René Frégni

Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cueurs contre nous endurciz,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz

François Villon

        Un cahier d'écriture écarlate face au mur d'ombre et de lumière

René Frégni est un écrivain déserteur. A dix-neuf ans, il a jugé nécessaire de mettre quelques frontières entre sa peau et le kaki d'un uniforme qui n'allait pas très bien à son indépendance de caractère, disons. Café turc dans la lumière d'Istanbul plutôt que pinard-bromure dans le morne réfectoire d'une caserne de province. Le refus de tout enfermement déjà.

Au retour, la prison militaire quand même (un passage quasi obligé pour un écrivain manosquin).  Et là, derrière les barreaux, la stupéfiante révélation d'une immense liberté nouvelle. L'aumônier de la garnison  (un humble descendant vraisemblablement d'un certain Charles-François Bienvenu (1), évêque de Digne et personnage providentiel dans Les Misérables) venant de lui offrir son premier cahier et le stylo qui l'accompagne. Et soudain la confrontation avec la paroi primitive. Le galop sans limite ni barrière des aurochs et des chevaux des grottes de Lascaux ... du côté de Bar-le-Duc !

J'ai écrit mes premiers mots devant un mur, dans une prison militaire glacée par les brouillards de la Meuse. J'étais assis sur le ciment gelé d'une cellule et je traçais mes premiers mots sur un cahier que je posais sur un tabouret (...) Six mois dans cette forteresse. J'écrivais le mot arbre et je voyais l'arbre, j'écrivais le mot vent et je sentais le vent, le mot lumière faisait entrer le ciel dans ce puits humide, et quand j'avais besoin du regard ou de la peau d'une femme je cherchais dans mon ventre le mot juste, le plus violent et le plus doux.     (La Fiancée des corbeaux).                                                            

Ecrivain déserteur, le trimardeur a toujours besoin d'une seconde adresse. Au cas où. René Frégni possède donc deux ports d'attache. L'un sur les rivages de la Méditerranée, pour la haute mer et l'air du large.  L'autre en bordure de Durance, pour les crues rebelles du fleuve. Coups de vent et coups de gueule.

Marseille ici, le village de l'enfance ...

Papa nous a tous casés sur le vélomoteur vert bouteille. Ange-Paul sur le porte-bagages, Catherine sur le cache entre les pédales, coincée par ses jambes, et moi sur son dos vu que je n'étais pas très lourd et que je m'agrippais féroce (...) Nous avons fait encore se retourner sur nous une avenue aussi large que notre quartier et qui me faisait peur. Alors brusquement un miroir géant de soleil nous a tous aveuglés. Nous avons glissé par terre, éblouis. Nous avions failli plonger dans le Vieux-Port. Nous étions arrivés.         (Le Voleur d'innocence)

Manosque là : la ville de l'âge d'homme.

16 février. Autour de moi le silence, le froid. J'ai passé l'hiver derrière une fenêtre chez Isabelle puis ici. J'ai vu arriver les bourrasques, les tempêtes de neige, les ciels éclaboussés de lumière entre les orages noirs. A la belle saison l'arc-en-ciel est un pont parfait entre deux clochers, comme si on avait construit les églises là où tombe la lumière. La ville aux sept couleurs.          (La Fiancée des corbeaux)

...

La lumière et le mot juste. René Frégni a depuis longtemps chaussé les bonnes lunettes (...) Le voilà à demeure metteur en scène, passeur de mots, de la vie qui palpite. Qui bouillonne parfois. Souvent.

Du sang et de la sève. De la sensualité du monde. Du galbe d'un sein qui tiendrait aisément dans la paume de la main à la courbe flamboyante du disque solaire qui embrase la Provence toute entière chaque nouvel été. Rondeur des jours.

Des odeurs et des couleurs perçues dans la frénésie  de la ville, ou de celles d'un étang à l'écart des routes dans lequel on plonge solitaire sous le couvert des arbres qui en protègent le secret.

De l'amour incommensurable pour une mère à laquelle l'unit (une) force  immense (...) pour des milliards d'années et des milliards d'étoiles (Comment lire quelques pages de Elle danse dans le noir - récit dédié " À ma mère morte. À ma mère vivante." - sans avoir aussitôt le cœur au bord du gouffre ...)

Le peintre de la passion qui consume la fuite des jours et des nuits. De la tendresse qui illumine miraculeusement la succession des saisons éternelles.

La tendresse  des loups ... et celle pour trente-sept volatiles hitchcockiens, qu'il faut bien que quelqu'un aime. Car (l'évidence est telle que cela pourrait presque apparaître comme une redondance quelque peu superflue de le souligner ici) René Frégni a naturellement trouvé sa place aux côtés d'une cohorte d'accidentés de la vie. De ceux en fait, ou de celles, privés de cette liberté grande qu'il n'a de cesse de défendre et de célébrer.

L'amitié bien entendu. Pour certains de ceux-là parfois, rencontrés derrière des  portiques solidement verrouillés, que la vox populi (et un certain juge) déclarerai(en)t immédiatement  peu fréquentables, mais dont lui ne nous dissimule évidemment pas la présence parmi les siens : Max, Tony ... et quelques autres.

René fregni

En effet, si au sortir du mitard René Frégni exerce un temps la profession d'infirmier psychiatrique, il va - peu après ses premières publications - prendre bientôt la route de la vieille prison d'Avignon et celles des Baumettes pour tenter d'y donner libre cours à ce pouvoir des mots, dont il sait à présent la force salvatrice, derrière les barreaux d'une maison d'arrêt. La fouille, puis les lourdes portes métalliques qui se referment en claquant derrière le visiteur. Quinze longues années durant. Peine de prison volontaire. Pour que la vie, l'espoir, justement ne s'arrête pas tout à fait...

Atelier d'écriture ... Un peu scolaire et laborieux ces deux mots, trop sérieux. Ce que je viens de vivre avec vingt femmes au-dessus d'un port est un moment d'écriture, une promenade dans un jardin de mots, quelques instants de confiance. L'écriture est le contraire d'un programme, d'une technique, c'est un vagabondage dans une contrée sauvage ... On s'en va un beau matin, sans contrainte, sans programme, sans réveil, assoiffé de lumière et de vent, comme Rimbaud, et on rêve au bord des routes à des amours splendides dans des auberges qui n'existent pas.        (La Fiancée des corbeaux)

Aujourd'hui encore, l'écrivain reconnu continue de distiller les clés de l'évasion dans divers établissements pénitentiaires de la région. Les mots, la lumière toujours ... et le vent.

...

Quelques autres ? Patrick par exemple, que René Frégni a connu en cellule d'isolement (où lui seul était alors autorisé à pénétrer) qui un jour, par fidélité, a emprunté un hélicoptère afin de survoler une cour de promenade, et qui est ici une édifiante passerelle entre notre univers et celui de ce roman ... en devenant  le compagnon de salle de boxe et l'ami de Charlie, le personnage central de Sous la ville rouge.

Prénom Charlie. Nom ... Hasard (un nom attribué probablement un peu à la manière dont Giono avait baptisé l'escaladeur du hêtre de Chichilianne ... "Monsieur V".  V pour Voisin)


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Charlie vivait la boxe comme une autre forme d'écriture, puissance et subtilité, un équilibre entre la force et la grâce. Des mots, une cadence, une musique.

 Boxe-le ! ... Dégage-toi ! Lève les bras ! ... Allonge, allonge ! ... (...)

Certains venaient là depuis plus de dix ans, ils serraient en silence la main de chacun, boxaient face à leur ombre et filaient dans la nuit. Personne ne vous demandait dans quelle nuit vous meniez vos vrais combats, quelles ombres vous veniez affronter depuis si longtemps.

Car la véritable affaire de Charlie, celle qui hante fiévreusement son quotidien, c'est l'écriture. Lui aussi possède son mur. Et ses cahiers. Invariablement rouges.

En dix ans Charlie avait envoyé six manuscrits à divers éditeurs concentrés dans deux arrondissements de Paris. Tous refusés de manière laconique ou brutale (...) Dix ans de voyage, d'hallucination vers le mot le plus juste, le plus coloré, le plus émouvant (...) Dix ans de lumière face à un mur. Dix ans d'humiliation sous une boîte aux lettres.

Jusqu' au jour où, ayant posté le texte de Geronimo...

...

Sous la ville rouge est un récit sans concession ni fioriture. Un combat de boxe rythmé de phrases courtes. Quatre chapitres pour quatre rounds de trois minutes. Ces trois minutes qui sont le temps que dure la haine nous dit l'auteur. Un affrontement désespéré qui enfante une violence extrême. Suivie d'une inexorable descente aux enfers.

Charlie était arrivé au bout de la fatigue. Cette ville qui avait été blanche, blonde, parfois bleue, selon les ciels et les saisons, devint rouge devant ses yeux épuisés et brûlants.

Si René Frégni règle ouvertement dans ce roman aussi noir que rouge quelques comptes avec nombre de faiseurs de livres et de contempteurs de cour, et s'il le fait à sa manière, avec une rage pleinement assumée, c'est aussi parce qu'il tient une dernière fois sa main fraternelle posée, et son lecteur en est averti dès la première ligne de sa dédicace, sur l'épaule de Christian qui est parti avec Geronimo...

Sous la ville rouge, livre de colère et d'amitié. Mesurées à la même aune. Dans les entrailles du volcan marseillais, la ville d'ombre et de lumière.

Charlie aimait ces oiseaux qui traversaient le ciel, survolaient les navires, les prisons, la cour des écoles, mangeaient n'importe quoi, criaient et ne jugeaient personne.

Gérard ALLIBERT, le 6 août 2013.

(1) Charles-François Bienvenu héberge Jean Valjean à Digne juste après sa libération du bagne. Lorsque Jean Valjean est arrêté par les forces de l'ordre pour lui avoir dérobé une paire de chandeliers en argent, il déclare les lui avoir donnés ... lui offrant ainsi une liberté nouvelle.

G. Allibert est l'auteur des deux portraits photographiques de René Frégni qui figurent dans cet article.

Sous la ville rouge est paru en 2013 chez Gallimard, couverture blanche et rouge. Sur ce lien, site de René Frégni, à propos de ses autres livres (l'essentiel de son oeuvre est disponible en collection Folio-Gallimard).

Sur cet autre lien, une autre chronique de Gérard Allibert, Au revoir Pierre Magnan. Lire aussi Les sculptures de Dominique Périer, sur ce lien.

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Sur le site de la galerie, quatre articles de Gérard Allibert :


Au revoir, Pierre Magnan, sur ce lien.

* Serge Fiorio, de la tige du noisetier aux neiges éternelles, sur ce lien.

Les sculptures de Dominique Périersur ce lien.

* L'univers singulier de Katia Botkine, sur ce lien.
 


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