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Paul Cézanne, La bouteille de cognac, 1906, aquarelle et mine de plomb sur papier velin, 48 x 62 cm.

Article paru dans La Provence, mardi 29 juillet 2014.

Henry Pearlman se définissait comme "un adorateur de Cézanne". Il aimait dire que "collectionner, c’est une forme d’apprentissage". A partir de 1950 et jusqu’en 1972, avec patience, joie et compétence, il acquiert trente-trois oeuvres, huiles et aquarelles du maître d'Aix. La qualité de ses choix suscite l'admiration des connaisseurs. Une aquarelle est évidemment moins onéreuse qu'une toile : il ne suffit pourtant pas de disposer d'importants moyens financiers, il faut beaucoup d'audace et de discernement pour accueillir avec autant de pertinence, dans l'ombre d'un bureau de Manhattan, seize oeuvres sur papier, l'une des plus belles collections  d'aquarelles de Cézanne.

Disposées en ordre chronologique, ces oeuvres occupent la troisième salle du parcours imaginé par Bruno Ely. Voici les rochers de la carrière de Bibémus, des fragments du parc de Château Noir, des vues saisies dans la proximité des Lauves et des natures mortes. Dans cet ensemble, seuls manquent des portraits. En revanche, on trouve une exception comme le petit format de La fontaine sur la place de la mairie : l'une des rarissimes oeuvres exécutées en territoire urbain par l'habitant de la rue Boulegon. Verte, jaune et violacée, sa vision de la végétation et des vasques de la fontaine entrelace plusieurs régimes de sensations.

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Etude de crâne, 1902-1904, aquarelle et mine de plomb sur papier vélin, 22 x 31 cm.


Voici Arbre tordu et citerne, une Maison en Provence, des Broussailles étonnamment tourmentées, des sous-bois et des chemins. Parmi ces œuvres difficilement oubliables, on redécouvre l’aquarelle et la mine de plomb d’une Etude de crâne pas du tout spectrale : on appréhende des coups de crayon et des courbes légèrement répétés qui font surgir l’arrière-plan d’une Vanité, la surface blanche de la réserve du papier vélin, le creusement des orbites restitué avec des dominantes ocre-orangé. Sur la pente oblique d’une colline avec des arbres qui bruissent, des lignes et des reliefs, voici Maison près d’un tournant en haut du chemin des Lauves : Cézanne fait bien sentir un vide, la respiration du blanc du papier, sur les toits et sur un coin de la façade de la maison. En premier plan, on perçoit la saisie contrastée d’une multitude de taches de couleur de fine intensité : c’est vertical, ce sont des frondaisons bousculées par les souffles du vent.


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Maison près d'un tournant en haut du chemin des Lauves, 1904-1906, aquarelle et mine de plomb sur papier vélin, 47 x 58 cm.

Une table, un buffet et l’esquisse d’un mur, trois plans fermement délimités : on affectionne les fruits, les rondeurs, les miroitements, les lumières et les transparences qui accompagnent La bouteille de cognac. Certains des commentateurs les plus autorisés, notamment Georges Rivière et John Rewald, situent cette aquarelle parmi les dernières du peintre. Ce serait l’orée de l’automne 1906, la vieillesse du peintre orchestre un moyen format. Après quoi surviendront d’ultimes gestes, un nouveau Portrait du jardinier Vallier, La maison de Jourdan que Matisse, Picasso et Braque méditeront. Un doute profond habitait Cézanne : "il me semble que je fais de lents progrès".

Alain Paire 

Musée Granet, Aix-en-Provence, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.

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