Toile de Louis Brauquier

Geotte et le Vallon doré vu de l'escale chez le Docteur Gaillard, Nouméa entre le 18 et le 31 octobre 1959, peinture de Louis Brauquier, format 33 x 46 cm.

Voir, photographier et puis ensuite peindre, Louis Brauquier avait coutume de dire qu'il devint très tard "un jeune peintre". Les courriers adressés à "ses chéries", Louise et Eugénie Brauquier ainsi qu'à Gabriel Audisio indiquent que sa vocation dormante avait fini par se réveiller en 1953, depuis le bungalow de sa résidence de Colombo. L'île de Ceylan avait été l'un des très grands enchantements de son parcours : dans un courrier de décembre 1952, Brauquier évoquait "Les arbres minces avec leurs bouquets de palmes qui se couchent sur la mer, ce rouleau blanc de l'océan indien, ces pirogues sur le sable, ces embouchures de rivière : je n'ai rien vu de plus beau". Pour ce qui concerne la peinture, une lettre du 17 avril 1953, citée par Michel Schefer dans Escales, précise la donne : "J'ai commencé un paysage, je peins dans mon bureau de temps en temps, Geotte va regarder dehors pour me donner la couleur des papayers ou des flamboyants. Pour l'instant çà ressemble assez à ces peintures d'enfants mexicains qu'on voit parfois dans les magazines géographiques luxueusement illustrés".

Ses toiles ont fréquemment pour très simple motif ce qui s'apercevait depuis la fenêtre de ses domiciles. Avec son appareil photographique, Louis Brauquier était beaucoup plus mobile, sa vision était extensive, les grands formats ne l'effrayaient pas : on peut d'ailleurs regretter qu'il ait progressivement délaissé la photographie où il excelle souvent, pour se consacrer davantage à ses tubes de  couleurs et à son chevalet. Brauquier n'avait pas suivi de formation aux Beaux-Arts, il n'était pas "doué" : c'est un auto-didacte qui ne progresse pas énormément, les quelques dessins qu'on a pu conserver ne sont pas éloquents. Il s'acharna et parvint à surmonter certaines difficultés. Il comprit très vite que "c'était passionnant et difficile".

Sa culture picturale, ses fréquentations des musées n'étaient pas conséquentes. Toutefois, Brauquier semble avoir une assez bonne connaissance de la peinture provençale du XIX° siècle puisqu'il consacra une émission de radio régionale, le 15 octobre 1964, à Paul Guigou. En revanche, je m'abstiendrai de répéter ce qu'il pouvait de temps en temps écrire à son ami Audisio (lettre de décembre 1958, page 164 de Courrier) lorsqu'il fulmine très sottement à propos de Picasso, de Vuillard ou bien de Soutine. Ses références, comme l'indique la précédente citation, relèvent clairement de la peinture naïve : Brauquier a certainement apprécié certains tableaux du Douanier Rousseau. De même, il semble avoir aimé la minutie et la précision de certains aspects de l'art Japonais. Le seul peintre qui trouve pleinement grâce à ses yeux, son grand inspirateur et complice, ce fut bien évidemment Paul Gauguin. Peu de commentateurs se sont risqués à évoquer sa trajectoire picturale : ses amis Maurice de Brossard et Gabriel Audisio l'évoquent dans le n° 27 de Sud, Jules Roy préfaça affectueusement en 1978 le catalogue de l'exposition du musée Cantini de Marseille.

Chez Louis Brauquier, la peinture est prioritairement sentimentale ; il  affectionnait énormément ses tableautins. Leurs dimensions étaient modestes, le plus célèbre d'entre eux, Le Vieux Port sous la neige de 1956, qui appartient à la collection de la Maison diamantée, mesure 39 x 46 cm (on le retrouve  à la toute fin du présent article, accompagné d'un poème). L'un des plus émouvants tableaux de Brauquier ébauche le portrait de sa mère qu'il eut à coeur de réaliser quelques mois après son décès. Louis Brauquier peignit depuis Sydney, en 1955, la silhouette de la défunte, dans un format carré 25 cm x 25 cm. Une photographie l'inspirait, les lettres du titre s'inscrivent sur la toile : Maman à Saint-Mitre, été 1951. La grande baie du rez-de-chaussée de la maison familiale est ouverte, les choses et les êtres sont à la fois proches et lointains. On est dans l'irréel du passé, on aperçoit en premier plan un vase de fleurs, une table et une chaise de jardin. Le soir n'est pas encore tombé, des feuilles vertes et jaunes tapissent et protègent l'horizon. En bas à droite, voici le visage et le buste d'une dame qui n'a plus de regard ; elle est immobile sur son fauteuil de rotin. 

Après avoir trouvé dans un immeuble des années vingt, un appartement pour sa retraite à Marseille, en 1960, Brauquier eut immédiatement le souci d'accrocher une trentaine de ses petits formats dans son bureau-atelier, celui dont on aperçoit une reconstitution dans un étage haut de la BMVR de l'Alcazar. Puisqu'il habitait dans la petite impasse du Cèdre,  au 367 de l'avenue du Prado, un étage de la Villa L'étape, Louis Brauquier n'hésitait pas à parler de son bureau comme s'il s'agissait d'un grand musée d'Espagne. Depuis l'une des fenêtres de son logis, il lui arriva de peindre pendant l'été de 1961 "une maison rouge" qu'il appelle "maison-mère" et, qui simple coïncidence, abrite depuis 1985 le Consulat Général de Chine. On découvre à quoi ressemblait l'accrochage de ses tableaux, dans une émission de télévision régionale réalisée par Marie Albe en 1968 : un lien vers l'Ina permet de visionner sept minutes d'enregistrement.

 
Peinture de Louis Brauquier

Depuis une fenêtre du Prado, à Marseille, "La maison mère", juillet-août 1961, format 41 x 27 cm (collection particulière).

Ses couleurs semblent souvent sortir du tube : du bleu de prusse, du jaune de chrome, des rouges vifs, du vert de cinabre, de la terre de Sienne. Exception faite pour l'hiver de son Vieux Port, ses harmoniques furent rarement graves, sa peinture fut celle d'un peintre du dimanche : ce personnage foncièrement mélancolique trouvait de nouvelles intonations pour sa vie quotidienne, il savait choisir ses échelles de valeur et ses divertissements. Sa peinture est souvent immédiate : à quelques nuances près (un bloc de nuit, ou bien la montée du brouillard dans quelques-uns de ses tableaux) la nostalgie ou l'inquiétude habitent rarement ses tableaux. Son vocabulaire est franc, ses toiles sont d'heureuses transpositions de ce que peuvent énoncer le charme silencieux, la clarté et la sérénité de ce qui s'était présenté, sans plus de filtre, sous les yeux du poète.

Peinture de Louis Brauquier

Dans ses toiles on rencontre assez rarement de grands navires ; plutôt de simples pirogues et des bateaux de plaisance. Le monde professionnel qui fut la vie quotidienne de l'agent des Messageries maritimes, l'ambiance des quais, les embarquements et les transports de marchandises sont faiblement représentés : les toiles de Brauquier, ce sont principalement des paysages, des moments de loisir et de contemplation. L'aube, la sieste et le "premier whisky crépusculaire" sont privilégiés. Au-dela du simple plaisir et de la délectation qu'elle pouvait procurer, la pratique de la peinture semble avoir agi chez Brauquier comme un recours de sa mémoire : elle devint progressivement l'un des éléments déterminants, un moteur de son laboratoire de poète.
 
Faire tirer une belle photographie en noir et blanc, cadrer sur une toile avec des tubes de couleur et un pinceau ce que l'on aperçoit depuis la fenêtre de son logis, cela permet d'éclaircir la vision et de mieux absorber ce qui nous entoure : on dispose d'un bon révélateur, ou bien d'un fixatif.  Après quoi, quand on est un vrai écrivain comme Brauquier, on peut tenter d'approfondir. Grâce aux tableaux, sa poésie semblait pouvoir muer, de nouveaux départs étaient possibles. En font preuve d'assez nombreux textes, entre autres, toute une section de Feux d'épaves qui fixe fermement les objectifs. "On peint pour inventer. / Ou peut-être parce que la toile le veut / A mesure, d'ailleurs, croissent ses exigences".

Au total, l'inventaire de l'oeuvre picturale de Brauquier, ce sont seulement quatre-vingt toiles. Quatre d'entre elles figurent à présent dans les collections permanentes du Musée de la Marine, au Palais de Chaillot. Au lendemain de l'exposition de la rue de Grignan, Eugénie Brauquier effectua un don important aux musées de Marseille. Dix-huit tableaux ont été choisis pour l'exposition de la rue du Puits Neuf. On y retrouvera, et c'est l'objet d'un autre article de ce site, de nombreuses et très savoureuses prises de vues effectuées à Nouméa. On découvrira, avec ses maladresses et ses bonheurs d'expression, le tout premier tableau exécuté par Brauquier. Dans les pages 146-148 de sa Ballade avec Brauquier, Gilles Bourdy a reconstitué avec des citations de la correspondance l'élaboration de ce tableau, La maison dans la cocoteraie, commencé en janvier et achevé en avril 1953.

 
Peinture de Louis Brauquier

"Nous observons dans cette première toile, écrit sentencieusement Brauquier, la trace fragile des choses simples". Son commentaire d'épistolier - 11 janvier 1953 - dénote un parti-pris de minutie, le souci qu'il avait de réaliser quelque chose de fini et d'achevé : "C'est extraordinaire ce que j'aime les cocoteraies ! Au bord de la mer il règne un silence impressionnant, et quand elles sont assez denses, une demi-obscurité douce aux yeux garde la fraîcheur : le seul feuillage étant, au sommet, cet épanouissement de palmes, tous ces troncs lisses laissent passer le jour et permettent de voir à l'infini d'autres troncs qui s'enchevêtrent et se couchent, avec une grâce maladroite, des huttes de branchages, des noix de coco qui sèchent, les taches colorées du linge étendu, des barrières rustiques, des boeufs à bosse, des cochons, toute une existence simple et naturelle, glorieuse le matin, mélancolique le soir, comme elles le sont toutes dans la durée".

 
Un second tableau de cette exposition, plus précisément dans la chronologie des peintures de Brauquier, le septième de ses petits formats, fut réalisé à Ceylan entre novembre 1953 et janvier 1954. De format 46, 5 x 65 cm, il a pour titre Le grand arbre aux nannies. On trouve à son propos d'autres extraits de correspondance dans le livre de Gilles Bourdy (pages 153-154). Le 10 janvier 1954, Brauquier explique le cheminement de cette peinture : "deux fantômes qui s'étaient assis sous le grand arbre se sont incarnés entre hier et aujourd'hui, l'un des nannies assise de face dans l'herbe a une jupe faite d'un sarong violet, l'autre couchée à demi, vue de trois-quart de dos, une jupe rose, toutes deux de choli, corsage très éca-hancré, blanc, manches courtes qui laisse avant la jupe quelques centimètres de peau à découvert, avec leurs cheveux noirs, ces peaux dorées brunes, ces blancs, ce violet et ce rose posés sur le vert font un effet merveilleux".
 
Peinture de Louis Brauquier

Ce tableau d'ambiance plutôt coloniale inspira par la suite un poème qui figure en page 352 de Je connais des îles lointaines : "Ce n'est pas le mancellinier dont l'ombre tue,

Ni le manguier que j'ai peint, ailleurs, dans ce livre,

(Et l'araucaria est peut-être un oiseau)

Mais sans doute un banian que nous appelions "l'arbre

aux nannies", parce que ce coin du Garden Club

De Colombo servait de nursery ; les mères

Non loin de là, jouaient au tennis, au soleil,

Ruinant leur carnation de jeune fille anglaise,

Tandis que les bébés, plus blonds que du porridge,

Essayaient en vain d'épuiser l'inépuisable

Patience d'énormes nourrices dorées".

 

Personnage isolé, poète au long cours et peintre d'occasion, figure étrange de l'exil, du retour et de l'obstination, Louis Brauquier eut ses moments de grâce. L'amitié de quelques proches comme Gabriel Audisio, Marcou et Jean Ballard, la magnifique présence de sa soeur Eugénie Brauquier sauvegardèrent ses travaux. Au terme de la section Peintures de son recueil des Feux d'épaves, lorsqu'il évoque ses Kakis d'automne peints à partir de son appartement du Prado, Brauquier écrivait une manière de Toast funèbre, des vers singulièrement désespérés qu'on voudrait pouvoir démentir :

 
Bientôt ils tomberont ; écrasés contre terre
Ils pourriront aux premières pluies de l'hiver ;
Plus tard, les couleurs passeront sur cette toile,
Et personne, et jamais, et tout comme rien.

Alain Paire Exposition Peintures de Louis Brauquier, du jeudi 18 avril au samedi 18 mai, dix-huit tableaux.  Vernissage jeudi 18 avril, à partir de 18 h. Galerie 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, ouverte du mardi au samedi, 14 h 30 à 18 h 30.

 

A consulter sur ce liendu site de l'Ina, une émission de télévision régionale réalisée à Marseille par Marie Albe, en 1970. Sept minutes remarquablement composées : on aperçoit Louis Brauquier sur le Vieux Port, il évoque la parution de son recueil Feux d'épaves, il dit à haute voix l'un de ses poèmes.

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Vendredi 24 mai, 19 h,  à la Fondation Saint-John Perse, Cité du Livre / Bibliothèque Méjanes, rue des Allumettes, Aix-en-Provence, rencontre Autour de Louis Brauquier, peintre et poète, dialogue de Gilles Bourdy et Alain Paire.

Petit cousin de Louis Brauquier, Gilles Bourdy  vit à Saint-Mitre-les-Remparts dans la maison du poète, parmi ses livres, ses manuscrits et ses peintures. Il a publié Ballade, une biographie ainsi qu’Envoi de Louis Brauquier à Saint John Perse.  Dans ce second ouvrage, il est question des rencontres de Brauquier et de Saint-John Perse aux Vigneaux, en compagnie de Jean et Marcelle Ballard, en 1967 et 1969.

 

On trouve dans cet Envoi des courriers d'Alexis et de Dorothy Léger ainsi qu'une lettre de Brauquier à Audisio : "cet homme m'a rendu à 70 ans la faculté d'admirer comme quand j'étais extrêmement jeune". En pages 35-72, le texte d'une émission que Brauquier avait consacrée à Saint-John Perse, diffusée par la radio  de Marseille-Provence, le 24 juin 1966. D'après le témoignage de Marcelle Ballard, Saint-John Perse, à qui furent présentées huit des peintures de Brauquier, avait particulièrement apprécié La Plage et Le quai du commerce de  Nouméa.

Louis Brauquier, exposition

Bibliographie de Louis Brauquier.

 

Et L'au-delà de Suez (1922), éditions de la revue Le Feu, Aix-en-Provence.

Le Bar d'Escale (1926), éditions de la revue Le Feu, Aix-en-Provence.
Eau douce pour navires, (1930), éditions Gallimard.
Pythéas (1931) Editions Les Cahiers du Sud, Marseille.
Liberté des mers, (1941), éditions Edmond Charlot, Alger.
Liberté des mers, Shanghai, (1950) éditions Gallimard.
 
Feux d'épaves (1970), éditions Gallimard.
Hivernage, poésies posthumes (1978) collection Sud, Marseille.
Peindre, poèmes et peintures (1982), éditions Michel Schefer, Marseille.
Lettres de Louis Brauquier à Gabriel Audisio (1982), choisies et annotées par Roger Duchêne, éditions Michel Schefer, Marseille.
L'auciprès couronna de nerto, poèmes en provençal écrits avant 1920, publiés avec la traduction française de Louis Bayle, éditions L'Astrado, Toulon, 1982.
Je connais des îles lointaines, poésies complètes (1994) présentées par Olivier Frébourg, éditions de La Table Ronde.
Aux armes de Cardiff, roman présenté par Olivier Frébourg, (2000) éditions de La Table Ronde.
Escales, Photographies et correspondance de Louis Brauquier sélectionnées par Michel Schefer, (2005) éditions Images en Manoeuvres.

 

Deux ouvrages à rechercher parmi les livres d'occasion :

Louis Brauquier par Gabriel Audisio, collection "Poètes d'aujourd'hui", éd. Pierre Seghers, 1966.

Et l'au-delà de Suez de Bernard Delvaille, éd. André Dimanche, 1987.
 
Peinture de Louis Brauquier
 
 
Le Vieux-Port sous la neige, huile sur toile 39 x 46 cm, (12 mars - 20 avril 1956) collection des musées de Marseille. 

 Gabriel Audisio dans son article Naissance du peintre, publié pendant l'automne 1978 dans le n° de Sud consacré à Brauquier, raconte que son ami, avant de repartir pour Alexandrie en juillet 1956, avait loué un appartement au deuxième étage du 17 quai de Rive-Neuve.  "Soudain, une nuit, en février, une bourrasque de neige s'écroula sur Marseille. Au matin, Brauquier crut se réveiller à Amsterdam ou Anvers. Tout était blanc. C'était la fin du monde. De toutes les fenêtres, on contemplait la catastrophe. Les pêcheurs n'osaient pas sortir des caboulots et buvaient leur café en silence"... "Dix ans plus tôt, il avait écrit un poème sur le port de Shanghaï sous la neige qui coiffait les cheminées, les terrasses, s'amassait sur les navires en guerre et cachait les canons "comme une main de femme sur la bouche". Mais à Marseille... "

Le poème de Louis Brauquier est dédié à Françis Chamant, le directeur de la revue Marseille qui avait reproduit la toile sur la couverture de l'une des livraisons de son périodique :

 

 

C'est un hiver, ancien déja, de Rive-Neuve.

 

 

Dans l'atelier glacial j'ai peint de couleurs graves

 

Le Vieux-Port vert de Chine, un ciel gris, des maisons

Grises avec de la neige sur les corniches,

 

Sur les toits de l'Hôtel-Dieu, de l'Hôtel de Ville,

Le clocher des Accoules et les embarcations

De plaisance rangées, sages, le long des pannes

En attendant le dégel - ou la fin du monde -

Et que sortent les pêcheurs bleus des bars opaques,

 

Nous ne savions pas trop quoi faire de ce froid.

 

J'ai tenté de l'utiliser sur cette toile.

 

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