Saint-John Perse par Gisèle Freund
 Saint-John Perse with a hat and red suit, 1966, photographie de Gisèle Freund.

Vendredi 24 mai, 19 h, à la Fondation Saint-John Perse, Cité du Livre / Bibliothèque Méjanes, rue des Allumettes, Aix-en-Provence, rencontre Autour de Louis Brauquier, peintre et poète, dialogue de Gilles Bourdy et Alain Paire.

Plusieurs épisodes de leurs existences, des différences d'âge, de milieu et de statut auraient pu empêcher que Saint-John Perse et Louis Brauquier ne se rencontrent et s'apprécient. Le Prix Nobel de Littérature était plus âgé que le poète des Cahiers du Sud, le grand diplomate naquit treize années plus tôt que le commissaire des Messageries Maritimes. Ces deux personnages entretenaient un goût très vif pour les voyages et les déplacements parmi les îles et les terres lointaines, les contraintes de l'exil marquèrent leurs trajectoires. Saint-John Perse vécut en Chine et aux Etats-Unis, Louis Brauquier accepta de séjourner loin de Marseille pendant plus de trente-six années.

/>Ils se lurent, s'écrivirent et puis se fréquentèrent aux Vigneaux, sur la Presqu'île de Giens, pendant les dernières années de leur existence. Comme d'autres jeunes gens de son époque - Pierre Guerre, ou bien André Breton - Louis Brauquier avait été un lecteur précoce, immédiatement admiratif de la poésie de Saint-John Perse. Tous les courriers adressés à Gabriel Audisio l'attestent, Brauquier n'était pas énormément attentif à la scène littéraire de son époque. Les Surréalistes, Char ou bien Michaux ne le requéraient pas ; Blaise Cendrars fut sa seconde très grande admiration, la silhouette fugace qu'il n'osa pas rencontrer. Dans un cahier de la Nrf de  janvier 1924, une manière de coup de foudre, une improbable rencontre lui permit de scruter passionnément un premier fragment d'Anabase. Cet éblouissement perdura, les pages que Brauquier avait arrachées de ce vieux numéro de sa jeunesse et qu'il garda précieusement, ne cessèrent pas  de l'accompagner, dans tous ses périples et ses voyages. De son côté, Saint-John Perse conserva dans sa bibliothèque personnelle deux exemplaires du recueil de Brauquier, Le Bar d'escale, paru en 1926. Le tout premier de ces exemplaires fut annoté par ses soins : son auteur n'avait pas manqué de le lui faire parvenir dédicacé, lorsqu'il sortit des presses des éditions du Feu.
Une admiration désespérée, une amitié qui se raffermit.
Ces deux poètes-voyageurs fixèrent le terme de leur existence dans le Midi, leur ami commun Jean Ballard (1893-1973) fut l'intermédiaire qui favorisa leur rapprochement. Dans une lettre adressée aux Vigneaux le 8 juin 1966 (1), le directeur des Cahiers du Sud qui était par ailleurs en train de clôturer le parcours de sa revue, signale à Saint-John Perse la diffusion prochaine d'une émission de radio : "Un de nos amis, des plus anciens et des plus doués, le poète Louis Brauquier dans la série qu'il a amorcée sur les poètes de la Méditerranée et d'ailleurs, compte vous consacrer deux émissions dont la première prendra place, sur les ondes de Marseille-Provence, le vendredi 4 juin, à 21 heures 1/4 environ (parfois il faut un peu attendre l'émission, si la précédente mord sur le temps assigné). J'aimerais que vous puissiez l'entendre, car ce qu'il dit est toujours puissant et juste, et aussi parce qu'il vous admire beaucoup. Ajoutez que c'est un poète de la Mer : Et l'Au-dela de Suez, Eau douce pour navires, Le Pilote, Liberté des mers. Je suis sûr qu'il serait ravi que vous l'entendissiez et moi je serais heureux de savoir que nous l'écouterons ensemble."

Brauquier consacra deux émissions à la poésie de Saint-John Perse, la seconde séquence fut diffusée huit jours plus tard, le 1 juillet 1966. Dans les pages 35 à 72 du livre récent de Gilles Bourdy, Envoi de Louis Brauquier à Saint-John Perse, on trouve l'intégralité du texte des deux enregistrements. Exactement comme il l'écrira dans l'hommage posthume à Saint-John Perse qu'il publiera pour le n° de février 1976 de la Nouvelle Revue Française titré Seigneur, je ne suis pas digne, Brauquier avoue lucidement son inquiétude, un sentiment "d'admiration désespérée", une infériorité qui le paralyse partiellement : "J'ai peur de ne pas être à la hauteur de cette grande poésie. J'ai beau l'aimer, l'admirer, elle est tellement hors de toute mesure, au-delà de toute appréhension que je ne pourrai que l'approcher et lui rendre hommage". Quelques lignes plus loin, il se remémore sa découverte d'Anabase : "Depuis chaque nouveau recueil, inévitablement a renouvelé en moi, m'a imposé la merveilleuse obligation d'admirer".
Chaque fois qu'il songe publiquement à Saint-John Perse, sa reconnaissance est immense, ses éloges et son adhésion sont sans réserves (son ami Gabriel Audisio qui préférait se situer du côté de Francis Ponge, s'en agaçait). Brauquier fait part  de sa totale admiration à Alexis Léger, le 7 avril 1969 (une année pendant laquelle, on le verra plus loin, les liens entre les deux poètes se resserrèrent considérablement) : "Je vous suis, par-dessus tout, reconnaissant de m'avoir donné l'occasion de mettre à l'épreuve, encore une fois, ce don d'admiration qui n'est pas accordé à tout le monde et semble, en outre, affaibli avec l'âge, et l'expérience. En fait les années qui nous séparent ne sont pas nombreuses, cependant, grâce à vous, et depuis longtemps j'ai ressenti et reconnu ce sentiment si fort qui m'a souvent emporté dans ma jeunesse et que je croyais ne plus devoir éprouver pour une oeuvre et un poète. Je ne vous en remercierai jamais assez."
Louis Brauquier soulignera dans son hommage de la Nrf publié en février 1976 que l'imagination de Perse "avait cette rigueur qui sans cesse, déroute, pour mener à une réalité supérieure que l'on croyait inaccessible"... "C'est à mes yeux le plus grand, sans doute, de tous les poètes de tous les temps". Dix années auparavant, après avoir pointé "ce ton sans pareil" qu'il illustre avec de nombreux extraits - L'Amitié du prince, Exil, "cette somptueuse énumération des métiers et des hommes et des princes de son malheur", Images à Crusoé -  Brauquier terminait sa causerie radiophonique en donnant à Perse la toute première place parmi ses contemporains : "Oui, c'est vraiment lui le plus grand. Et c'est lui que je choisirai si je devais être abandonné sur une île déserte avec les restrictions que cela entraîne quant à la bibliothèque".

"En pleine rumeur du siècle"

Le livre de Gilles Bourdy ainsi que les recherches conduites par une chercheuse de l'université de New York à Binghamptom, Eliane Jasenas (n°27 de la revue Sud consacré à Louis Brauquier, automne 1978) établissent que la toute première rencontre de Perse et de Brauquier s'effectua lors d'un déjeuner aux Vigneaux, le mardi 12 décembre 1967. Il faudrait relire l'intégralité des courriers adressés à Gabriel Audisio pour dater précisément les rencontres qui se programmèrent par la suite entre les deux poètes, le plus souvent avec l'amicale présence de Jean et de Marcelle Ballard qui profitaient de la voiture et de la conduite de Brauquier. Les listes établies par Corinne Chesnot parmi les manuscrits et fragments de correspondance détenues par la Fondation Saint-John Perse mentionnent vingt-quatre échanges de lettres entre le 27 mars 1969 et le 20 juin 1974.
La lecture de ces lettres pourrait être complétée par l'examen de la correspondance de Louis Brauquier, telle qu'elle est conservée aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône. Le ton de ces courriers est constamment affectueux et plein d'estime. Les premiers courriers de Brauquier débutent par "Cher Maître et Ami" (lettre du 27 mars 1969). Après quoi, les épistoliers s'adressent mutuellement des "Bien cher ami". La lettre de Saint-John Perse datée du 12 décembre 1969 s'achève ainsi : "d'une même pensée, toujours ému par vous". Par la suite, au fil des ans, en dépit du deuil qui frappe Brauquier lorsqu'il perd son épouse Geotte en janvier 1971, malgré l'éloignement et les soucis de santé qui espacent les rencontres, les liens entre les deux poètes ne se distendirent pas. Un texte publié par Joëlle Gardes-Tamine en octobre 1993 à propos de Saint-John Perse et le Sud, une allocution du poète prononcée lors de la publication d'un livre orchestrée par les Bibliophiles de Provence rappelle la fascination qu'Alexis Léger éprouvait pour Marseille.

On s'y retrouve "en pleine rumeur du siècle" : "Marseille a souvent été ma porte de sortie de France, comme Bordeaux et Le Havre en étaient pour moi la porte d'accès". Dans la relation qui se noua entre Brauquier et Perse, les souvenirs et tout aussi bien le goût du présent - "Marseille n'a pas de complaisance pour le passé" - les centres d'intérêt et les angles d'attaque étaient multiples : "Je vous dirais tout ce que signifiait Marseille dans mes conversations de jeunesse avec Conrad, avec Claudel, et bien d'autres Ainés. Marseille aussi dans mes conversations d'outremer, sur tant de terrasses tropicales, de verandahs face à la mer, ou de ponts de navires au mouillage. Marseille enfin, comme fond de toile historique, dans mes conversations d'exil avec le Président Roosevelt, grand admirateur de John Paul Jones, et aussi cette admirable famille de peintres Marseillais, les frères Roux, dont les portraits de bâtiments honorent tant de musées navals américains, de collections privées et de vieilles firmes d'armateurs, à Boston, à New York ou à San Francisco".

Saint-John Perse, photo de Lucien Clergue
Saint-John Perse dans son bureau des Vigneaux, photographie de Lucien Clergue.
Au sein de cette correspondance Saint-John Perse / Louis Brauquier, deux séquences requièrent particulièrment l'attention. Louis Brauquier s'était vu refuser par Gallimard, en 1965, un premier manuscrit, achevé deux années auparavant ; sa persévérance fut récompensée. Complété et remanié, Feux d'épaves paraîtra en 1970, (pendant les premières démarches chez l'éditeur, le manuscrit était curieusement titré Les Approches de l'aube). Le 24 avril 1969, Brauquier déjeune aux Vigneaux et remet à Saint-John Perse les derniers états de son nouveau manuscrit. Très vite, quatre jours plus tard, le 28 avril Saint-John Perse fait parvenir une réponse chaleureuse à Brauquier : "Cher Ami, j'ai lu d'un trait tout le manuscrit que vous avez bien voulu me confier et j'en garde l'enchantement".
Les trois pages manuscrites de cette lettre de Perse, ainsi que leur transcription figurent en tête du numéro Louis Brauquier de la revue Sud, publié pendant l'automne de 1978. Sans entrer dans tous les détails de cette missive, j'en citerai des fragments révélateurs de la qualité de lecture de Perse ainsi que de son estime pour Brauquier. Perse connaissait bien la poésie de son ami, il évoque quelques-uns de ses textes antérieurs : "Vous tenez là un bon et beau recueil, qui défend bien son homogénéité. Vous ménageriez mieux, je crois, cette intégrité si vous pouviez reporter à la fin du volume le grand poème "Genèse" qui n'est pas de même cycle, ni de même famille, ni de même conception"... "Faut-il vous dire enfin combien j'ai aimé retrouver votre vieil "Arménien". Après le  vieux pilote indigène et le vieil Armateur de Marseille, je suis sûr que vous saurez un jour nous élargir un peu la famille de ces figures humaines que vous savez évoquer, poétiquement, avec un si bel art de l'incantation".

Suivent dans cette lettre de Saint-John Perse des critiques précises qui démontrent si besoin était, que sa lecture était réellement amicale et point du tout inconditionnelle : "Puis-je me permettre - en vous demandant bien de n'y voir aucune critique - de vous dire amicalement qu'à votre place, je n'hésiterais pas à renoncer à quelques néologismes qui m'ont paru déparer la pureté de vos poèmes ... "aussi quelques mots rares, qui détonnent là " ... "enfin, quelques expressions malheureuses" ... Ce qui n'empêchait bien évidemment pas Saint-John Perse de conclure ainsi : "Vous saurez voir, cher ami, dans mon amicale élévation contre ces vétilles, toute l'attentive sympathie personnelle que je porte à vos poèmes. Mes voeux vous suivent. Faîtes doublement confiance à votre oeuvre de poète : pour tout ce qu'elle doit et pour tout ce que vous lui devez. Amicalement  à vous, Alexis Léger. Heureux et reconnaissant en face de pareille attitude, Brauquier écoutera à quelques exceptions près la plupart des conseils de son lecteur. Il adoptera définitivement pour son recueil le titre de Feux d'épaves que Gabriel Audisio préconisait également : "... je suis infiniment sensible à ce que vous m'en dîtes, et au souci que vous avez eu de le lire aussi attentivement pour me proposer ces quelques modifications que l'amitié vous suggère. Certaines m'éviteront de regrettables bévues. D'autres, en revanche, m'entraînent à des débats de conscience assez déchirants (n'exagérons cependant rien)".
Un deuxième échange de belle intensité fut vécu pendant cette année 1969. Le 20 octobre, tout en le priant "d'être impitoyable" à son égard, Louis Brauquier s'enhardit et prend sur lui d'adresser au résident des Vigneaux un poème de grande amplitude, tout entier consacré à l'oeuvre et à la personne de Saint-John Perse. "Il  s'est passé ceci : le 24 avril dernier, c'est à dire le jour où vous nous avez si admirablement reçus aux Vigneaux, j'ai commencé à écrire un poème". Ce sont cinq pages manuscrites composées depuis Marseille : mûrement réfléchies, elles sont datées entre le 24 avril de 1969 et le 17  octobre de la même année. Leurs formes ainsi que certaines de leurs thématiques sont inhabituelles dans la prosodie de Brauquier, elles font immédiatement songer aux grandes laisses de Saint-John Perse. Dans une prochaine publication, avec les autorisations des ayant droit que je solliciterai, j'aurai vraisemblablement la possibilité de donner à lire l'intégralité de ce texte. En voici quelques extraits, prélevés au début et à la fin du poème : "Qui parle ainsi au nom de l'invisible ?
Serait-il né de l'homme habilité à recenser le monde ?
Mais comment peut-il savoir ce que Dieu lui-même avait oublié,
ce qu'il ignorait de sa création ?
(ce dont parfois il ressent une courte honte).
****
La voix résonne au-dessus des mers et des terres en exil
après qu'il ait fait ranger autour de lui ce qu'il devait
décrire, avec des mots comme des peintures.
Et c'est, d'abord, une fresque immobile de nuées

Puis il les disperse, telles des fumées dans le vent.

.....

Admirable, le silence sur des millions de milles à l'entour
A qui parle dans ces hauteurs, nul écho n'ose répondre
La voix monte droite ; et comme il nous faut tendre
l'oreille pour percevoir ce qui ne nous est pas dit !

....

Mais s'il prête encore attention à ce que lui racontent les anges,
il connaît maintenant la Révélation apportée par cet homme,

Il sait tout  - non sans remords -  de ce bonheur dont nous sentons, au fond d'une immémoriale tristesse s'il ne nous était pas dû, qu'il pouvait nous être donné".
La réponse de Saint-John Perse tarda quelque peu. De graves ennuis de santé le terrassaient, il dicta à son épouse une réponse dactylographiée qu'il envoya à Brauquier, un mois plus tard, le 21 novembre 1969. "Je ne sais si vous vous rendez bien compte de tout ce qu'il y a de vraiment exceptionnel, oui, d'inouï, dans la noblesse et la simplicité, dans la fierté naturelle d'un pareil témoignage entre pairs, dont la générosité témoigne de tant d'élégance morale".

... "A vous de tout coeur, cher ami, sans vouloir prononcer ce mot "merci" qui ne signifie plus rien entre nous. Je pense simplement à vous et votre pensée continue de m'émouvoir".

L'année 1969 fut sans doute l'année des plus forts échanges entre ces deux écrivains. Après quoi, tout en continuant d'écrire des lettres, chacun semble être retourné vers sa solitude. Pour Brauquier devenu seul après le décés de Geotte, il y eut tout de même la fin de l'année 1971 qui fut marquée par deux distinctions dont il fut profondément heureux :  la remise par l'Académie Française du Grand Prix littéraire de Poésie, une cérémonie pour laquelle l'éditeur André Dimanche m'a raconté avoir tenu à l'accompagner, et puis quelques jours auparavant, le 13 décembre, la médaille de la ville de Marseille qui fut décernée par Gaston Defferre. En cette occasion, Saint-John Perse avait rédigé un télégramme pour prier d'excuser son absence  : "Désolé de ne pouvoir être aujourd'hui à Marseille, je m'associe, d'esprit et de coeur, à la pensée de ceux qui vous entourent. Il est émouvant de voir honorer par votre ville natale le poète et l'homme que vous êtes. Je vous embrasse fraternellement."

Alexis Léger / Saint-John Perse acheva son parcours le 20 septembre 1975. Louis Brauquier décède douze mois plus tard, le 7 septembre 1976.
Alain Paire.

(1) On trouvera dans Saint-John Perse et le Sud, catalogue d'une exposition de la Fondation coordonnée par Joëlle Gardes-Tamine, 1993, la correspondance de Jean Ballard et Alexis Léger.

Vendredi 24 mai, 19 h, à la Fondation Saint-John Perse, Cité du Livre / Bibliothèque Méjanes, rue des Allumettes, Aix-en-Provence, rencontre Autour de Louis Brauquier, peintre et poète, dialogue de Gilles Bourdy et Alain Paire.


Brauquier  et Saint-John Perse
Envoi de Louis Brauquier à Saint-John Perse : 
Brauquier et Saint John Perse, montage de deux photographies pour la couverture de la seconde édition du livre de Gilles Bourdy.


Voici L'Arménien, le poème de Louis Brauquier que Saint-John Perse avait particulièrement apprécié.



L'Arménien 

J'aime le vieil Arménien dans l'échoppe sombre 
Où, seul, dès le matin, il allume la lampe, 
Jusqu'au soir ranimant sur des tapis rongés 
Par d'innombrables pas et tant de balayages, 
La rose de Chiraz que le temps a pâlie, 
La gloire perse, le lion des Sassanides 
Et la vivacité des cavaliers turquoise. 

Parfois un homme de son âge entre et s'assied,  
Prenant soin de ne pas lui masquer la lumière ;  
Et comme il fait une visite d'amitié 
Il garde son feutre un peu sale sur la tête. 
Il parle en souriant ; sérieux l'autre écoute 
Sans cesser d'assortir ses brins à ses couleurs, 
Les yeux près de la trame et l'esprit envolé. 
En passant, je les vois  à travers la vitrine. 

Ils parlent. De quoi parlent-ils ? d'enfants malades, 
Puis en allés, d'énormes femmes qui vieillissent, 
Du temps dehors, du fisc et des bruits de la rue. 
Mais ils savent, c'est un langage convenu. 

En vérité, pour eux, il s'agit d'un village 
Près d'Erzeroum, si loin à cause des montagnes, 
D'un olivier ébranché par une colombe, 
D'évêques barbus et chanteurs, des anciens Turcs,  
D'histoires avant le déluge, et de massacres. 

Le visiteur s'en va ; et lui attend la nuit 
Pour fermer sa boutique où, dans l'ombre, s'endorment 
Les roses, les lions et les guerriers de laine. 


Feux d'épaves, éd. Gallimard, 1970 
Œuvres complètes, pages 363-364.
Je connais des îles lointaines, éd de La Table Ronde.

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