Peinture de Louis Brauquier
L'accostage du ponton Mombach, huile sur bois de Louis Brauquier, format 50 x 61 cm.

Un vers célèbre de Louis Brauquier traduit admirablement les voyages et l'ubiquité de sa mémoire : "Parfois il me semble que je marche invisible dans mon passé". A compter de septembre 1957 et jusqu'en 1960, les deux grands nomades que furent Louis et Geotte Brauquier retrouvèrent Nouméa où ils avaient déja vécu pendant trois autres années, à partir de 1930, avant de s'installer en Egypte. La Nouvelle-Calédonie fut la dernière affectation de Brauquier, juste avant sa retraite. Oeuvrer de nouveau à Nouméa lui donnait le sentiment  de "refaire sa carrière en sens inverse".
Pendant ces ultimes années loin de Marseille, Brauquier écrivait moins, la peinture semble avoir pris une place grandissante : Gilles Bourdy remarque que plus d'une trentaine de tableautins furent réalisés en Nouvelle-Calédonie. L'un des belles réussites de cette époque, l'image qu'on retrouve en tête de cet article, a suscité l'un de ses poèmes, à mon sens de bien plus grande qualité. L'accostage du ponton Mombach est daté du 11 mai 1961 : ce tableau fut longuement mûri et travaillé, pendant et après le retour, depuis les îles du Pacifique, depuis Port-Vila et les Nouvelles-Hébrides jusqu'à Marseille. Dédié à Paul Souffron, un collègue des Messageries Maritimes qui lui aussi, écrivait et peignait, le poème figure en page 355-356 de Je connais des îles lointaines. Au terme de sa lecture, on saisit la franche différence qui pouvait gouverner les deux régimes de création de Louis Brauquier. Lorsqu'il peint, il est rivé sur l'instant présent : le temps de ses toiles reste  immobile, voire restreint. Sa peinture reflète souvent ce qu'il peut y avoir de savoureux dans l'environnement qu'il eut le bonheur de cotoyer. Sa poésie est autrement complexe et poignante. En sourdine, au terme d'une longue maturation, un profond ressac, plusieurs époques et  plusieurs lieux - ici par exemple, les savonneries et la rade de Marseille -  sont convoqués.

Jadis, des hommes sont allés à la baleine
Sur ce Mombach mouillé dans la Baie des Pontons
Sous un ciel jaune et gris aux Nouvelles Hébrides.
Il sert, maintenant, d'entrepôt pour les coprahs
De Burn Philp et pour ceux, concurrents, de Ballande.
Chacun sa cale ; en attendant que passe le
Cargo mixte des Messageries Maritimes
Qui vient s'y accoster tous les quarante-cinq jours
Et charge pour Marseille
où les savonneries
Fument dans le ciel clair du golfe, où les odeurs
D'huiles et de tourteaux, rabattues par le vent,
S'étalent des faubourgs d'usines vers la ville
Et font rêver, parfois,un passant dans la foule,
Distrait car il entend, soudain, le ressac battre
A l'infini sur le sable d'une île basse
Et voit, au-delà du hangar et de la case
Avec sa véranda chaude et son toit de tôle,
Luire, à travers la cocoteraie bruissante
De palmes alizées, le Grand Océan vide.
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A Nouméa comme ailleurs, la dimension naïve de ses peintures est évidente. Voici par exemple, une toile de 33 x 55 cm, Le Carrefour, Institut Français d'Océanie et Commission  du Pacifique Sud.

Peinture de Louis Brauquier

Le chassé-croisé entre plusieurs époques de la vie s'affirme dans d'autre exemples. Ici, grâce aux archives photographiques de Michel Schefer, on rencontre "une rue vide", une photographie de Nouméa prise pendant les années trente. Cette image trouve des pendants beaucoup plus lumineux  parmi les rues et les maisons d'architecture analogue que campe Brauquier. Voici tout d'abord Paysage urbain devant la véranda , 25 x 30, 5 cm qui fut exécuté en novembre 1957. Après quoi, on appréciera La maison rose, 33 x 46 cm, peinte entre novembre 1959 et janvier 1960.

Louis Brauquier Photographie

Louis Brauquier, peinture

Louis Brauquier, peinture

Dans ces conditions, tout en affectionnant la vivacité de ces vignettes d'un autre âge, on aura beau jeu de préférer au peintre, le poète anxieux et mémorieux des Feux d'épaves. Voici, en page 322-323 des Oeuvres complètes, la troisième partie d'un poème précisément intitulé Nouméa. La vie de chaque jour s'y révèle autrement redoutable : on pressent le poids et la douceur des soirées vécues aux antipodes, la hantise des moussons qui surviennent inéluctablement.
Dimanche sans navires ;
mélancolie à l'êtat pur.
Obscures,
les Parques mélanésiennes filent sur le fuseau néo-calédonien,
des cyclones à longueur de saison chaude.
Quelques-uns, baptisés ailleurs,
errent, en ce moment, parmi les archipels.
A peine moins inhumaines qu'une insuffisance anonyme de millibars,
Irène, Marianne, Audrey ou Guinevère
décoiffent les cocoteraies, les déracinent,
aplatissent les villages
et, parfois, jettent au rivage des capitaines malchanceux ;
jeunes géantes, jeunes folles qui tournoient avec la pluie et le vent.
Cette pluie qui, dans le crépuscule, efface l'île Nou,
et nous isole sur cette veranda humide.
Louis Brauquier est en passe d'étouffer le nomade en lui, son retour définitif à Marseille se rapproche. Il ramasse "des pierres ou des coraux travaillés par la mer. J'en ferai des crèches quand je serai installé à Marseille". Il va devoir  rassembler pour son utlime retour onze caisses et dix-huit cantines. Son ami peintre, un contre-amiral qui fut l'un des compagnons de ses années de Nouméa, Maurice de Brossard raconte dans un article publié dans la revue Sud qu' "il revenait sans cesse sur les plages, car c'est en regardant le ciel se marier à l'immensité sans horizon qu'il trouvait avec le froissement des vagues qui épousent le sable, le calme, la plénitude, l'isolement qui lui étaient indispensables".... "Alors quand il lui fallait quitter tout cela qui était lui et revenir aux tâches de gestion, il lui arrivait de paraître brusque, intransigeant, exigeant, impatient".... "Nous venions retrouver Geotte et Brauquier certains soirs avant que la nuit ne tombât sur l'île du nickel. Nous étions-là, calmes, la plupart du temps silencieux... Nous n'éprouvions pas le besoin de parler. Il y avait sur les étagères et sur des meubles bas, des coquillages et des coraux de toute formes, de toutes les espèces qui peuplent les mers chaudes .... La liberté dans l'apparent désordre des coquillages, la liberté des houles et des brises, celle des cyclones qui s'affranchissent des lois d'une circulation pseudo-scientifique et retrouvent une fantaisie déconcertante - il les aimait et les estimait - cette somme de libertés semblait totalement intégrée à la pensée de Brauquier".
Alain Paire.

Exposition Peintures de Louis Brauquier, du jeudi 18 avril au samedi 18 mai, dix-huit tableaux.  Vernissage jeudi 18 avril, à partir de 18 h. Galerie 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, ouverte du mardi au samedi, 14 h 30 à 18 h 30.

Peinture de Louis Brauquier

Geotte et le Vallon doré vu de l'escale chez le Docteur Gaillard, Nouméa entre le 18 et le 31 octobre 1959, peinture de Louis Brauquier, format 33 x 46 cm.

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