885, crayon et aquarelle, 30,5 x 46 cm, collection privée.

Paul Cézanne rencontra Hortense Fiquet à Paris, au début de l'année 1869. La jeune femme travaillait en tant que brocheuse dans un atelier de reliure. Elle était née dix-neuf ans plus tôt à Saligney, un village proche de Besançon. D'origine modeste, ses parents s'étaient établis à Paris en 1854 ; sa mère était décédée depuis 1867. Après la déclaration de guerre de juillet 1870, Hortense rejoignit Cézanne en septembre dans la maisonnette qu'il avait louée à l'Estaque, pour se cacher et ne pas devoir s'engager dans l'armée. Pendant l'été 1871, lorsqu'elle repartit pour Paris, elle était enceinte. Cézanne était âgé de 33 ans lorsque naquit leur fils unique, le 4 janvier 1872. Le petit appartement dans lequel Hortense accoucha, le second étage du 45 rue Jussieu, était mal situé. Achille Emperaire qui séjourna brièvement dans leur compagnie se souvenait d'un espace perturbé par "un vacarme à réveiller les morts". Les premières années du ménage furent difficiles, la pension mensuelle allouée par le père, le banquier Louis-Auguste Cézanne, était trop modique. Le peintre préférait dissimuler sa liaison : il fut à plusieurs reprises contraint d'emprunter de l'argent à son ami Zola. Hortense Fiquet ne devint officiellement Madame Cézanne qu'au terme de dix-sept années de silence et de clandestinité, en avril 1886.  Leur union fut célébrée à l’Hôtel de Ville d’Aix-en-Provence le 28 avril à onze heures du matin ; la bénédiction religieuse se déroula le lendemain, sur le cours Sextius, dans l’église Saint-Jean-Baptiste. Hortense était à cette époque domiciliée sur le cours Forbin de Gardanne. Deux voisins de Gardanne, Jules Peyron et Louis Baret furent ses témoins dans l’église. La jeune mère ne fut jamais acceptée par sa belle-famille : les Aixois estimaient qu'il s'agissait d'une mésalliance. Cézanne changeait souvent de domicile, Hortense subissait les pénibles revers de ses déménagements. Tout porte à croire que le peintre aimait tendrement son fils. Par contre, toutes sortes d'incompréhensions et de nombreux moments de séparation, une indifférence croissante refroidirent ses rapports avec Hortense. Elle séjourna à Marseille ainsi qu'à Gardanne et Aix-en-Provence, presque jamais dans la maison familiale du Jas de Bouffan. Elle ne se plaisait pas dans le Midi. Aix l'ennuyait, elle préférait Paris ; les aller-et-retour de Cézanne, sa double vie entre sa ville natale et la capitale furent continuels.

 

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Portrait de Madame Cézanne, 1881-1887, crayon sur papier, 48 x 32 cm, Musée Boijmanns, Rotterdam

Entre autres raisons, à mon sens beaucoup trop psychologiques, parce que le visage et l'allure générale de l'épouse, tels qu'ils apparaissent dans les toiles et les dessins, sont certaines fois maussades, autoritaires ou bien distants, l'histoire de l'art et les musées auront longtemps accordé une place subalterne à Hortense Fiquet : cela peut paraître injuste, les chefs-d'oeuvre qui la représentent n'ont pas la notoriété des natures mortes, des paysages de l'Estaque, des Montagnes Sainte-Victoire ou bien des Joueurs de cartes. Programmée depuis  le 19 novembre 2014 et visible jusqu'au 25 mars 2015, l'exposition consacrée à Madame Cézanne au Metropolitan Museum of Art de New-York vient casser ces préjugés. Hortense Fiquet fut un référent majeur dans l'existence et les réflexions de son mari : entre 1872 et 1895, elle est le modèle que le maître d'Aix a le plus souvent étudié et portraituré. Dita Amory, la commissaire de l'exposition, aura tout mis en oeuvre pour qu'un corpus conséquent soit rassemblé à la faveur de cette confrontation : on découvre à New-York 24 des 29 toiles dont Hortense fut le sujet, une cinquantaine de dessins parmi les 90 qu'elle inspira, ainsi que des aquarelles. La Fondation Beyeler de Bâle, le Yokokama Museun of Art, les musées de Phildalphie, de Sao Paulo, de Berlin, de Rotterdam, d'Oxford, de Londres, de Budapest, d'Orsay, l'Orangerie à Paris, des collectionneurs privés ainsi que le musée Granet ont prêté des oeuvres. La vingt-cinquième de ces toiles n'a pas pu figurer à New-York puisqu'elle vient d'être mise en vente, en février 2015 à Londres par la maison Stoheby's : "Femme allaitant", un format 23 cm x 23 cm fut adjufé pour 385.000 livres. Une exposition de cette importance aurait dû trouver un lieu d'accueil en Europe : cet exceptionnel rassemblement n'a malheureusement pas trouvé un second port d'attache.

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Madame Cézanne au fauteuil rouge, 1877, huile sur toile, 72, 5 x 56 cm, musée de Boston.

Cézanne n'en fit jamais une Baigneuse, la vision qu'il livre n'est pas vraiment sensuelle. Il scruta et modula maintes fois le buste de son épouse, son port de tête et ses épaules. Avec son sens de la dignité, son visage en amande qui peut évoquer Brancusi ou bien Modigliani, ses cheveux la plupart du temps noués en arrière et sa raie du milieu, Hortense Fiquet est immédiatement reconnaissable. Des nuances, des transparences, de nouvelles harmonies de tons surgissent, les sentiments du peintre ne sont jamais uniformes. Hortense savait s'habiller, une indéniable singularité favorise ses premières apparitions. Ses vestes avec col haut, le velours noir et les rubans incrustés de satin gris qu'elle arbore quand ses cheveux sont dénoués, ses corsages rouge carmin, le chapeau qu'il lui arrive de porter ou bien sa robe avec de franches rayures verticales et le noeud bleu de sa chemise impliquèrent la mise en place d'une "architecture colorée" que Rilke décrivit remarquablement lorsqu'il commenta, pendant le Salon d'automne de 1907, le tableau qui figure à présent au musée de Boston, Madame Cézanne à la jupe rayée. On a trop souvent répété que Cézanne était le précurseur du cubisme ou bien que sa peinture tendait vers des notations synthétiques. Ces remarques d'après-coup empêchent de ressaisir le chemin parcouru par Cézanne, dans sa vie personnelle et dans son esthétique : on sait combien ses hésitations et ses avancées rendent souvent difficiles l'établissement d'une chronologie.

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Portrait de Madame Cézanne, 1885-1887, huile sur toile, 46 x 38 cm, collection musée de Philadelphie.

S'agissant d'Hortense Fiquet qui fut une manière d'échec dans sa vie, ses sentiments et son évolution personnelle relèvent d'une assez grande complexité. Au terme de la première moitié des années 1890, la silhouette de son épouse cesse d'apparaître. Pendant les premières saisons de leur vie commune, le peintre fut amoureux, comme le rappellent les commentaires suscités par l'ellipse d'une très fine aquarelle, présente au Grand Palais en 1996, Madame Cézanne aux hortensias, un papier blanc de 30, 5 cm x 46 cm. Les pêtales épanouis et les feuilles vertes de l'hortensia rehaussés par un léger lavis, "le  modelé tellement doux qu'on dirait presque que la couleur va apparaître sur son visage" disent beaucoup, écrivaient John Rewald et Joseph J. Rishel, à propos du "côté enjoué de ses liens avec sa femme, souvent éliminé pour laisser place à  la légende du grand artiste isolé et tourmenté". 

Quand on examine cette merveilleuse aquarelle reproduite au début de cet article, on éprouve irrésistiblement l'envie de continuer les jeux de mots initialisés par le peintre. Ce  prénom et puis ce nom de fleur, le profil et le regard de cette personne qui sort du sommeil, la juxtaposition de cette généreuse image d'un fragment d'hortensia expriment subtilement, "une tendresse inhabituelle", le désir et l’attente de Cézanne en face de sa jeune femme. Sans trop d’anachronisme, on pense à contredire l’humour de Bobby Lapointe : « Hortense, çà n’a pas vraiment d’importance ? ».

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Madame Cézanne dans la serre, 1891, huile sur toile, 92 x 73 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

La présence d'Hortense dans l'oeuvre de Cézanne participe souvent d'une invincible fascination et d'interrogations qui ne relèvent pas uniquement de problèmes d'esthétique. Elle savait rester immobile, il n'a pas fui cette frontalité. Bon gré mal gré, elle se pliait aux exigences de l'artiste qui, racontait Ambroise Vollard, était capable de suspendre son geste pendant de longues minutes. Il l'a fréquemment dessinée à l'improviste alors qu'elle allaitait son enfant ainsi que pendant ses  moments de demi-absence, lorsqu'elle rêvait et s'accoudait, quand elle dormait ou bien cousait. En dépit des apparences, cette femme certaines fois résignée ou bien dévouée - quand il souffrait d'insomnie, elle faisait la lecture à son mari - ne fut pas vraiment docile. Tandis que son regard s'opiniâtre, s'absente ou bien trahit de vieux soucis, de l'impatience et de l'éloignement, alors qu'une manière de remords et de lassitude, peut-être même le sentiment d'un irréparable gâchis semblent s'exprimer sur la toile, on a préféré simplifier la relation du peintre et du modèle. On a trop sottement estimé qu'il pouvait arriver que Cézanne traite son modèle comme s'il s'agissait d'une statue de bois, ou bien d'une pomme insérée dans une nature morte. Parler de Cézanne, d'Hortense et de leur fils Paul en vertu de simples boutades du style "la boule" et "le boulet", relève d'un raccourci dont ne peuvent pas se satisfaire ceux qui recherchent "la vérité en peinture".

La mésentente et l'étrange indifférence qui survinrent progressivement entre les deux conjoints, ne sont pas niables. De grandes dissemblances de culture, de caractère et de comportement affectaient leurs relations. Dans une lettre adressée à Zola le 19 décembre 1878, Cézanne raconte qu'Hortense "a eu une petite aventure à Paris. Je ne la confie pas au papier, je te la raconterai à mon retour, d'ailleurs ce  n'est pas grand chose". Un brouillon de lettre conservé sur le verso d'un dessin signale que l'année 1885 évoque dans l'existence de Cézanne un soudain bouleversement, une séquence passionnelle. Il avait cru qu'un nouvel amour pourrait survenir : la confusion et les cris étouffés qui s'ensuivirent, les recours qu'il utilisa pour tenter d'oublier sont franchement pesants. On relira à ce propos sa lettre à Zola, écrite depuis le Jas de Bouffan le 25 août 1885. Ce courrier clôture l'épisode : "je n'ai reçu aucune nouvelle ; d'ailleurs, pour moi, l'isolement le plus complet. Le bordel en ville, ou autre, mais rien de plus. Je finance, le mot est sale, mais j'ai besoin de repos, et à ce prix je dois l'avoir".

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Portrait de Madame Cézanne, 1890-1892, huile sur toile, 61,9 x 51,1 cm, musée d'art de Philadelphie.

Une anecdote maintes fois rapportée, celle du voyage en Suisse effectué par le couple pendant l'été de 1890, et des extraits de correspondance pointent cruellement l'autoritarisme, les malentendus et les éventuelles complaisances qui grevèrent cette relation. Hortense affectionnait les paysages et le climat de la Suisse où elle entraîna son mari. Cézanne semble n'avoir pas caché son irritation et son ennui tout au long de ce périple en montagne, comme le rappelle le témoignage d'une lettre de Paul Alexis, adressée en 1891 à Emile Zola : "Il est furieux contre la Boule (Hortense), qui, à la suite d’un séjour d’un an à Paris, lui a infligé, l’été dernier, cinq mois de Suisse et tables d’hôtes …". Telle ne fut pourtant pas la perception de Madame Cézanne qui vécut tout autrement son séjour en Helvétie, d'après le courrier qu'elle adresse le 1 août à l'épouse de Victor Chocquet. C'est l'une des rares lettres qu'on conserve d'elle. On pressent, chose qui ne fut pas admise par le couple des Zola et par l'entourage du peintre, qu'elle pouvait nourrir un réel respect pour le travail de son compagnon dont elle salue la constance : "Je suis mieux qu'à mon départ et j'espère que mon voyage en Suisse va me remettre complètement ... Mon mari a pas mal travaillé : malheureusement il a été dérangé par le mauvais temps que nous n'avons pas cessé d'avoir jusqu'au 10 juillet. Il n'en continue pas moins de se rendre au paysage avec une ténacité digne d'un meilleur sort".

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Testament de Paul Cézanne, 26 septembre 1902.

Le dernier testament que Cézanne avait rédigé, le 26 septembre 1902, est clairement dénué de tendresse et d’attention à l’égard de l’épouse légitime. Il est sèchement précisé que le peintre lègue à son fils Paul l’intégralité de ses biens et que "par suite, mon épouse, si elle me survit, n’aura aucun droit d’usufruit sur les biens qui composeront ma succession, au jour de mon décès". Quand s'achève la lecture du catalogue de l'exposition, des images contradictoires resurgissent. Il faut tenter d'appréhender la fin de la vie d'Hortense Cézanne, ainsi que la postérité des tableaux qui la représentent. Son mari est mort en octobre 1906, son fils gère la fortune familiale ; il s'occupe de la vente des toiles de l'atelier. Paul junior est le gendre de Georges Rivière ; il fréquente joyeusement les proches de Jean Renoir. Franc-Comtoise pendant sa prime jeunesse, Hortense séjourne souvent du côté de Lausanne et de Monaco. On prétend qu'elle était dépensière et qu'elle aimait jouer au casino. Quand elle regagne Paris, elle rejoint son fils qui habite un appartement du huitième arrondissement, le 30 de la rue Miromesnil. Une saisissante photographie souligne l'ultime retournement de son existence : elle porte des bijoux, elle est habillée avec élégance, son maintien rappelle les poses qu'elle avait dans tel ou tel tableau de son mari. Elle ne sourit pas, son visage trahit autant qu'autrefois une forte distance, un bien étrange détachement. Toujours reconnaissables, ses traits se sont alourdis : ils sont presque masculins. Elle a 72 ans quand sa vie s'achève, le 3 mai 1922.

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Mieux vaut se souvenir des tableaux qu'elle inspira et des répercussions que leur peinture a pu provoquer. Sur le revers de la couverture du catalogue new-yorkais ainsi qu'en page 84, voici de nouveau son très fin portrait, conservé au musée de Philadelphie, une toile des années 1885-1887. La revoici en train de poser en extérieur près d'un muret du Jas de Bouffan, c'est Madame Cézanne dans la serre. Cette figure de plein air est inachevée ; derrière sa silhouette assise sur une chaise et sa robe bleu nuit, on aperçoit des fleurs et les branches d'un arbre, les avant-bras et les longues mains d'Hortense sont à peine esquissés. Dans une autre toile, vacillante et déséquilibrée, Madame Cézanne au fauteuil jaune, son regard est étonnamment ferme, sa tête est rétrécie, sa main gauche serre les pétales et la tige d'une rose. Enfin, pour tenter de mesurer à quel point son souvenir compta dans l'art du XX° siècle, il faut songer aux enseignements plastiques suscités par deux autres toiles, longtemps présentes  dans des espaces qui furent passionnément regardés. L'un de ses portraits fut détenu par Gertrude Stein ;  un autre accompagna longtemps Henri Matisse, avant de devenir la propriété du musée d'Orsay.

Alain Paire


Madame Cézanne, exposition du Metropolitan Museum of Art de New-York, jusqu'au 25 mars 2015. Coordonné par Dita Amory, le catalogue en anglais de l’exposition, 240 pages, 192 images, rassemble des articles de Philippe Cézanne, Anne Dumas, Charlotte Hale, Kathryn Kremnitzer, Marjorie Shelley et Hilary Spurling.

Une vingt-cinquième toile représentant Hortense Fiquet n'était pas présente à New-York. Elle  appartenait autrefois à Auguste Pellerin. Elle vient d'être mise en vente, en février 2015, à Londres par la maison Sotheby's : "Femme allaitant son enfant", une huile sur toile de format 23,2 cm x 23,2 cm que l'on date de 1872 et qui fut adjugée pour 1. 385.000 livres.

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Sur ce lien, on trouvera sur le site de la société Paul Cézanne, à propos d'Hortense Fiquet, une chronologie aussi précise que possible, récemment établie par Raymond Hurtu. Sur cet autre lien, une chronique de Radio-Zibeline. 

 

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Février 1891, Cézanne installe pendant quelques saisons Hortense et son fils Paul dans un appartement d'Aix-en-Provence, au 9 rue de la Monnaie, aujourd'hui rue Frédéric Mistral, entre rue Ferdinand Dol et rue Mazarin, pas loin du cours Mirabeau.

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Dimanche 8 février, publication de deux pages dans La Provence, édition d'Aix.

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