Don Jacques Ciccolini

Vers la fin de l'année 2012 nous avons évoqué la possibilité d'une exposition autour d'Achille Emperaire. A côté des travaux du peintre qu'il fallait rassembler, le projet de la galerie était de compléter l'hommage avec des réalisations d'artistes contemporains. Ce fut pour moi une sorte de défi. Assez nouveau et plutôt excitant. Dans ma pratique régulière de peintre, j'aborde très rarement ce grand sujet du portrait, je me concentre sur la question du paysage.

Je connaissais assez bien quelques oeuvres d'Achille Emperaire, entre autres le fameux Duel des deux mousquetaires. Pendant l'époque où j'étais étudiant à l'école des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence, j'ai été gardien de nuit, une saison d'été au musée Granet. Je me souviens avoir écouté Louis Malbos, alors conservateur du musée, qui me racontait la vie misérable de ce peintre si peu reconnu. Le tableau que j'ai réalisé cet été est une huile sur toile. Un assez grand format, très précisément identique au portrait que Cézanne fit d'Achille, soit 2 x 1 m 22. Avant de réaliser ce travail, il me fallait prendre en compte l'histoire de ce tableau. En 1866, Cézanne avait déjà réalisé dans le même fauteuil que celui d'Achille Emperaire un autre portrait, celui de son père. Les dimensions des deux tableaux sont pratiquement identiques, le dispositif et les couleurs sont semblables ; par contre, des enjeux bien différents singularisent ces deux oeuvres. Cézanne a peint un père sévère et distant, plongé dans la lecture de son journal "L'Evénement". On connait la relation difficile qui opposait ce père, autoritaire et bourgeois qui avait réussi dans la finance et ce fils qui voulait être artiste. Cézanne vivait sa dépendance financière comme quelque chose d'humiliant.

Avec son grand portrait d'Achille Emperaire, Cézanne veut rendre un véritable hommage à son ami. Il veut le consacrer, dire au monde qu'il y a là un grand artiste. Il reprend la même composition que lors du portrait de son père. Il enlève juste les éléments anecdotiques du décor, le tableautin de la nature morte qu'on aperçoit sur le mur. Il supprime l'ouverture sur un autre espace dans le fond de la pièce pour tout centrer sur le sujet : Achille dans son fauteuil occupe tout le tableau. La palette s'est réduite pratiquement au bleu et rouge et au noir et blanc. Afin d'affirmer davantage son propos et pour donner du grain à moudre à la postérité du nain, il inscrit, presque en lettres d'or, en haut du tableau, des caractères d'imprimerie pour qu'on puisse identifier le personnage et reconnaître son statut d'artiste. ACHILLE EMPERAIRE PEINTRE !

 

Don Jacques Ciccolini Emperaire

 

Pour cette nouvelle toile que je devais réaliser, une chose me semblait particulièrement importante :  l'âge de mes deux personnages, au moment où le tableau de Cézanne fut peint. Nous sommes entre 1868 et 1870 : Achille a 40 ans, dix de plus que Paul. Cézanne est encore un jeune peintre. Il se cherche, ses oeuvres sont souvent noires, narratives, épiques et tourmentées. L'influence de la grande Peinture Romantique est encore présente chez de nombreux artistes de cette époque : en 1870, les révolutions de la peinture réaliste et du plein-air s'amorcent à peine. Quant à lui, Achille Emperaire, on peut le situer dans une phase de plus grande  maturité. Il subit les mêmes influences. Cependant, sa modernité à lui, dans ses thèmes et son style, se situe plutôt du côté d'Adolphe Monticelli.

Ensuite, les choses se sont imposées d'elles mêmes. J'allais peindre Paul et Achille au Jas de Bouffan. Il me fallait entrer dans la scène de leur dialogue, la construire et la représenter. Je voulais traduire et pénétrer la force de l'intimité qui existait entre ces deux amis. J'ai essayé d'être le peintre, le spectateur et l'inventeur de la relation qui existait entre ces deux hommes. Pendant cet instant de leur histoire personnelle, je crois qu'ils sont très proches l'un de l'autre. Leurs vies sont à la fois différentes et semblables : en 1868, personne ne les reconnait, la peinture est pour eux un motif d'exaltation, de souffrance et de chimères.  Personnellement je ne peux pas vraiment imaginer ce qu'Achille a pu dire ou bien penser, à la fin de sa vie, en 1898, à propos des Sainte-Victoire que son cadet venait de peindre. Pour cet hommage aux deux aixois, je n'ai pas voulu utiliser la palette de l'un ou bien de l'autre. J'ai préféré opter pour une sorte de synthèse chromatique qui m'a donné une plus grande liberté. En ce qui concerne la construction même du tableau, j'ai organisé l'ensemble autour de l'étrangeté du portrait d'Achille Emperaire dont le regard échappe au spectateur. Je représente les deux artistes conjointement, dans le même espace : leur  regard est dirigé hors-champ. Nous sommes à l'intérieur de cette complicité qui nous échappe : entre le peintre et son modèle, entre l'oeuvre et son spectateur.

 

Don Jacques Ciccolini

Achille et Paul, photographies de Martine Vial-Ciccolini.

Peindre cette toile pendant le mois d'août 2013 fut une expérience singulière, une sorte de plongée dans le croisement des temps. L'histoire des artistes croise deux métiers : celui de vivre comme disait Cesare Pavese, et puis celui de peindre. L'aventure fut forte, sensible et troublante. Je me suis pris à ce jeu. Le matin, juste avant que je n'ouvre la porte de mon atelier pour rejoindre mes deux personnages, il me semblait que j'entendais le murmure des voix de Paul et d'Achille qui conversaient entre eux ! Don Jacques Ciccolini, novembre 2013.

 Achille Emperaire peintre, une double exposition du 5 décembre 2013 au 26 janvier 2014, à l'Atelier Cézanne, 9 avenue Paul Cézanne, vernissage mercredi 4 décembre à partir de 18 h. A la Galerie Alain Paire, 30 rue du Puits Neuf, du 5 au 30 décembre 2013, vernissage jeudi 5 décembre à partir de 18 h.

Trois artistes contemporains participent à l'hommage de la rue du Puits Neuf : Don Jacques Ciccolini, Alain Fleischer et Georges Guye.

Catalogue Achille Emperaire, peintre (1829-1898) 64 pages, une soixantaine de reproductions, textes de Michel Fraisset et Alain Paire, maquette de Virginie Scuitto.

Vendredi 17 janvier 2014, à 18 h 30, Conférence sur la vie et l'oeuvre d'Achille Emperaire par Michel Fraisset et Alain Paire dans le grand Salon de la Bastide du Jas de Bouffan, 17 route de Galice, Aix-en-Provence.

Emperaire

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