Bram van Velde

Bram van Velde, Composition, 1970, lavis d'encre de Chine. Coll. part. (photo Alberto Ricci, Paris). Ce lavis figurait en juin-juillet 2013, rue du Puits Neuf lors de l'exposition Surgis de l'ombre, imaginée par Florian Rodari.

En cherchant à mieux définir l’impression que j’ai ressentie toutes les fois que je me suis rendu chez Alain Paire, dans cette rue solitaire étrangement nommée du Puits-Neuf, sorte de poche secrète cousue dans ce costume d’Arlequin que constitue à mes yeux la ville d’Aix, avec ses quartiers si différents et pourtant rattachés à la même toile, j’en suis peu à peu venu à m’interroger sur le sens et la provenance de ce mot, étrange si l’on y songe, de « galerie »…

A la galerie, justement, moins dirigée que conduite par Alain Paire, je m’y rendais le plus souvent à la tombée du jour, délivré du poids des responsabilités professionnelles et, surtout, sûr d’y trouver à la fois de l’amitié et quelque nouveauté à voir ou à apprendre. J’y marchais donc toujours d’un pas leste, comme vers un lieu de fraîcheur, aéré. Une fois la longue rue Mignet remontée, je tournais à gauche pour m’enfoncer dans une sorte d’étroit passage coudé, désert, puits, c’est bien vrai, mais que baignait toujours une lumière vive. Galerie, me dit-on, vient de galilea, mot issu du latin médiéval signifiant un porche devant l’église où l’on s’emploie à convertir les Gentils. Je n’irai pas jusque à prétendre qu’Alain ait eu la vocation d’un évangélisateur, mais voici bientôt vingt ans que ce courageux opiniâtre s’emploie à tenter de convertir ses concitoyens à l’art et à la littérature et qu’il souhaite faire connaître l’histoire secrète ou oubliée d’une région qui a depuis des siècles fasciné les amateurs de beauté – qu’elle soit de nature ou produite par le génie humain. Alors, plutôt qu’au prosélytisme religieux, c’est au travail du mineur de fond - toutes proportions gardées, évitons les excés de langage - qu’il faut comparer l’extraordinaire effort consenti par Alain Paire pendant toutes ces années à la recherche de filons enfouis, voire à la découverte de pépites. Cent trente-cinq expositions en vingt ans, faites le calcul : on n’est pas loin de sept par année. Peu d’institutions, pourtant nettement mieux dotées que celle-ci, se risquent à organiser autant d’événements au cours de la saison… Mais ce que je trouve remarquable dans cette aventure, c’est qu’Alain s’est durant tout ce temps inlassablement mis au service des artistes – quels qu’ils soient, écrivains, peintres, sculpteurs, graveurs ou photographes – avec une inépuisable disponibilité, sans jamais chercher à se mettre en avant lui-même ; se rendant au contraire attentif à toutes les occasions qui se présentaient, qu’elle fussent urgentes ou, au contraire, offertes aux incertitudes de l’utopie. Plus méritoire encore, Alain Paire n’est pas nécessairement allé chercher ailleurs, dans les capitales ou à l’étranger, les œuvres qu’il souhaitait faire connaître. Habitant Aix-en-Provence, aimant cette ville où il s’est installé à partir de 1968, il en a cultivé les secrets au point de la connaître souvent mieux que la plupart des gens nés sur place et d’en parler avec une passion jamais éteinte, même s’il lui arrivait de maugréer contre l’ignorance de ses concitoyens (mais semblable déconvenue arrive à tous les amoureux). Alain Paire n’a jamais cédé aux mauvaises habitudes de la profession, qui se précipite trop souvent sur ce qui est déjà connu et célèbre, et il n’a eu de cesse de favoriser la production locale, qui avait grandement besoin d’un homme de sa trempe. Assidu au front de taille, ce remarquable écrivain et chroniqueur de la vie aixoise sut ainsi encourager, au gré de ses expositions, des colloques ou des articles qui les accompagnaient, des talents encore ignorés et réparer de trop nombreux oublis. Du courage, il en fallait en effet: ses galeries, rue des Marseillais d’abord, puis rue du Puits-Neuf, étaient de poche. Minuscule mais bien située quant à la première, on s’y arrêtait au passage pour bavarder un instant, feuilleter un livre, découvrir quelques aquarelles ou photographies ; dans la seconde, plus spacieuse – cependant rien à voir avec ce que l’on arpente sous ce nom à Paris ou à Londres – et très retirée, comme on l’a vu, la clientèle se faisait plutôt rare, en dehors des vernissages. Pourtant les choix du galeriste ne se limitaient pas aux seuls artistes de son entourage immédiat. Il accueillit aussi des « noms », comme l’on aime à dire, Max Ernst, Bram van Velde, Pierre Alechinsky, Pierre Tal-Coat ou les photographes Willy Ronis et Bernard Plossu – ce dernier bien avant que le musée de la ville ne l’expose. Il invita à plusieurs occasions le poète Philippe Jaccottet rue du Puits-Neuf ou à la Bibliothèque Méjanes, pour des lectures ; il fut l’un des créateurs du remarquable marché des livres qui se tient désormais une fois par mois, place de l’Hôtel-de-Ville ; il collabora, en les suggérant ou en les préparant activement, à des expositions de l’Atelier Cézanne, de la Maison aixoise des Sciences de l’Homme, de la Fondation Saint-John Perse, et récemment encore assura une grande part du commissariat d’une exposition Ernst-Bellmer-Springer au Site-Mémorial du Camp des Milles. Alain Paire poursuit aujourd’hui ces nombreuses activités en nourrissant et en entretenant un passionnant site internet www.galerie-alain-paire.com d’où il extrait sans relâche de nouvelles pépites. Pour autant cet étonnant réalisateur n’est pas un homme de cabinet : à chaque occasion donnée, il sort à l’air libre et se rend en curieux aux expositions, sur les chantiers de restauration, dans les églises où l’on exhume de nouvelles œuvres, au musée, visite les ateliers des artistes, interroge les témoins du passé, va écouter les conférences et participe aux débats aussi souvent que la vie culturelle est en jeu. Non content de sa carrière hebdomadaire, les dimanches, pour se détendre, il se précipite sur sa bécane pour faire le tour de la Sainte-Victoire, ou sillonne en explorateur les chemins secrets de la campagne aixoise.

Alain fermera sa galerie en décembre. On le déplore, mais on ne doute pas qu’il saura réinventer son avenir, à la fois riche et à sa mesure. Qu’il prospectera d’autres accès au savoir. Tout cela était mené depuis longtemps pour le seul plaisir de l’esprit sans que jamais un soutien n’ait été apporté qui fût à la juste mesure des efforts engagés par l’historien pour faire rayonner le passé ou le présent de sa ville. En creusant ainsi des voies étroites, exigeantes, peu rentables, Paire ne se facilitait pas la tâche. Le public cultive les success stories, les officiels sont indifférents à tout ce qui n’offre pas de retombée politique immédiate. Ainsi l’aide culturelle va-t-elle volontiers au prestige de vitrine, à la fanfare de rue, rarement au sérieux ou à l’assiduité. Parce que quelques galeries sont devenues des entreprises hautement lucratives, on en déduit que ce métier porte celui qui l’exerce aux sommets de la richesse. Ce n’est bien entendu pas le cas ici, et la fatigue, on le comprend, avec le temps et les situations trop souvent précaires, est venue. C’est infiniment regrettable : des lieux de cette sorte, puits de lumière ou galerie patiemment creusée dans la roche, sont nécessaires à la vie de la cité, ils sont d’ardents foyers de rencontres dont l’abandon est nuisible à la survie de l’esprit.

Florian Rodari, Londres, le 9 octobre 2013.

On trouvera dans le site de la galerie plusieurs articles à propos de F. Rodari. Un article biographique sur ce lien, Florian Rodari, la Revue des Belles-Lettres, les éditions de La Dogana, la Fondation Jean Planque. Un entretien à propos de Jean Planque hier et aujourd'hui, sur ce lien : sur cet autre lien, un article d'Alain Madeleine-Perdrillat, "La collection Jean Planque, petit éloge d'un accrochage".

Philippe Jaccottet et Florian Rodari

Rue du Puits neuf, novembre 2008, Philippe Jaccottet et Florian Rodari : exposition d'aquarelles d'Anne-Marie Jaccottet présentées lors de la publication d'une monographie  des éditions de La Dogana, Arbres, chemins, fleurs et fruits.

19 ans de galerie 

Pour accompagner la fermeture définitive de la galerie fin décembre 2013, Christiane Courbon, Alain Paire et Pierre Vallauri présentent chez Arteum, musée d'art contemporain de Châteauneuf, à partir du mercredi 13 novembre, l'exposition 19 ans, galerie Alain Paire. Occasion pour rassembler des dessins, toiles, photographies et sculptures de Jean Amado, Vincent Bioulès, Jean-Pierre Blanche, Don Jacques Ciccolini, Jean-François Coadou, Yvan Daumas, Alain Fleischer, Sylvain Gérard, Georges Guye, Michel Houssin, Kamel Khélif, Florence Laude, Gabriel Laurin, Myriam Louvet-Paoli, Annick Pegouret, Serge Plagnol, Jean Pecoul, Louis Pons et Bram van Velde.

 
Un catalogue de 56 pages est publié en cette occasion. La maquette de Gérard Rocherieux réunit des images des travaux de ces artistes ainsi que des témoignages de Gérard Allibert, Cyril Anton, Chris Chappey-Paire, Jacques Corrieu, Christiane Courbon, Michel Fraisset, Florence Laude, Alain Madeleine-Perdrillat, Juan Melo-Barbera, Annick Pegouret, Florian Rodari et Pierre Vallauri.

Arteum musée d'art contemporain, Le Château RN 7, 13790 Châteauneuf-le-Rouge, deuxième étage de l'Hôtel de Ville. Musée ouvert du mercredi au samedi de 14 h à 18 h. Vernissage mercredi 13 novembre à partir de 18 h 30.

 

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