Bram van Velde
Bram van Velde, Composition, 1970, lavis d'encre de Chine. Coll. part. (photo Alberto Ricci, Paris)

BRAM AU NOIR, texte de Florian Rodari.

Partout, toujours, en peinture, les affrontements du noir et blanc ont signifié un approfondissement de la relation de l’homme avec le monde, une intensification de la vision. Le peintre, privé des séductions de la couleur, n’a plus d’autres instruments à sa portée que l’encre et le pinceau, la souplesse plus ou moins grande de son poignet, l’injonction de la feuille. C’est comme s’il se jetait à lui-même une sorte de défi duquel dût surgir la vérité de l’os. Face à face physique d’abord, aussitôt métaphysique, auquel tous les plus grands, à un moment ou à un autre, ont souhaité se soumettre parce que c’est pointer du doigt la question : comment obtenir le maximum d’effet avec le minimum de moyens, atteindre le cœur complexe du monde par le plus simple.
Bram van Velde a voulu à son tour répondre à cette exigence dans une série de lavis-vérités apparus dans les années 1968 et 1970. Au bout de son pinceau chargé d’un peu d’ombre, il porte le frémissement intact de la vie, dépouillée de toute tricherie : aussitôt sur la feuille l’espace s’empare de l’esprit. Témoins de cette fusion, ces admirables traits du pinceaux, admirables d’être si familiers, et comme surgis de la source : par moments très vite, très tendus, impénétrables, s’affaissant soudain, acceptant de se laisser traverser, de se laisser lire, faisant alterner la fermeté et l’abandon, brefs ou alanguis, hésitants, fléchissant, presque à bout ou frémissant du plus haut désir. Dans les infinies variations de l’encre, se rencontrent mêlés le proche et le lointain, l’intérieur et l’extérieur. La moindre rupture, arrêt, reprise, faisant entendre le rythme d’une unité complexe, imprévisible, immense, à laquelle l’artiste, étant lui-même conscience et reflet du monde, nuit noire, s’est aveuglément confié.

Extrait du catalogue d’exposition Bram Van Velde. Peintures noires (1895-1981), Cabinet des estampes, Musée d’art et d’histoire, Genève 1989

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Bram van Velde
Bram van Velde, Sans titre, 1971 (pour Paul Celan) lithographie.


[…]
Longtemps il a été répété, à propos de cette œuvre, qu’il n’y avait rien à voir, que la peinture n’y était pas, que seuls apparaissaient ici défaut, absence, ratage. Mais comment pouvait-on manquer de voir des images qui, littéralement, sautent aux yeux par la violence somptueuse de leurs couleurs et l’assemblage de formes captivant, dans leur ardeur à naître, la surface de la toile ? Comment refuser l’évidence d’un art qui a tout supprimé, hormis ce qui fait précisément l’essence du pictural ? Un malentendu était né, qui portait sans doute sur une interprétation possible de ces images, sur la connaissance d’une histoire particulière, mais qui reléguait injustement au second plan l’effet immédiat provoqué par leur surgissement sur la rétine. Ce n’est pas « rien à voir » qu’il fallait dire, mais plus exactement « rien qu’à voir ». Car c’est à cette exigence, aussitôt, que la peinture de Bram van Velde nous invite : un dialogue délivré de toute impureté anecdotique, protégé de toute allusion personnelle, entre notre œil et le tableau.
[…]
Bram ne nous dit rien de ce qui le stimule, de ce vers quoi il se rend, pas plus qu’il ne nous explique ce qui se passe en lui. Mais le sait-il lui-même ? N’est-ce pas au contraire, dans cette ignorance commune du terme où le conduit cette réunion de moyens spécifiques (acquis ou innés, peu importe) qui constituent son art, que commence notre possible lecture ? Malgré la tentation que l’on éprouve de constamment s’appuyer sur des jalons visibles, de suivre un sens qui nous aiderait à comprendre, les images de Bram van Velde nous refusent cette entrée et nous rappellent avec insistance que tout se joue sur la toile, avec comme seuls acteurs ce qui autorise la peinture, la rend vivante à nos yeux. A nous de nous débrouiller, à nous de plonger, nus, dans cette masse remuante et peu rassurante qui nous fait face ; nous n’en sortirons pas indemnes, ses courants invisibles, contraires, auront manqué de peu de nous emporter mais, une fois rescapés, nous regarderons ces œuvres avec une estime accrue, comme on se tourne vers des eaux encore grondantes mais vaincues.


Extraits du catalogue de l’exposition, Bram van Velde, MNAM, Centre Georges Pompidou, Paris 1989
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Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67. D'autres renseignements sur ce lien.

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