NIcolas Poignon
Paysage avec sapins, 1998, Linogravure de Nicolas Poignon,  26,2 x 18,2 cm

Nicolas Poignon est né à Nancy en 1963. Après des études à l'Ecole Supérieure d'arts graphiques de Paris de 1982 à 1984, il suit les cours de l'Ecole Nationale d'Arts visuels de Bruxelles. Graveur, dessinateur et peintre, Poignon vit et travaille à Berlin. Il a exposé dans de nombreuses galeries à Paris, en Suisse, en Allemagne et en Autriche. En 2012, Poignon a obtenu une bourse de la Pollock-Krasner Foundation, New York.
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Partir d’un point et, à partir de ce point, essaimer, jeter des ponts, ménager des passages, creuser, contourner, combiner, imaginer, se souvenir, telle est la partie qu’entame le graveur dès qu’il attaque sa plaque avec l’outil. A bien des égards son action est comparable à celle du joueur d’échec : comme lui, il fomente ses coups, il prévoit ses combinaisons, avance de case en case, échafaude sa stratégie en prévenant la réponse de l’adversaire. Comme lui, il pousse ses pions, alternant noir et blanc, analysant, réfléchissant au fait que telle décision impliquera nécessairement tel résultat et devinant avec pertinence que l’adversaire inventera des solutions qui déjoueront nécessairement toute prévision et modifieront à leur tour le parcours. Organisation magique : si l’on songe qu’il y a soixante quatre cases sur un échiquier et que l’on suppose un instant que chaque case peut contenir à son tour un échiquier susceptible de proposer un nombre équivalent de combinaisons, alors peut-être sera-t-on en mesure de comprendre le vertige qui saisit le héros de L’Aleph face à l’infinité des probables qui constituent le monde. Le plus ancien jeu que l’homme ait inventé expose non seulement l’affrontement des noirs et des blancs mais il autorise du même coup les figures les plus audacieuses que l’intelligence puisse tenter de faire exister. Il est de ce fait comme le miroir de notre infigurable richesse, de notre complexité sans limites, mais aussi bien le reflet de notre petitesse et de notre infinie fragilité.
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L’étonnement que suscitent les images de Nicolas Poignon vient précisément du fait que, contre toute attente, elles traduisent les nuances d’hiver, qu’elles font vivre sur le papier des valeurs de gris qui ont l’air de s’éteindre avec lenteur, indéfiniment. On devine en l’occurrence la merveilleuse mathématique des rapports conduite par le graveur. La moindre ouverture oblige à un rééquilibre du noir, le plus petit espace ménagé exige un suspens – point, ligne et retour du trait. Tout accent est ici, on l’a dit, déduit du blanc : il en résulte comme une sorte de retard dans le surgissement, une sorte de détachement progressif de l’image, au gré d’abaissements successifs de la lumière. Aux yeux de l’artiste, la trame qui envahit le papier doit finir par se confondre avec ce souffle invisible, infiniment paisible, qui éclaire le monde. Nulle incision, nul soulèvement de matière, ici. Et jamais de déchirement. Un dépôt, plutôt, ou mieux encore, une respiration. L’encre adhère mollement au papier, elle ne démoule pas, comme dans la taille-douce, d’une entaille exactement tracée ou violemment mordue, mais elle s’arrache, comme rétive, à la retenue des fibres. De telle sorte que l’obscurité qui tombe sur les paysages de Poignon, ressemble à de la nuit écrasée, à de la suie déposée. Le noir, fuligineux, est venu par effondrement, par lentes coulées. On l’entend tomber par plaques comme de la neige lourde.

Linogravure de Nicolas Poignon2
Nocturne-Etoile, 2012, Linogravure 27,5 x 19,6 cm.

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Depuis quelques années Poignon ne dissimule plus son jeu. Au contraire, il abat ouvertement ses cartes et dévoile les arcanes qui lui permettent d’échafauder ses images. La trame qui sert à assurer la cohésion de celles-ci se fait de plus en plus présente, elle envahit la surface de ses entrecroisements, montre ses mailles, ses nœuds, enserre dans son filet inextricable le contenu qu’elle est censée libérer. Un étrange ballet, entre clôture et échappée, ne cesse de se jouer sur l’œil sans que ce dernier puisse déterminer avec certitude s’il optera pour le sujet évoqué ou le langage qui est censé le traduire. Au travers de cette grille, le monde vacille, hésite entre un jour pâle et les ombres, chaque chose – bourgade, façades, bosquet – étant comme reléguée loin, dans le balayage de derniers phares, fantômes entr’aperçus brièvement derrière une vitre, à la fin d’une promenade, au passage d’un train. C’est qu’il n’est pas toujours possible de cacher la trame sous l’apparence. Arrive le moment où l’on doit montrer la corde et faire connaître le secret de fabrication. Les temps sont plus durs, mais ils sont peut-être aussi plus vrais.
Ce que nous suggère du même coup Nicolas Poignon dans ces planches, c’est que l’art est avant tout stratagème, stratégie, qu’il est de la pensée confondue aux lignes, aux formes, à la distribution de la lumière ou des couleurs sur une surface et que tout doit d’abord s’entremêler de manière inextricable avant d’aboutir à la synthèse d’une vision. Mais en illustrant les échanges et les heurts d’une partie entamée sur l’échiquier, il nous rappelle aussi à quel point tout effort de langage est d’ordre textile. Vêtement tissé autour du vide, gaze posée en guise de pansement sur la blessure qui nous sépare de la plénitude connue ou espérée, l’art est un travail d’Isis, éternel remembrement d’atomes perdus, de corps déchirés, quête incertaine d’un paradis dont les lambeaux gisent épars.

Florian Rodari .
Extraits d’un texte intitulé Grille d’ombres, paru dans le n° 28 de la Revue Conférence, printemps 2009.

Une exposition de gravures sur linoleum et dessins de Nicolas Poignon se tient jusqu’au 11 mai 2013 à la Galerie Arsène Bonafous-Murat, 15, rue de l’Echaudé  75006 Paris, tél  01 46 33 42 31  (ouvert mardi-samedi 14h –18 h).

Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67. D'autres renseignements sur ce lien.

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