Achille Emperaire

Achille Emperaire, Nu avec drap, huile sur toile, petit format, collection particulière.

Achille Emperaire peintre, une double exposition du 5 décembre 2013 au 25 janvier 2014, à l'Atelier Cézanne, 9 avenue Paul Cézanne, ouvert tous les jours de 10 h à 12 h et de 14 h à 17 h, sauf dimanche. A la Galerie Alain Paire, 30 rue du Puits Neuf, jusqu'au 31 décembre 2013, du mardi au samedi de 14h 30 à 18 h 30. Catalogue de 64 pages, maquette de Virginie Scuitto : 12 euros.


Vendredi 17 janvier 2014, à 18 h 30, Conférence sur la vie et l'oeuvre d'Achille Emperaire par Michel Fraisset et Alain Paire dans le grand Salon de la Bastide du Jas de Bouffan, 17 route de Galice, Aix-en-Provence. 

A propos d'Achille Emperaire, trois chroniques disponibles en podcast sur le site de Radio Zibeline.

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Sauf surprises de dernière heure ardemment souhaitées, on peut estimer que le corpus de toiles et de dessins d'Achille Emperaire que l'on peut actuellement recenser voisine le chiffre de 180 / 190 pièces. Des collectionneurs privés, principalement des aixois, détiennent la majeure partie de ce premier inventaire : leurs collections se constituèrent pour l'essentiel au lendemain de la seconde guerre mondiale. Du côté des collections publiques, une douzaine d'huiles sur toile ou bien sur carton du vieil ami de Cézanne furent réunis au début des années cinquante, au musée Granet par Louis Malbos ; le musée aixois détient également treize autres dessins, en particulier la très belle sanguine d'un autoportrait ainsi que deux esquisses préparatoires pour le grand format du Duel. Suite à une donation effectuée par l'antiquaire aixois Raphaël Chiappetta, trois autres dessins sont conservés au Louvre ; la Fondation Jean Planque détient également deux dessins.


/>Une éventuelle datation des oeuvres d'Emperaire soulève des problèmes difficiles à résoudre : les indications que l'on peut recueillir à leur propos sont rarissimes. Deux grandes dates sont aisément repérables, elles concernent le début et la fin de l'oeuvre d'Achille Emperaire. Ce jeune homme suivit pendant douze ans, entre 1844 et 1856, les cours de l'Ecole municipale de dessin d'Aix-en-Provence ; il  avait quinze ans lorsqu'il commença de suivre les leçons de Joseph Gibert. Sept de ses dessins de prime jeunesse sont conservés dans la collection du musée Granet. On aperçoit les reproductions de deux de ces dessins en page 25 de la monographie de Cézanne par John Rewald : une Etude d'Académie d'homme nu datée de 1846 et une Etude de figure d'après la ronde-bosse, torse antique, de 1847.

Achille Emperaire
Achille Emperaire, Etude d'académie d'homme nu, dessin, 1847, collection du musée Granet.


A l'extrême bout de la trajectoire d'Emperaire, les comptes-rendus que l'on retrouve dans la presse locale ainsi que dans la Revue illustrée du Salon aixois - les quatrains, l'humour et les croquis rapides de Louis Gautier - permettent de dater aux alentours de 1895 Le Duel, un tableau qui fut longtemps visible au musée Granet : deux travaux d'Emperaire, les n° 55 et 56, une Bethsabée qui n'a jamais été retrouvée et les deux personnages en train de s'embrocher figuraient en décembre 1895 dans l'exposition collective qui se tint dans le premier local de l'association des Amis des Arts, au début de l'avenue Victor Hugo. On sait que Cézanne confia à cette exposition deux grands paysages, notamment une Montagne Sainte-Victoire au grand pin qu'il offrit par la suite à Joachim Gasquet. Lequel rencontra vraisemblablement Emperaire à cette époque : il l'évoque brièvement dans son livre sur Cézanne.
Pour le reste, si l'on excepte un autoportrait de jeunesse d'Emperaire daté de 1855 (ce dessin porte mention d'un lieu du centre ville d'Aix, la rue des Bagniers) ainsi qu'une sanguine dédicacée en 1876 à Henri Gasquet (le père de Joachim, le riche boulanger ami de Cézanne) rien de précis ne peut être établi du côté de la chronologie. De nombreux chaînons manquent cruellement, une partie du fonds de l'atelier fut très malencontreusement détruite, quelques pièces furent par bonheur sauvegardées, certaines d'entre elles réapparaissent fugacement dans le commerce d'art et les ventes publiques. Sauf démenti, on peut estimer que toutes les oeuvres d'Emperaire que l'on connaît furent presque toutes réalisées à Aix. Ce qu'il a pu tenter et réaliser lorsqu'il vivait à Paris, entre 1857 et 1881 semble actuellement inaccessible, ou bien point du tout identifié.


Pendant de longues années, personne n'a vraiment songé à travailler autour de l'oeuvre d'Achille Emperaire : Louis Malbos a personnellement rédigé de nombreuses notes, son projet d'établir une monographie n'a pas abouti. Il y avait le portrait peint par Cézanne que les héritiers d'Auguste Pellerin ont longtemps détenu, il fallut attendre 1964 pour qu'il entre dans les collections publiques : son apparition au Jeu de Paume et puis  à Orsay est relativement tardive. Une poignée de personnes voulurent que sa trace et sa mémoire ne s'effacent pas. J'espère n'oublier personne : à mon sens, ces personnes s'appellent entre 1937 et 1953, John Rewald, Marcel Arnaud, Louis Malbos, Raphaël Chiappetta et Victor Nicollas dont la petite plaquette imprimée lors de l'exposition des Amis des Arts, sur le Cours Mirabeau et consacrée à Emperaire pendant le mois de juillet 1953, reste aujourd'hui la plus complète référence.


Achille Emperaire
Achille Emperaire, Paysage, sanguine, collection particulière.
Pour envisager le déroulement de cette oeuvre, il faut se résoudre à des regroupements thématiques. On trouve dans ce mince corpus des portraits, des natures mortes, des paysages, des silhouettes de cavaliers, des mousquetaires et des amazones dans des sous-bois, un assez grand nombre de nus féminins. On recense une vingtaine d'huiles sur toile ou bien sur carton, des sanguines, des crayons et des fusains sur des supports de papier. Les formats ne sont jamais importants. Le Duel mentionné plus haut est une exception : il mesure 74  x 120 cm. Parmi les tableaux une Amazone dans les rochers mesure  33 centimètres sur 26. Parmi les dessins, Trois Baigneuses mesure 33  x 45 cm. Les formats de presque toutes les autres pièces repérées sont beaucoup plus petits, leurs supports sont fragiles ou bien bricolés. Le Nu couché , le grand corps féminin sans visage de 38 x 46 cm qui appartient depuis 1949 au musée Granet, une pièce qui fut présentée à l'Orangerie en 1953 ainsi qu'à l'exposition Peintres en couleur de la Provence, fut par exemple peint sur une toile de remploi : Emperaire utilisa un fragment de dessus de porte du XVIII°.
Achille Emperaire
Achille Emperaire, Mousquetaire près d'un arbre, fusain, 15 x 11 cm, collection particulière.


Telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, l'oeuvre d'Achille Emperaire est à bien des égards intrigante et mystérieuse. Il faut d'abord tenter de se défaire de l'ombre portée que suscite le grand tableau de Paul Cézanne conservé au musée d'Orsay. Avec son visage de mousquetaire désillusionné, le portrait du petit peintre assis sur  un grand fauteuil de bois laisse percevoir le tempérament et la biographie du personnage : son insistante apparition a fini par occulter l'oeuvre d'Emperaire. Il convient tout d'abord de se souvenir qu'avec sa taille minuscule, Emperaire est de dix ans l'aîné de Cézanne ; il faut pour mieux le situer, le rapprocher de Monticelli qui naquit en 1824. Emperaire et Cézanne ont vécu enfance et  jeunesse dans l'incurable assoupissement de leur ville natale. Plassans ne les a pas aidés à frayer leur voie : en dépit de la lumière de sa campagne, le climat provincial et l'étroitesse d'Aix-en-Provence furent de grands handicaps. Curieusement, du point de vue de son éducation artistique, Emperaire était au départ,  paradoxalement mieux doté que Cézanne : avant de devenir un fonctionnaire de sous-préfecture, son père fut lithographe, son grand-père était orfèvre.
D'après Joachim Gasquet, Achille Emperaire et Paul Cézanne se sont rencontrés et sympathisèrent loin d'Aix, à l'Académie de Charles Suisse, ce lieu de Paris à propos duquel le peintre du Jas de Bouffan écrivait à son ami Numa Coste, en 1863 : "Je vais chez Suisse le matin de 8 heures à 1 heure, et le soir de 7 heures à 10 heures". Bien évidemment, de fortes différences les séparent : le premier vivra des saisons de grande misère et de profond guignon, le second est fils de banquier. Leurs références et leurs convictions ne sont pas souvent identiques. Emperaire et Cézanne partageaient une passion pour les Vénitiens : Joachim Gasquet  en témoigne, Emperaire admirait infiniment Titien et Tintoret. En revanche, Emperaire n'avait pas d'affection pour Delacroix que Monticelli et Cézanne vénéraient. Leur bagage intellectuel n'est pas identique. Emperaire veut à toute force rencontrer Victor Hugo. Cézanne lit passionnément Baudelaire et Flaubert ; Manet, Pissarro et d'autres artistes de son époque lui donnent beaucoup à réléchir. Des perceptions et une éducation plus anciennes habitent Emperaire : chez lui, on ne songe pas seulement aux Vénitiens, à Rubens ou à Van Dyck dont il exécuta une copie de cavalier. Ses nus féminins évoquent Fragonard ou Boucher, ils ont une allure et des poses dix-huitièmistes.
Une fois esquissé le socle à partir duquel Emperaire - élève de l'école de Joseph Gibert, bon visiteur du Louvre et de la boutique du père Tanguy -  éleva son oeuvre, il faut avouer que sa démarche suscite une grande perplexité. Gasquet en témoigne, Cézanne le répétait avec sérieux et frayeur, il y avait du "Frenhofer" chez ce petit homme. Son infirmité, sa solitude et ses multiples déboires ont empêché  ses intuitions et ses talents de s'épanouir. Parce qu'il n'avait rien à perdre, sa liberté d'expression et de comportement, ses nombreuses recherches suscitent étonnement, respect et admiration.


Achille Emperaire
Achille Emperaire, Veillée, fusain, collection particulière.
Avant que des études plus précises et plus approfondies puissent s'élaborer, je me bornerai à quelques menues observations. Si Emperaire va quelquefois vers le motif - il lui arriva d'accompagner Cézanne et Solari lors de leurs escapades - l'essentiel de son travail s'effectue dans l'atelier. Ses paysages sont souvent des paysages du soir : le crépuscule, des tracés incertains, une atmosphère spectrale les parcourent. Avec son silence, ses roches calcinées, sa cascade, ses feuillages, sa fougue, ses libertés de mouvement et ses harmonies de couleur, une superbe toile, celle qu'on a coutume d'appeler Une amazone dans les rochers, fait songer à Adolphe Monticelli.


Achille Emperaire
Achille Emperaire, Tête de chien, huile sur toile, 27 x 32 cm (collection particulière).
L'oeuvre d'Achille Emperaire se détache souvent de son époque : le petit format du Nu avec drap qui introduit cet article a des couleurs qu'on peut apparenter à la peinture siennoise. Lorsqu'ils décrivent ses nus féminins, les commentateurs insistent à mon sens  beaucoup trop lourdement, avec une pointe de raillerie et de dénigrement, sur la fréquence chez cet artiste du motif des fesses. On peut y voir un penchant obsessionnel ou bien des orientations de vie à la manière de Toulouse-Lautrec. Il ne faut pas pour autant oublier que les modèles femmes posant nues étaient rares à cette époque : Cézanne n'en disposait pas, ce qui sans doute l'embarrassa. Avec sa morphologie charnue, la modèle aixoise qui se prénommait Clémentine était vraisemblablement unique dans la ville.


Achille Emperaire

Achille Emperaire, Nu féminin de profil, fusain, format 28 x 20 cm (collection particulière, photographie de Xavier de Jauréguiberry).


Chez Achille Emperaire, dans sa chambre ou bien dans la très simple pièce qui servait d'atelier, tout laisse à penser que la lumière était pauvre.  Il disposait très rarement de quoi acheter des tubes de couleur. Clémentine n'était sans doute pas rétribuée. Nul ne saura quelle curieuse complicité et quel étrange pacte avaient pu souder l'artiste et son modèle.


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Achille Emperaire, Femme nue, huile sur papier, format 21x 27 cm, collection particulière.
Avec ces silhouettes et ces ombres inlassablement griffonnées, on est loin d'une grande célébration de la chair, on rencontre rarement le regard et les yeux de la modèle. Tout semble indiquer qu'on se trouve sur le seuil d'une leçon de ténèbres perpétuellement différée. John Rewald l'écrivait à bon droit, quand Achille Emperaire dessine dans la pénombre de son atelier, les modulations et l'enchevêtrement de ses traits évoquent la trame des dessins de Seurat. Le petit format gris et noir, la silhouette d'une jeune femme qui se dévêt de sa chemise à côté d'une colonne droite n'est pas exactement un Fragonard : sa conception et son exécution sont souverainement mystérieuses. De même, les formes généreuses et solaires, l'inoubliable apparition de cette Femme nue habitée par de très sauvages couleurs d'or pourraient trouver de lointaines parentes chez les odalisques de Matisse.
Alain Paire


En décembre 2013, pour sa dernière exposition, la galerie du 30 de la rue du Puits-Neuf rassemblait plusieurs oeuvres inédites de ce vieil ami de Cézanne, tout en programmant un Hommage à Achille Emperaire pour lequel furent conviés trois artistes d'aujourd'hui : Don Jacques Ciccolini, Alain Fleischer et Georges Guye. Simultanément, l'Atelier Cézanne présente plusieurs dessins et toiles d'Emperaire du 4 décembre 2013 au 24 janvier 2014. Un catalogue de 64 pages doté d'une soixantaine de reproductions garde mémoire de cette double exposition, maquette de Virginie Scuitto (12 euros).

Le vendredi 17 janvier 2014, à 18 h 30, Conférence sur la vie et l'oeuvre d'Achille Emperaire par Michel Fraisset et Alain Paire dans le grand Salon de la Bastide du Jas de Bouffan, 17 route de Galice, Aix-en-Provence.

Michea Jacobi qui est un magnifique monteur d'images et de son, pas uniquement un écrivain et chroniqueur, a su évoquer à sa manière la mémoire et les traces d'Achille Emperaire. A suivre sur ces deux liens : un montage avec un extrait de Léo Ferré qui chante Aragon "Tout le monde n'est pas Cézanne/ Nous nous contenterons de peu / On pleure, on rit comme on peut / Dans cet univers de tisanes", sur un premier lien et puis une succession de portraits d'Emperaire sur cet autre lien.

A partir de ce lien, on retrouve sur le blog de Florence Laude, Images en têtes, des photographies des oeuvres d'Achille Emperaire à l'Atelier Cézanne et des images du vernissage 30 rue du Puits Neuf.

A propos d'Achille Emperaire, trois chroniques  disponibles en podcast sur le site de Radio Zibeline.

Signature Achille Emperaire
Une signature d'Achille Emperaire.


Emperaire portrait photographique

Seul portrait photographique connu d'Achille Emperaire : ici la reproduction est incomplète, il faut imaginer son buste fièrement campé, la petite palette qu'il arbore. L'exposition et le catalogue de décembre 2013 mentionneront tous les documents d'Etat civil que l'on a pu réunir. Un dernier point, il ne faut jamais prononcer son nom comme s'il s'agissait d'un empereur : il faut le proférer "à la provençale", souligner qu'il s'appelle EmperAIre et qu'il devait se plaire à faire résonner son patronyme.

A propos d'Achille Emperaire trois chroniques sont disponibles en podcast sur le site de Radio Zibeline.


Emperaire exposition

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