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"Promenade vers Sainte Victoire, vers 1900" / Photographie Henry Ely

"Jean Ely : l'oeil de la ville s'est fermé" .... Un article de Jean-Michel Marcoul, publié dans La Provence, dimanche 30 décembre 2012, répercutait la triste nouvelle. "Jean Ely s'est éteint le lendemain de Noël à l'âge de 84 ans. Victime d'une longue maladie, il a été inhumé hier dans la plus stricte intimité familiale, à sa demande, préférant s'effacer avec les siens, et notamment ses quatre fils ... Il devait en être ainsi. Car la discrétion, c'est la signature du studio Ely".

Grâce au legs de ses photographies qui sont le creuset même du passé d'Aix-en-Provence, Jean Ely appartient désormais au monde de la mémoire. Ce magnifique personnage reste proche de notre monde, ici et maintenant. On trouvera ici la réactualisation d'un article rédigé à la faveur d'une exposition de Jean Ely programmée pendant l'été 2007.

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Jean Ely dont tous les aixois connaissent le studio et l'atelier du Passage Agard avait pour grand-père Henry Ely. L'inlassable trajectoire professionnelle des grands imagiers d'Aix-en-Provence, leur merveilleuse réussite débuta en 1888. Né en 1861, Henry Ely rendit son dernier souffle à l'âge de soixante ans. Décédé en 1974, le père de Jean Ely se prénommait Hugo.

Jean Ely, c'était avant tout une attitude indéfectible, une sorte de réflexe. Quand on évoquait sa présence, on avait immédiatement à l'esprit les inévitables apparitions dans tous les recoins de la ville d'une silhouette infiniment reconnaissable, le profil discret, certaines fois furtif, d'un homme mince et grand. Quelque chose d'irrévocable, une très longue habitude continuait de l'habiter. Bien qu'il ait pris sa retraite et connu de graves soucis de santé, puisqu'il n'avait presque jamais lâché sa permanence du Passage Agard, sa sacoche de travail et son Leica, parce qu'ils continuaient de l'apercevoir en maintes circonstances, les aixois le considèraient comme le meilleur des témoins que l'on puisse invoquer.

 

Les qualités de son regard, sa gentillesse et sa probité ne furent jamais mises en doute : la chose ne fut jamais discutée, Jean Ely est par excellence le photographe d'Aix-en-Provence. Sans pour autant songer à trahir le moindre secret, ce personnage un rien énigmatique, cet homme courtois et bienveillant semblait incarner et connaître toutes les nuances et toutes les bifurcations, toutes les strates et toutes les physionomies du passé de sa cité.

Les vies antérieures d'Aix-en-Provence

En sa présence, la saveur d'une époque disparue, les indices majeurs d'un espace-temps irrémédiablement lointain resurgissaient. Avec quelquefois d'immenses bouffées de nostalgie, la conversation de Jean Ely, la manière qu'il avait de révéler et de commenter les images qu'il avait réalisées ou bien qu'avait recueillies son père et son grand-père, reportaient irrésistiblement en amont, du côté de la ville d'antan, celle qui n'avait pas plus de cinquante mille habitants. En noir et blanc et en argentique, Aix ressemble aux lignes mélodiques du mystérieux climat des provinces italiennes transmises par le cinéma néo-réaliste de la péninsule.


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Rue Thiers et Place du Palais de Justice / Vue d'une fenêtre de la rue Peiresc, vers 1900". Photographie Henry Ely

La photographie appartient souvent aux êtres rêveusement silencieux qui s'étonnent lorsque d'étranges rémanences, des fragments d'un inaccessible passé viennent déborder le présent d'aujourd'hui. Un auteur inimitable appelle cela "Le temps retrouvé". Près de l'immuable porte vert sombre du studio Ely, derrière l'une des vitrines du passage Agard, rien n'est plus émouvant que de pouvoir contempler les photographies depuis si longtemps punaisées qui évoquent les jounées d'août 1944.

Pendant les courtes années de l'après-Libération, la ville conservait intra-muros ses dimensions les plus authentiques : Aix-en-Provence avait ses moments de charme intense et de rémission, son silence et sa clarté. Circuler parmi les rues qui sont aujourd'hui piétonnes, ranger son véhicule dans la proximité de la Place de l'Hôtel de Ville ne posait pas de problème majeur. Pour savoir si le tramway de Marseille n'avait pas trop de retard, quelques-uns se penchaient comme des indiens parmi les lignes qui aboutissaient au terminus des Oblats : les voyageurs retouvaient le sourire, la sempiternelle navette n'avait pas trop d'embarras, la rumeur du tramway qui s'annonçait faisait vibrer les vieux rails ...

"Temps retrouvé"

Achevé d'imprimer chez Paul Roubaud, un catalogue de belle ampleur en garde mémoire. Distribuée dans quatre lieux d'Aix-en-Provence - Musée Granet, Cité du Livre, Pavillon de Vendôme et Musée des Tapisseries  - une attachante exposition retraçait dans le courant de l'été 1995 la carrière du studio Ely. Cet événement muséologique fut l'oeuvre de l'un des quatre fils de Jean, Bruno Ely qui exerce à présent parmi les institutions aixoises son travail de directeur de musée et de commissaire d'exposition : Bruno Ely est le conservateur du Musée Granet, il assumait pendant l'été 2009 la responsabilité de la grande exposition qui évoquait Vauvenargues, Picasso et Cézanne.

Quand survint l'événement, il n'était pas trop tard pour tenter de prendre la mesure de son travail : Jean Ely était âgé de 67 ans. Intitulée "La seconde et le siècle", l'exposition et le catalogue de 1995 rassemblaient une manière d'anthologie parmi le million de clichés qui constituent les très denses archives de la maison Ely. On y découvrait des référents extrêmement précieux, un faisceau d'images qui sont clé de voûte et qui relèvent de la connaissance la plus fine que l'on puisse avoir quant à l'histoire de la ville d'Aix.

Parce qu'il n'était jamais prétentieux, puisqu'il était doucement exigeant avec lui-même, Jean Ely affectionnait l'apparente routine de son métier de reporter-photographe du Provençal : il ne cessait pas d'apprendre. Sans y prendre vraiment garde, il se savait chaque jour capable d'apercevoir dans son objectif quelque chose qu'il n'avait pas encore expérimenté, un angle d'attaque inédit. Même lorsqu'il lui fallait faire un reportage à propos d'un évênement relativement banal - un conseil municipal, une remise de médaille ou bien l'image de quelques touristes qui traversent la ville - il espérait toujours découvrir sur ses clichés quelque chose qu'il n'avait pas encore capté. Lorsqu'on lui faisait des compliments ou bien quand il réfléchissait sur son métier, il répondait avec beaucoup de justesse que "bien faire, c'est faire tous les jours".

Une épreuve dont il parla toujours avec discrétion survint pendant sa jeunesse. C'était pendant l'été de 1944. Son père était recherché par la Gestapo : Hugo Ely avait quitté la chambre noire de son appartement du passage Agard, il se cachait dans la proche campagne. Pour des photographies que réclamaient la Gendarmerie et le Parquet d'Aix, ce jeune garçon de seize ans qu'on prénommait Jeannot se rendit dans le maquis du Fenouillet et du Vallon des Gardes, à Saint Antonin ainsi qu'à Jouques où des résistants qu'il fallait identifier venaient d'être fusillés. Il était missionné pour photographier les visages et les charniers de ces hommes souvent très jeunes qui venaient de mourir. Jean Ely n'a jamais oublié cette  séquence de sa vie.

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Résistants fusillés au Vallon des Gardes 16 août 1944.
 

Son impeccable politesse vis à vis d'autrui, son détachement en face des imprévus et des rebuffades de l'existence, son urbanité et ses évitements de chaque jour désarmaient les approches ordinaires. Excepté à propos d'une minuscule facette de son existence, pour la manière qu'il avait d'être souvent en retard et de "ne pas savoir à quoi ressemble une montre", je n'ai jamais entendu le plus petit reproche à son propos. Cet homme fut pendant toute sa vie profondément aimé et respecté. En dépit de sa mauvaise ponctualité, on lui pardonnait toujours : s'il n'était pas à l'heure, c'était parce que très souvent et quoi qu'on dise, le jeu ne valait pas la chandelle. S'il fallait recommencer la photographie de l'inauguration, ou bien attendre Jean Ely avec un brin d'impatience, c'était parce que cet antihéros pudique et réservé refusait de se prendre pour quelqu'un d'indispensable. Il savait qu'il ne devait en aucun cas modifier un style de vie rigoureusement irréfutable qui faisait le charme et le sel de son existence. Pendant plus d'un demi-siècle, au milieu d'un métier où les pressions, les convenances, les bouleversements, les ordres et les intimidations les plus irrationnels furent innombrables, Jean Ely préserva avec beaucoup d'humeur et de finesse son goût irrépressible pour l'indépendance et la liberté.

 
 
 
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André Masson dans son atelier de l'Harmas, 1950, photographie de Jean Ely.

Parce que certains événements relativisent définitivement les présences de tous ceux qui se prétendent grands et puissants, Jean Ely rappelait volontiers que deux uniques personnes l'avaient véritablement impressionné dans l'exercice de son métier : Winston Churchill et Charles de Gaulle. Avec des géants comme André Masson qu'il rencontra près du Tholonet, avec Pablo Picasso qu'il ne photographia qu'une seule fois et dans de très mauvaises conditions, avec Jean Giono ou Darius Milhaud qu'il appréhenda, par rapport à tous les hommes politiques, tous les notables, tous les artistes et tous les sportifs, en face de tous les gens de peu ou bien d'ailleurs dont il archiva les portraits, son  flegme et son naturel ne le quittèrent jamais. Ce qui lui importait prioritairement, c'était de rester  fidèle à lui-même tout en accomplissant son métier. S'adapter à toutes sortes de contingences, changer souplement d'ambiance et d'espace, glisser librement d'un point à l'autre de la ville, respecter les protocoles et les rituels qui relèvent de l'inimitable saveur d'une province, avoir assez de rigueur professionnelle et de discrétion pour ne pas se faire remarquer, ne pas mésuser du petit pouvoir de représentation que l'on détient quand on est un incontournable localier, telles furent les règles de conduite dont il ne se départit jamais.

 

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Arrivée rue des Cordeliers, 10 mai 1961, photographie de Jean Ely.

Ce "Bartleby" plein de tact et de doigté, ce photographe inusable et imprévisible qui faisait les choses et les gestes  nécessaires au moment où il fallait les faire, possédait une ultime qualité. Il y avait en lui suffisamment d'intelligence et d'humilité pour qu'il soit capable d'une suprême élégance. Où qu'il aille, cet étrange funambule ne s'appesantissait jamais. Jean Ely cultivait le don très rare de savoir se faire oublier et de s'effacer au profit de quelque chose d'infiniment précieux qui ressemble à la vie.

 

 

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En voici une preuve, parmi des centaines d'autres. En 1952, Jean Ely a 24 ans. Il longe les murs du lycée Mignet, remonte le Boulevard du Roi René et parvient à la hauteur du porche de l'Hôtel du Roi René. Sur sa photographie, un troupeau descendu de Manosque, une transhumance comme les chérissent les lecteurs de Jean Giono soulève des bruissements et des poussières qu'un studio de cinéma ne pourra jamais reconstituer. Pendant cette journée d'automne, Jean Ely campa souverainement la noblesse d'un jeune berger qui frayait magnifiquement la voie des bêtes et des chiens. Ce gardien de troupeau empruntait la pente immuable de sa voie de toujours ; il ne pouvait pas encore imaginer qu'un jour et très vite, un sens unique achèverait son monde et viendrait s'imposer parmi les courbes des remparts d'autrefois.


Alain Paire

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Bruno et Jean Ely

28 juin 2007, vernissage rue du Puits Neuf, Bruno et Jean Ely.

Sur cet autre lien, on trouvera un article à propos des images de Jean Ely et du Festival d'art lyrique d'Aix-en-Provence.

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