Jacques-Henri Lartigue
 Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) : "Jeanne Dupuis dans la Pic-Pic de son père". La Baule, 1915. © Ministère de la Culture – France / AAJHL.

Dés sa plus tendre enfance, Jacques Henri Lartigue, doué d’une sensibilité hors du commun, a voulu se souvenir de tout ce qu’il ressentait. Pour ne rien perdre de cette profusion, il inventa un jeu dont il était le seul à posséder le secret : « j’ouvre les yeux, puis je les ferme, puis je les rouvre, je les écarquille, et hop ! J’attrape l’image avec tout : la lumière l’ombre, le plein et le vide, les couleurs … le vivant qui remue, qui palpite et qui sent. »  Malgré tout ce « piège d’œil», comme il l’appelle, ne permet pas à l’enfant réceptif de tout retenir. Mais, depuis quelques années déjà, son père pratiquait en amateur la photographie : c’est donc tout naturellement que cet art d’enregistrer le réel sur plaque sensible se substituera, aux yeux de l’enfant, à cette première tentative d’instrumentaliser la mémoire et de stopper la fuite du temps.
Mais la mémoire n’est pas une entité matérielle bien définie. Labile, lacunaire, elle substitue facilement deux moments l’un à l’autre, superpose plusieurs visages, ou plusieurs lieux, et la plupart du temps ses contours sont flous. Or l’apprenti photographe a une intuition immédiate de cette incertitude foncière qui lie son instrument à la réalité si fuyante de la mémoire : ses premiers clichés restituent de la figure captée une sorte de fantôme et font à tout moment apparaître le sentiment d’une menace rendant les êtres que l’on aime – comme Papa et Maman – sans poids et presque transparents. Les images issues de l’appareil enregistreur témoignent d’une instabilité qui marque inexorablement les objets que l’on vient de toucher, et rendent infiniment peu sûrs les événements auxquels on est en train d’assister.

Jacques Henri Lartigue, Papa et Maman
Jacques Henri Lartigue, Papa et Maman, Pont de l'Arche, 1902 © Ministère de la Culture – France / AAJHL.

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Ainsi, en même temps qu’il essaie de retenir à tout prix la riche féerie qui constitue le royaume si varié de son enfance, Lartigue fait comprendre que l’instrument qu’il utilise à cette fin ne retient peut-être que du vent, ne piège que de l’insaisissable. La photographie permet certes d’arracher l’instant heureux à une disparition définitive, mais en même temps l’image spectrale qui en résulte exprime cette disparition.

La volonté de se souvenir, si fortement ancrée chez l’enfant, est étroitement liée à sa volonté de goûter au bonheur. Mémoire et bonheur sont des réalités semblablement menacées : le ballon jeté en l’air va retomber, il faut tenter à tout prix de le maintenir en cet état actif, comme le jet d’eau qui ne tarit jamais au centre du jardin, il ne faut pas que le jour baisse : le génie de Lartigue c’est de photographier ni la mémoire ni le bonheur, mais ce qui fait leur essence, la fragilité.

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Objet quasi unique de la quête passionnée de Jacques Henri Lartigue, le bonheur – qui se confond chez lui avec le réel – est pourtant d’une extrême fragilité. La vague qui y porte est aussi bien celle qui peut, l’instant d’après, l’anéantir. De telle sorte que, chez lui, les images qui en traduisent l’apparition sont davantage de retrait que de plénitude : le bonheur est cette part indiscernable, présente dans les êtres et les choses, qui s’arrache à la durée à quoi le souvenir voudrait les lier et qui, à la manière d’une odeur, d’un parfum, se met à flotter, légers, invisibles autour des vérités dont ils émanent.
Mais comment photographier une odeur ? Comment retenir ce qui par essence est volatil ? Il y a bien quelques moyens techniques que l’on peut acquérir, comme l’instantané ou le cadrage. Mais il y faut plus. Et si Lartigue parvient si souvent dans ses images à donner l’impression de l’avoir capturé, c’est parce qu’il s’est fait, instinctivement, le réceptacle de la lumière, de sa liquidité. Son génie consiste à restituer la pulsation de la lumière qui passe en même temps que l’instant heureux.

Jacques Henri Lartigue, Antibes 1927
Jacques-Henri Lartigue : "Antibes, 1927" © Ministère de la Culture – France / AAJHL.
Photographier le bonheur résulte d’un équilibre précaire qui touche presque toujours à la grâce où sont prises les figures et qui se manifeste par un mouvement à peine perceptible : un regard soudain tourné vers nous, qui ne dure qu’un instant, un geste en équilibre instable, retenu, un après-midi bordé d’une ombre légère.
Dans la définition que, dans sa traque, Lartigue s’efforce de donner du bonheur, le corps et son interaction avec l’espace du dehors, la nature – et les quatre éléments qui y participent –, entrent sans cesse en ligne de compte : c’est par l’intermédiaire du corps en mouvement que la joie trouve à se manifester. Une joie physique et vivace, éprouvée dans le bain de mer ou dans la course en plein air, et dont la météorologie, dans ses sautes d’humeur et ses surprises, est le subtil calendrier.
Chez Lartigue, les gens heureux sont ainsi ballottés par les flots, fouettés par les bourrasques de vent ou saisis dans l’éblouissement du soleil. Leurs corps sont sans cesse arrachés à la station debout, soulevés de terre, emportés ou renversés dans un violent tourbillon où se mêlent le liquide et l’aérien : abandonnant toute fermeté, privés d’enveloppe solide, dilués par la vague ou enfouis sous le déversement lumineux, ils progressent, à la fois entièrement libres et comme menacés, jamais à l’abri d’une brusque disparition.
Florian Rodari

Extraits de Jacques Henri Lartigue Un mundo flotante, catalogue d’exposition, CaixaForum, Barcelona 2010.

Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67. D'autres renseignements sur ce lien.

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