affiche Claude Garache

Étudiant à Aix-en-Provence au début des années 1970, j'ai vécu plusieurs mois au 30, rue du Puits-Neuf, une rue qui, presque entièrement habitée alors par des travailleurs immigrés, n'était pas en bon état, c'est un euphémisme. Quoique proche de la cathédrale et du théâtre de l'Archevêché cher aux festivaliers, elle ne faisait pas partie des itinéraires touristiques de la ville. Je n'arrive pas à me souvenir à quoi servait le local à droite de l'entrée de l'immeuble où je demeurais, peut-être de dépôt pour un magasin de la rue Mignet, peut-être de garage à vélos ; sa porte était toujours fermée.

Un peu plus de trente ans plus tard, c'est là, dans ce local, que mon ami Alain Paire, quittant la rue des Marseillais, vint installer sa librairie-galerie, qui, à la faveur de ce transfert, allait bientôt devenir une galerie à part entière. J'appris cela avec un peu d'étonnement : si je comprenais bien que des raisons économiques n'étaient pas étrangères au choix de ce nouveau lieu, le fait qu'il fût à l'écart des beaux et riches quartiers d'Aix me parut, même si commercialement risqué, un acte louable d'indépendance (et bien conforme, d'ailleurs, au caractère de mon ami, naturellement peu enclin à se pencher sur la délicate question des "zones de chalandise"). Puis, marchant dans les villes au hasard des rues, il me plaît de tomber sur de telles botteghe oscure, gardées par une seule personne généralement en train de lire, et qu'on craint d'abord de déranger un peu ; il me semble toujours que je vais y découvrir une gravure, un petit paysage de Barbizon ou d'Italie, anonyme et charmant, un objet ou un livre extraordinaire, et le fait est que cela arrive parfois.

Je n'ai rien trouvé de tel dans la galerie d'Alain Paire, mais j'y ai appris à voir autrement que je ne fais d'habitude. Je sens ici qu'il faut que je m'explique ; on voudra bien me pardonner de dire, pour ce faire, quelques mots de moi. J'aime les musées et mon goût me porte plutôt vers la peinture ancienne, qui pourrait bien me suffire s'il ne me paraissait normal et nécessaire de voir ce qui se fait aujourd'hui ; je vais donc dans les galeries d'art contemporain, où, la plupart du temps, je l'avoue, je suis plus intéressé que séduit. Il ne s'agit pas ici de décrier qui ou quoi que ce soit. Mais je sens comme un malheur, à tort peut-être, qu'une rupture radicale a eu lieu, qui a bouleversé ou malmené la relation de l'artiste au monde, et donc de l'œuvre à moi. Plus ou moins consciemment, j'éprouve alors le besoin non pas des discours d'un "médiateur" (qui ne font souvent qu'ajouter au caractère déjà trop discursif de nombre de créations de notre temps), ni de "rétrospectives" (qui, pour utiles qu'elles soient, soliloquent gentiment), mais de liaisons, de correspondances qui fassent signe et sens entre des œuvres d'inspirations différentes, soit qu'elles révèlent une unité restée pour moi inaperçue ˗ en jetant des passerelles entre le passé et le présent, ou entre la figuration et l'abstraction, ou entre la peinture et la photographie ˗, soit qu'elles suscitent des courts-circuits qui rafraîchissent le regard, par exemple entre des œuvres réputées "savantes" et des œuvres dites "naïves". Et cela ne peut résulter que du travail et des choix d'une personne, du parcours singulier qu'elle suit, presque intuitivement, sans se soucier d'être au goût du jour ni de plaire (ou de choquer) à tout prix.

C'est par là que la galerie d'Alain Paire m'a aidé à mieux voir, sans toujours que je m'en rende compte tout de suite, en ouvrant devant moi de nombreux chemins de traverse. Lors de mes venues à Aix, j'y découvrais chaque fois ˗ avec l'attention particulière que favorise un espace réduit et amical ˗ des œuvres qui ne me plaisaient pas toutes, mais qui toutes avaient leur caractère (comme on dit de personnes parfois difficiles), que je sentais à l'image de leur hôte, insoucieuses du dernier cri et opposées à tout effet déclamatoire ou provocateur ; capables de ne pas céder aux injonctions d'avant-gardes qui n'ont d'ailleurs plus d'ennemis à combattre, ni même plus rien à craindre. Des œuvres témoignant de recherches sérieuses, d'un engagement sérieux, je pense ici aux paysages de Jean-Pierre Blanche et de Don Jacques Ciccolini, aux inventions de Marie Ducaté, aux sculptures de Georges Guye, aux aquarelles d'Anne-Marie Jaccottet, aux figures d'Annick Pégouret. Les unes et les autres dialoguant de plain-pied, à travers le temps, au fil des expositions, avec des créateurs largement reconnus (et certains disparus) comme Pierre Alechinsky, Vincent Bioulès, Max Ernst, Claude Garache, Jean-Pierre Pincemin,  Pierre Tal-Coat ou Bram Van Velde.

Donc un éclectisme assumé, et accru par un intérêt constant pour la photographie sous le patronage implicite du grand Willy Ronis et par le juste souci de faire place aux artistes travaillant à Aix ou dans les environs, et cette fois c'est notamment au sculpteur Jean Amado que je pense, si bien défendu et illustré par la galerie Alain Paire à de nombreuses reprises.  Si je cherche maintenant à définir, malgré tout, ce que pourrait être le dénominateur commun des choix faits par Alain Paire, je suis embarrassé, mais en y réfléchissant un peu ˗ et en songeant précisément aux sculptures de Jean Amado, si originales, si difficiles à rattacher à quoi que ce soit ˗, il me semble qu'ils révèlent, outre l'exigence de sérieux que je disais, une affection particulière pour des œuvres qui expriment d'abord une personnalité indépendante et bien décidée à le rester, ce qui signifie le rejet de tout dogmatisme et de tout prosélytisme (de tout "-isme" en général) et l'accueil fait volontiers à des créations que Jean Dubuffet aurait sans doute reconnues et aimées pour leur liberté.

Le temps des œuvres impérieuses, des grandes figures absolument dominantes, comme celles de Cézanne, de Picasso ou, plus près de nous, de Francis Bacon, peut-être ce temps est-il révolu, de même que celui des "écoles" et des courants avec leurs manifestes péremptoires et leurs exclusives, et peut-être l'avenir appartient-il désormais, maintenant que tous les codes ont été soigneusement cassés, les idoles mises à bas  et toutes les valeurs niées, à des œuvres discrètes, sur la réserve si je puis dire, dans l'expectative d'on ne sait quoi au juste, comme Morandi a voulu la sienne. S'il y a une part de vérité dans cette hypothèse, qui n'a rien de désolant ni de pessimiste, on pourra affirmer alors qu'avec sa galerie, Alain Paire aura été, comme je le crois, un bon témoin de notre temps de grande incertitude artistique, mais un témoin singulièrement actif et confiant, qui découvre encore des voies quand il n'y a plus de guides ni de directions fléchées.

Alain Madeleine-Perdrillat, septembre 2013.


Alain Madeleine-Perdrillat

Hiver 2008, vernissage rue du Puits-Neuf, Alain Madeleine-Perdrillat et Hervé Jobic.

Dans le catalogue d'Arteum / 19 ans de galerie, le texte ci-dessus a pour titre Reconnaissance au travail d'un ami. Alain Madeleine-Perdrillat a confié de nombreux articles au site de la galerie. On en retrouvera la liste sur ce lien, ainsi que sa bibliographie.

 

19 ans de galerie

Pour accompagner la fermeture définitive de la galerie fin décembre 2013, Christiane Courbon, Alain Paire et Pierre Vallauri présentent chez Arteum, musée d'art contemporain de Châteauneuf, à partir du mercredi 13 novembre, l'exposition 19 ans, galerie Alain Paire. Occasion pour rassembler des dessins, toiles, photographies et sculptures de Jean Amado, Vincent Bioulès, Jean-Pierre Blanche, Don Jacques Ciccolini, Jean-François Coadou, Yvan Daumas, Alain Fleischer, Sylvain Gérard, Georges Guye, Michel Houssin, Kamel Khélif, Florence Laude, Gabriel Laurin, Myriam Louvet-Paoli, Annick Pegouret, Serge Plagnol, Jean Pecoul, Louis Pons et Bram van Velde.


Un catalogue de 56 pages est publié en cette occasion. La maquette de Gérard Rocherieux réunit des images des travaux de ces artistes ainsi que des témoignages de Gérard Allibert, Cyril Anton, Chris Chappey-Paire, Jacques Corrieu, Christiane Courbon, Michel Fraisset, Florence Laude, Alain Madeleine-Perdrillat, Juan Melo-Barbera, Annick Pegouret, Florian Rodari et Pierre Vallauri.

Arteum musée d'art contemporain, Le Château RN 7, 13790 Châteauneuf-le-Rouge, deuxième étage de l'Hôtel de Ville. Musée ouvert du mercredi au samedi de 14 h à 18 h. Vernissage mercredi 13 novembre à partir de 18 h 30.


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