Ilse Lierhammer gravure
Sans titre, eau-forte et burin, 1er état – 1991 (Photo Alberto Ricci, Paris).
Ilse Lierhammer est née en 1939. Elle vit et travaille à Bâle. Etudes à l'Ecole des Beaux-Arts de Lausanne sous la direction d'Albert E. Yersin, puis Académie de la Grande Chaumière à Paris. Elle rejoint l'Atelier de taille-douce Saint-Prex dès les années 70. Pratique la peinture, le dessin, et la gravure au burin. Expositions en Suisse, France et Luxembourg. Son œoeuvre gravé est conservé au Cabinet des estampes du Musée Jenisch, Vevey.

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Dans le singulier commerce que l’art de la gravure entretient avec le temps, la question des états occupe une place à part. Aux multiples résistances, inversions et retards auxquels est soumise, dans son avancée, la main du graveur, s'ajoute ici une virtualité bien étrange, unique peut-être, qui permet d'offrir au regard rétrospectif un moment, une étape de l'œuvre en travail : privilège strictement réservé au graveur et qui l'assujettit davantage encore au jeu spéculatif de son métier.

/>En effet cette possibilité de mémoriser une image en devenir, d'immobiliser,  d' «isoler» devrait-on dire en termes de chimie - un moment de sa métamorphose en cours, produit une contradiction extrêmement féconde pour l'esprit, par où s'engouffre soudain l'espace de la métaphysique. Car si multiplier les états c'est en quelque sorte mimer le temps dans son flux, l'affranchir de sa propre morsure, c'est aussi, et peut-être surtout, avouer une imperfection du temps lui-même, dénoncer son incapacité à la permanence et à l'identité. L'état marque une blessure au sein de la continuité apparente de l'œuvre et témoigne que cette dernière ne trouve son achèvement qu'au prix de chutes, de reculs, reprises, doutes, audaces et recommencements. Ainsi la connaissance et la pratique des états autorisent-elles cette affirmation, ailleurs soigneusement dissimulée ou carrément éliminée, que l'artiste ne parvient jamais d'un seul coup au plein accomplissement de son œuvre ; sur chaque épreuve s'inscrivent de nouvelles marques (corrections, ratures, biffures, signes d'un douloureux repentir) d'une hésitation, d'autres solutions possibles : le cuivre buriné, griffé, écrasé et remordu, porte en tous endroits les stigmates d'une lutte entre la main de l'artiste et la matière qui lui résiste ; il semble, comme par vengeance, fixer une défaillance et montrer le travail de la mort à l'intérieur d'un édifice pourtant idéalement destiné à échapper à la ruine du temps.

Ilse Lierhammer
Sans titre, eau-forte et burin, 2e état ,– 1991 (Photo Alberto Ricci, Paris).
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Les images d’Ilse Lierhammer, pour qui s'en approche avec la patiente attention quelles méritent, posent d'emblée la question du temps dans l'œuvre - et par la même occasion excluent aussitôt le faux débat sur la spontanéité en art. Voici une œuvre, en effet, qui ne craint pas de s'inscrire dans l'épaisseur du temps, d'en suivre les méandres sans fin, de se nourrir du produit de ses lentes marées, laissant apparaître tour à tour des fonds oubliés, inattendus, ou les effaçant lors de la brusque remontée des eaux.
Or c'est le recours même à la gravure, comme procédé, qui fomente chez cette artiste la méditation sur le temps. On ne reviendra pas sur les nombreux retards et équivoques que la rencontre de la plaque et de la pointe, puis leur double renversement (de sens, de valeur) sur le papier, déterminent ; mais au-delà même de la technique adoptée par l'artiste - le burin, presque exclusivement, qui exige à tout moment la plus haute maîtrise de l'outil et provoque un affrontement tout aussi impitoyable entre le désir de la main et la résistance de la matière -, au-delà donc de ce choix qui ralentit déjà considérablement la saisie expressive, il y a en outre ce motif pour le moins réfléchi de l'entrelacs, auquel l'artiste revient avec insistance et qui délivre les formes au terme des plus complexes détours. Enfin il y a le jeu des états qui retarde encore, et parfois à plusieurs reprises, l'arrivée de l'image définitive. Avec Ilse Lierhammer, aucune illusion n'est ainsi laissée à ceux qui pensent encore que l'œuvre puisse sortir toute faite d'un chapeau. Nous sommes placés ici dans la coulisse. Le spectacle est intérieur.

Ilse3
Sans titre, eau-forte et burin, 3e état, – 1991 (Photo Alberto Ricci, Paris).

L’aventure d’Ilse Lierhammer témoigne de cet inachèvement splendide qu'autorise la pratique volontaire, méditée, des états. Au cours de l'approche progressive les formes se dérobent sans cesse, semblent hésiter, reculer, comme pour rappeler qu'elles ne sont pas que leur apparence, que toute définition risquerait de les restreindre en les privant de l'une de leur part essentielle.
L'image, insensiblement gagnée par ce défaut inscrit dans sa substance, tire de cette menace un surcroît d'assurance; ses jeux de noirs et blancs en sont comme exaltés et les contrastes entre le fin réseau des entrelacs et les zébrures rageuses de la pointe se conjuguent de manière presque naturelle avec l'espace qui va s'approfondissant de plaque en plaque ; même les résidus d'aquatinte, les imperfections du nettoyage appartiennent désormais à l'image et lui garantissent une étonnante complexité, qui n'est autre qu'un accroissement en profondeur de la vérité.
L'orage est-il moins violent, cause-t-il moins d'effroi, d'avoir longtemps tourné avant d'éclater? Au contraire sa surprise est d'autant plus déflagrante et résonne plus loin qu'elle est le fruit de maturations accumulées, d'attentes aggravées.
Florian Rodari.
Pages extraites de Inachèvements, poèmes et essai, accompagnés de burins de Ilse Lierhammer, Fondation pour les Arts et les Lettres, Vevey 1992.

Estampes, dessins et photographies, exposition Surgis de l'ombre, du mardi 21 mai au samedi 27 juillet 2013. Vernissage à partir de 18 h, le mercredi 22 mai, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence. Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30 ou sur rendez-vous, tél 04.42.96.23.67. D'autres renseignements sur ce lien.

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