Kamel_Khelif

Kamel Khélif, lecture le soir du vernissage, 25 mars 2009, photographie de Louis Lacroix.


J'étais étudiant en Histoire à Aix-en-Provence, j'en arpentais les rues avec gourmandise, je croisais Georges Duby, Guillevic, j'écrivais des poèmes. J'allais de bibliothèque en librairie sous cette lumière jaune qui doucement disjoint les formes des immeubles et j'étais Cézannien, ou bien encore toulousain sous le rose du matin. J'attendais tout de cette ville. Je ne mis pas longtemps à me rendre compte qu'elle formait un cercle, et qu'à l'intérieur de ce cercle, d'autres petits cercles menaient au vertige d'une voie sans issue.

Sous la lumière brutale d'un août qui avait déserté les rues je vis au passage d'une rue qui penche - puisqu'à Aix tout penche et se cambre - un homme écrire de façon appliquée à son bureau. Un homme droit, à son bureau donc et à la vue du quidam. Un homme à la chevelure blanche, lancée vers le haut, épaisse, nuageuse, incompréhensible. Je longeai la vitrine. Devant lui, une cimaise, une sculpture (une sorte de pierre fendue en deux), une affiche qui annonçait une exposition, et un livre mis en évidence devant une rangée de tranches d'autant plus précieuses que l'or s'en était effacé, et qui, de par son absence, rendait les titres d'autant plus mystérieux. Mais ce fut ce livre bleu, grand, précieux, lui, de par son apprêt, son démesuré, son arrogance toute contemporaine qui attira mon attention. Je connaissais l'auteur et la teneur de sa poésie. Lorsque je vis le prix mon sang ne fit qu'un avec ma passion pour la chose écrite. J'entrai brusquement dans la "maison" : "Non mais vous avez vu ce prix ? C'est incroyable un prix pareil pour quelques phrases ! Pendant la seconde guerre les gens n'avaient même pas de papier pour sauver leurs mémoires ! Et là ? Vous l'avez lu ce livre ? Il n'y a que son prix de surprenant ! Un tirage de luxe ,un mirage de luxe Hors-Commerce !" J'avais vingt ans et peu de manières. Je vis que l'homme dont je venais de déranger les pensées esquissa d'un bord des lèvres une moue dont je ne sus tout d'abord s'il s'agissait d'un sourire ou d'un agacement. Il posa son stylo et se leva, il faisait une bonne tête de plus que moi et d'un sourire amusé accueillit enfin mon entrée discourtoise et mon visage empêtré dans une colère dont je ne savais plus que faire. "Mais que voulez-vous, me répondit-il, allez-y vous, publiez des livres ! montez une maison d'édition ! et nous en reparlerons !" Au mur qui faisait face à son bureau se tenait un enchevêtrement de traits encadrés de façon claire. "çà c'est un André Masson, et regardez comme cet homme en parle" : il sortit de la bibliothèque le livre que Bernard Noël lui avait consacré et me raconta mille anecdotes tout en feuilletant les pages. " Mais vous connaissez tout cela n'est-ce pas ?" "Bien-sûr", répondis-je en mentant d'une façon maladroite qui ne faisait pas illusion. Je notais sur mon post-it mémoriel : Masson, Noël, et le nom de celui qui avait cassé cette pierre en deux : Amado. "Vous !  Vous écrivez !" Me dit-il au moment de fermer la porte. "Moi ? Sûrement pas !" "Quelle insolence, me dis-je en sortant,  je ne reviendrai plus dans ce foutoir !" ... J'étais définitivement séduit.

Je revins par la suite tous les jours ou presque. Sous le prétexte qui ne tenait pas debout d'échanger je ne faisais qu'écouter les mille et une histoires qu'Alain me racontait, je n'en oubliais aucune. Il n'y avait à Aix, à part toutes ces fontaines recroquevillées sur elles-mêmes comme autant de bonsaï à l'eau ligaturée, aucun ou presque point d'eau naturel, aucune mer. Je venais de découvrir une source vive, une anfractuosité dans la ville et j'en gardai longtemps le secret. Cette galerie se situait, non sans ironie, Rue des Marseillais.

Si je me permets de parler autant de ma petite personne pour rendre hommage à cette grande galerie et à cet immense passeur de savoirs c'est que je ne suis pas le seul pour qui Alain fut un intercesseur, un professeur vagabond capable de lever le voile sur nombre de pièces d'arts afin de les offrir nues dans leurs lumières originelles, débarrassées des conventions qui collent comme le vernis.

Il me fit lire Gabriel Bounoure et je découvris la critique, Thierry Bouchard et je découvris la typographie. Il me raconta comment il présenta Pierre Michon aux éditions Verdier où l'écrivain fit sa carrière. Il m'apprit dans ces quelques mètres carrés à regarder, à me positionner face à un tableau. Il me fit découvrir Les Cahiers du Sud (dont il faut lire sa magistrale histoire). La galerie n'était pas si petite que la superficie le laissait penser, elle était immense, nous étions chez Louis Brauquier et Louis Pons à la fois, les murs reculaient peu à peu. Je me souviens qu'en montant les trois marches qui menaient à la galerie j'eus souvent l'impression d'aller à la plage.  Et qu'en sortant je me déplaçais différemment face aux formes, aux couleurs, aux rues d'Aix-en-Provence que je trouvais un peu moins noueuses et chabroliennes.

Je le croisais souvent dans les rues de cette marche parfois décélérée qu'ont ceux qui pensent vite et qu'arrêtent trop souvent des questions qui les retiennent. Je n'aurai cesse de le remercier de me les avoir souvent livrées sous forme de réponses.

Kamel Khelif

Kamel Khélif, lecture rue du Puits Neuf, 25 Mars 2009.

Rue du Puits Neuf, la galerie trouvait des voies nouvelles et des angles d'attaques persuasifs, l'homme y était heureux et cela se voyait. Grâce à lui j'assistai à l'exposition d'un auteur dont les livres faisaient depuis longtemps mon bonheur  : Kamel Khélif. Et grâce à Alain, Kamel avait pris son essor dans des magazines à fort tirage et vécu une exposition mémorable à deux pas de la Galerie Alain Paire, à Alger. Je rencontrai également  Philipe Jaccottet, Jacques Dupin, Yves Bonnefoy ! Toute ma pléiade intime ! Toutes les villes en un seul lieu ! Et des visages alors inconnus que je porte aujourd'hui en mon cœur.

Je me souviens d'une photographie que je ne pris jamais : celle de Philippe Jaccottet devant un original de Bram van Velde ; je me souviens que les jours d'exposition toutes les personnes d'horizons divers qu'avait réussi à faire converger Alain étaient embarrassées de se quitter, non pas à cause de quelconques civilités, mais parce qu'au fil des départs se défaisait un lien, un mince filet de lumière qu'avait réussi à tisser Alain entre nous l'espace d'un instant ; je me souviens aussi de quelques larmes dans les yeux d'Alain qu'il cachait avec une force tout droit issue d'une jeunesse qui me dépasse encore aujourd'hui.

Nous ne vivions pas l'aventure d'une galerie mais l'édification de ponts solidaires surgissant ça et là avec bonheur et réussite, par-delà le ciel définitivement trop anxieux et trop bas des endroits subventionnés pour être à la mode. Nous assistions à la fragilité et au courage d'une galerie qui porte le nom d'un homme, hors-norme dans ses choix, peu enclin à diriger la lumière de ses cimaises vers des toiles déjà prises dans les rets de l'actualité.

La galerie Alain Paire paraît-il ferme ses portes, il n'en est rien, elle a ouvert tant et tant et mis à jour tant de lumières menacées du noir total qu'il est désormais trop tard pour fermer quoi que ce soit. Alain je te remercie pour ta fidélité indéfectible envers tes amis car même si bien souvent elle ne t'est pas revenue tel un boomerang, tu es toujours resté attaché à ce précepte, je te remercie pour l'historien que tu es et qui à ce titre est resté assidu d'une curiosité rebelle, je te remercie car je dois répondre à un courrier de Bernard Noël et que c'est à toi que je le dois.

Cyril ANTON.

Cyril Anton est écrivain. Il donne régulièrement des notes de lecture dans le trimestriel CCP. Parmi ses mises en ligne sur le site Poezibao, un texte à propos de Bernard Noël sur ce lien. Pour Ecorces de Georges Didi-Hubemann, cet autre lien. Cf aussi sur le site de la galerie, un article pionnier à propos de Kamel Khélif, une histoire de frontières et de marges, sur ce lien.


19 ans de galerie

Pour accompagner la fermeture définitive de la galerie fin décembre 2013, Christiane Courbon, Alain Paire et Pierre Vallauri présentent chez Arteum, musée d'art contemporain de Châteauneuf, à partir du mercredi 13 novembre, l'exposition 19 ans, galerie Alain Paire. Occasion pour rassembler des dessins, toiles, photographies et sculptures de Jean Amado, Vincent Bioulès, Jean-Pierre Blanche, Don Jacques Ciccolini, Jean-François Coadou, Yvan Daumas, Alain Fleischer, Sylvain Gérard, Georges Guye, Michel Houssin, Kamel Khélif, Florence Laude, Gabriel Laurin, Myriam Louvet-Paoli, Annick Pegouret, Serge Plagnol, Jean Pecoul, Louis Pons et Bram van Velde.


Un catalogue de 56 pages est publié en cette occasion. La maquette de Gérard Rocherieux réunit des images des travaux de ces artistes ainsi que des témoignages de Gérard Allibert, Cyril Anton, Chris Chappey-Paire, Jacques Corrieu, Christiane Courbon, Michel Fraisset, Florence Laude, Alain Madeleine-Perdrillat, Juan Melo-Barbera, Annick Pegouret, Florian Rodari et Pierre Vallauri.

Arteum musée d'art contemporain, Le Château RN 7, 13790 Châteauneuf-le-Rouge, deuxième étage de l'Hôtel de Ville. Musée ouvert du mercredi au samedi de 14 h à 18 h. Vernissage mercredi 13 novembre à partir de 18 h 30.



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