Eugénie et Louis Brauquier

Une terrasse à Saint-Mitre-les-Remparts, années 70, Louis et Eugénie Brauquier, archives Michel Schefer

Eugénie était de quatre années plus jeune que son frère Louis qui naquit le 14 août 1900. Eugénie Brauquier mourut à l'âge de 99 ans, son enterrement à Saint-Mitre-les-Remparts s'effectua le jeudi 16 octobre 2003. Après le décès de Louis Brauquier survenu en septembre 1976, Eugénie avait merveilleusement résolu de prendre en charge l'oeuvre et la mémoire de son frère. Toutes proportions gardées et dans des circonstances bien évidemment beaucoup moins dramatiques, sa ferveur, sa compétence, sa mémoire et sa ténacité peuvent faire songer au combat autrefois mené par Nadejda Mandelstam et Anna Akhmatova qui sauvèrent les écrits d'Ossip Mandelstam.

Eugénie Brauquier connaissait par coeur de nombreux poèmes de son frère. Elle aimait les réciter à haute voix, pour elle ou bien pour ses amis. Lors de l'une de nos premières conversations téléphoniques, il me souvient que sa voix avait soudainement mué : elle avait entrepris de dire, avec beaucoup de justesse et de gravité, un extrait du Bar d'Escale. Son frère avait vécu très loin de Paris ; Gabriel Audisio qui publia en 1966 un essai à son propos, dans la collection Seghers / Poètes d'aujourd'hui, fut avec Léon-Gabriel Gros et Jean Ballard l'un de ses rares défenseurs. Les poèmes de Louis Brauquier parurent dans de grandes revues - Commerce, Europe, la Nrf et les Cahiers du Sud - ses recueils furent publiés au Feu, ou bien chez Edmond Charlot ainsi qu'à trois reprises chez Gallimard, son oeuvre fut couronnée en 1971 par le Grand Prix de l'Académie Française. En dépit de cette solide inscription dans le champ littéraire, la poésie de Brauquier n'avait pas rencontré énormément de lecteurs : son souvenir aurait pu s'effacer. Sans la claivoyance et l'obstination d'Eugénie Brauquier, sans le concours d'une poignée d'amis comme Maryse et Michel Schefer que j'évoque dans un autre article, ou bien encore sans les nombreuses citations de ses poèmes que faisait de temps à autre Jean-Claude Izzo (1945-2000), au beau milieu de ses romans policiers, l'avenir serait beaucoup plus incertain : l'oeuvre de Louis Brauquier n'aurait pas aujourd'hui l'aura et le retentissement qu'elle connaît.

Louis et Eugénie étaient les enfants de Ferdinand Brauquier qui fut représentant pour des fonderies de Pont à Mousson. Dans leur famille, un autre Louis, le frère de leur mère était un grand navigateur : cet oncle voyageait jusqu'en Extrême-Orient sur les paquebots des Messageries Maritimes, le récit de ses allées et venues fascinait Louis Brauquier. Dans le livre récent de Gilles Bourdy, Ballade avec Louis Brauquier, on raconte qu'Eugénie et Louis passèrent les lumineux étés de leur enfance dans une modeste maison de Saint-Mitre-les-Remparts. Une bâtisse construite en 1769 avec les pierres de taille des remparts du village, une ancienne écurie-métairie avait été aménagée par leurs grand-parents et parents. La famille avait l'habitude de rejoindre Saint-Mitre grâce à la petite ligne de chemin de fer qui traverse la Côte Bleue. Leur train passait par l'Estaque, Carry, Sausset-les-Pins et Croix-Sainte : un cheval et une charrette dignes du Douanier Rousseau ou bien de la Comtesse de Ségur les attendaient lorsqu'ils quittaient la gare de Port-de-Bouc.

Eugénie et Louis Brauquier

Avant la première Guerre mondiale, Louis et Eugénie Brauquier (archives Michel Schefer).

Dans sa vie professionnelle, Eugénie Brauquier fut à la fois l'enseignante et l'intendante d'un centre ménager qui devint un lycée technique porteur du nom de Marie Gasquet. A Marseille, son appartement privé était situé au 70 de la rue Jean de Bernardy. Son père dont la vie s'acheva en mars 1921 avait été grandement handicapé par la première Guerre mondiale. Eugénie était très proche de sa mère qui fut contrainte de tenir jusqu'en 1940 une librairie-papeterie domiciliée 222 boulevard de la Libération (cette papeterie existe toujours, elle se situe presque en face d'un autre établissement de ce boulevard, la Librairie La Touriale autrefois gérée par Jean Puech). Pour  sa mère qui vécut jusqu'en septembre 1955, les soucis et les joies de l'existence furent constamment rythmés par les départs et les retours du poète. Louis Brauquier avait épousé Geotte en novembre 1925, sa vie quotidienne se déroula pour l'essentiel à des milliers de kilomètres de Marseille : tout près des embarcadères, à Sydney, à Nouméa, en Egypte, à Djibouti, à Shanghai, à Diego-Suarez ou bien à Colombo. Les courriers qu'il échangeait avec sa famille furent précieusement gardés : en ce temps-là, il fallait souvent six semaines pour qu'une lettre venue de L'Au-dela de Suez puisse arriver à destination. Le testament de Louis Brauquier avait cerné les enjeux majeurs. Tout au long d'un combat qui dura plus d'un quart de siècle, sa soeur sut l'appliquer et l'interpréter avec doigté, sens tactique et  discernement. Eugénie était une petite dame sobrement élégante. Sa finesse, sa gentillesse et sa courtoisie, ses yeux très vifs impliquaient immédiatement du respect, de la confiance et de l'amitié. Sa modestie et son humour n'empêchaient pas qu'elle soit habitée par une forte détermination : elle eut assez de patience et d'endurance pour gagner les batailles qu'elle engagea pour la mémoire de son frère.

Eugénie Brauquier

Maryse et Michel Schefer ont raconté leur première rencontre  dans la maison de Saint-Mitre les Remparts, ils avaient été immédiatement et pour toujours conquis par son étonnante personnalité. Voici ce que Maryse Schefer a rédigé à ce propos, ces lignes émouvantes et précises valent portrait pour les vingt dernières années du parcours d'Eugénie Brauquier : "Je la revois ce jour-là, venant vers nous, souriante, un peu intimidée (je l'étais mille fois plus !) ses joues roses de plaisir, vêtue joliment d'une robe en tissu provençal qui lui allait si bien ! Cet accueil chaleureux ne s'est jamais démenti tout au long de nos nombreuses rencontres : elle nous ouvrait les bras, sa maison, son coeur. Je revois ces longs soirs d'été sur la terrasse de La Poussardière : le lierre Marengo, la statue blanche de Pomone entourée d'oliviers et de figuiers, le fauteuil en rotin de Louis devant la porte-fenêtre de son bureau attendant qu'il revienne s'y asseoir d'un moment à l'autre. Et je revois surtout Eugénie, petite silhouette toujours en mouvement, s'affairant pour nous servir le muscat de Frontignan ou de Baume les Venises avec les petits fours du goûter et les calissons ambrés de miel".

... " Comment imaginer de ne plus entendre sa voix claire au téléphone : "Allo, ici, c'est Nine Brauquier ! " car elle m'avait fait le grand bonheur de l'appeler par ce diminutif si charmant qui lui venait de l'enfance :  Nine. Une petite fille sage au regard doux et grave, ses cheveux noirs coiffés en tresses. Nine, deux petites syllabes de rien du tout, modestes, ensoleillées".

Les actions d'Eugénie Brauquier furent de grande conséquence. A côté du grand travail initié par Gabriel Audisio - la publication de la correspondance et des écrits posthumes, tout d'abord Hivernage, et puis ensuite, grâce aux soins d'Olivier Frebourg, Les Armes de Cardiff - il y eut les donations effectuées aux Archives Départementales des Bouches du Rhône avec l'aide de Madeleine Villard, et puis la persévérante activité de l'Association des Amis de Louis Brauquier. Chaque année, Eugénie Brauquier recensait dans le bulletin de l'Association les nombreux échos, toutes les occurrences qui confortèrent le devenir de l'oeuvre de son frère. La liste est étonnamment longue, je serai inévitablement incomplet. Toutes ces actions et cette multiplicité furent indispensables : à chaque fois, Eugénie était infiniment disponible, son rôle et sa présence étaient essentiels. Il y eut l'exposition du musée Cantini en octobre-décembre 1978, voulue par Edmonde Charles-Roux, Jules Roy et Marielle Latour, la création de la promenade Louis Brauquier dans un des plus beaux lieux de Marseille, au pied du Fort Saint-Jean, l'hommage aux Cahiers du Sud organisé en 1981 place Carli par Armaud Ramière de Fortanier qui permettait de découvrir les originaux de l'édition de Peindre, les hommages et les publications de la revue Marseille, grâce aux concours de Françis JP. Chamant, de Roger Duchêne, de Michel Schefer et de Pierre Echinard, le grand livre d'affiches et de photographies, L'Au delà de Suez composé en 1987 par André Dimanche et Bernard Delvaille, une présentation de photographies et de manuscrits en mai 1990 au Couvent du Refuge du Cipm, l'aide décisive de l'édition des oeuvres complètes qui furent conduites en décembre 1994 par Olivier Frébourg et La Table Ronde, une parution en 2000 dans la collection de poche "La petite vermillon", la grande exposition, rue Saint-Sébastien, des Archives départementales voulue par Claudine Irlés et Elisabeth Hardy, avec une superbe scénographie de Régine Got ainsi que les célébrations du Centenaire, les tours de chant et l'édition des enregistrements de Gérard Pierron, la thèse de l'universitaire australien Philip Anderson et tous les articles pour lesquels Eugénie était longuement consultée, l'installation du bureau de Louis Brauquier derrière de grandes baies vitrées, dans un étage de la BMVR de l'Alcazar. Un seul de ses très beaux rêves n'a pas encore été exaucé : Jacques Bonnadier m'a raconté que l'un des plus chers voeux d'Eugénie aurait été d'assister au baptème et au départ d'un nouveau navire qui porterait le nom de Louis Brauquier ... Pour la remercier de tout ce qu'elle avait pu faire pour son frère, Gaston Defferre lui avait remis la Médaille de la Ville de Marseille. Aujourd'hui, si sa vie s'était miraculeusement prolongée, à n'en pas douter, pendant les célébrations de Marseille-Provence 2013, Eugénie aurait tout fait pour que Louis Brauquier soit présent au beau milieu de l'une des belles salles de l'esplanade du J4/

 
Alain Paire et Eugénie Brauquier

Au Cipm de Marseille, m27 octobre 2000, Eugénie Brauquier et Alain Paire (photographie de Jean-Marc de Samie).

Pendant les dernières années de sa vie, Eugénie Brauquier revenait vivre ses étés dans sa chère maison de La Poussardière, à  Saint-Mitre-les-Remparts. A Marseille, elle avait décidé de quitter son appartement, elle vivait dans un deux-pièces de la maison de retraite des Dames réunies, près de Saint-Just. L'une des ses fidèles amies, Nicole Gremion raconte que pendant les dernières semaines, le vieillissement l'emportait ; elle n'entendait plus. Eugénie était heureuse et souriante qu'on continue de venir la voir, elle demandait quelquefois qu'on lui fasse la lecture des poèmes de son frère. Chacun savait qu'elle les connaissait par coeur : elle aimait profondément pouvoir les lire sur les lèvres de ceux qui lui rendaient visite. Le poème que lisait Nicole Gremion se trouve sur la page 438 de l'édition de La Table Ronde : il s'agit de La Complainte pour Virginia Dare.

Alain Paire.

Exposition de Peintures de Louis Brauquier, dix-huit tableaux, du jeudi 18 avril au samedi 18 mai 2013. Vernissage, 30 rue du Puits Neuf, jeudi 18 avril, à partir de 18 h. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Tél 04.42.96.23.67.

Peinture de Louis Brauquier
Geotte et le Vallon doré vu de l'escale chez le Docteur Gaillard, Nouméa entre le 18 et le 31 octobre 1959, peinture de Louis Brauquier, format 33 x 46 cm.

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