Henri Michaux

Henri Michaux, l’homme de plume, texte de Florian Rodari.

Aussi loin qu'il ait pu s'aventurer - dans ses voyages à l'étranger comme dans le champ de l'esprit -, Henri Michaux est toujours resté un homme de plume. Cela énoncé sans la moindre ironie, il va sans dire : car l'instrument qu'il tint à la main, durant toute sa vie, et dont il fit usage aussi bien pour la relation écrite que pour tracer ses dessins, reste l'un des plus mobiles, l'un des plus audacieux et en même temps l'un des plus précis et sobres que nous ait donné le siècle.

 
 
/>Mais il y a chez Michaux, d'emblée, cela saute aux yeux de celui qui le lit pour la première fois ou découvre au mur une de ses œuvres, une relation essentielle au mouvement qui guide la main, la suspend ou emporte la phrase. Une distance spécifique qui révèle, partout, à tout moment, une écriture, c'est-à-dire un flux et, dans le même temps, la rencontre d'une résistance.

Dans l'acte d'écrire deux faces coexistent. La première, la plus active en apparence (celle en tout cas qui produit la plus grande part de la littérature), est en réalité soumise au discours, et se conforme aux ordres de la pensée, du cœur ou de la mémoire. Mais il en est une autre, certes peu visible, moins connue, qui répond sans le savoir aux mouvements fondamentaux de l'être. Cette part cachée, rebelle à la démonstration logique, mais traductrice des profondeurs, rien n'est fait (ou alors si peu) en Occident pour lui donner loisir de s'épanouir. En revanche, la calligraphie (plus proprement nommée l'art de l'écriture tel qu'on le pratique en Orient, en Chine notamment) distingue davantage ces deux versants, les exploite l'un et l'autre, voire cultive le second aux dépens du premier. Le calme, la fusion admirable que connaît le calligraphe attentif à chaque parcelle de lui-même et du monde - dans le mouvement de son poignet, de tout son corps investi dans l'approche, à travers la ductilité de l'encre, la souplesse du pinceau, la résistance du papier - est inimaginable dans la pratique raisonnante et autoritaire que nous avons chez nous de l'écriture. Il est superflu de rappeler combien cette part sensuelle de la parole transcrite a disparu avec la typographie qui scelle l'écrit dans le silence et la discipline des marges depuis l'invention du plomb. Depuis plus longtemps même, depuis que l'on grave les lois, depuis l'épigraphie latine et les sentences inscrites dans le marbre. A cette volonté farouche d'enrégimenter les mots, de les disposer en ordres, registres, colonnes, lignes, carrés, véritable armée au service de l'esprit rangé, du temps compté, s'oppose l'écriture de sable de l'Orient, sa prodigieuse faculté d'associer en un seul signe l'expressivité du geste et la lointaine résonance d'un sens.

[…]

A intervalles réguliers, au cours de son œuvre de peintre, Michaux s'est adonné à des pages d'écriture, où signes, mouvements, idéogrammes, peu importe leur appellation, affichent une formidable aisance, une liberté de circulation qui paraît sans bornes. Jamais de répétition : une sûreté absolue de la main garantit l'autonomie de chacune de ces formes parentes, mais nullement ressemblantes, cellules-signes où l'énergie musculaire est fonction du temps et de l'encre. Un savoir instinctif du corps, une certitude aveugle de l'espace s'y manifestent à chaque instant ; une extrême concentration favorise l'explosion irrépressible de la main dansant, courant sur la feuille, couvrant son aire. Ici aussi la plume aide à voler.

 
Extraits du catalogue d’exposition, Henri Michaux, Genève/Musée Rath – Marseille/Musée Cantini, Editions Réunion des Musées Nationaux, Paris 1993
 
Henri Michaux
 
Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67. 
 D'autres renseignements sur ce lien.


Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?