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Du jeudi 28 mars au samedi 13 avril 2013, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, de 14 h 30 à 18 h 30, la galerie réunit des travaux d'artistes qui firent un bout de chemin et d'amitié en compagnie de Paule Breton. Entre autres, Jean-Jacques Ceccarelli, Sylvain Gérard, Kamel Khélif, Moss, Ernest Pignon-Ernst, Gilbert Pastor et Antoine Serra. Vernissage jeudi 28 mars, à partir de 18 h.

A propos du parcours de PAULE BRETON (1928-2012), voici quelques renseignements rédigés et relus par ses trois enfants, Anne Breton, Catherine Breton et Jacques Bouys

Paule Gachon était son nom de jeune fille. Elle est née le 26 novembre 1928 à Hanoi. Elle passe son enfance et son adolescence dans un village de l’Hérault, Cournonterral. A Montpellier, juste après la guerre, elle adhère très jeune au Parti Communiste. Très jeune aussi, elle découvre simultanément les peintres de sa région (Pierre Fournel, Gérard Calvet) et l’Art africain : son père qui vivait pendant cette époque au Gabon ramène des objets et des masques. La passion pour la politique et le goût pour la peinture et les arts ne la quitteront plus.
Elle arrive à Marseille en 1956 en compagnie d'Emile Breton qu'elle avait épousée trois années plus tôt : il tient la chronique cinéma du quotidien La Marseillaise. Emile Breton quittera Marseille pour Paris au milieu des années 70. Ils habitent avec leurs enfants le quartier du Vallon des Auffes. Elle travaille comme secrétaire pour le syndicat CGT des cheminots. Pendant les années 60, elle fréquente la plupart des lieux où s’invente dans Marseille une culture vivante ; le TQM de Michel Fontayne, le théâtre du Gymnase d’Antoine Bourseiller, la cinémathèque et les cinémas d’Art et Essai (le Paris, le Festival), la galerie d’art d’André Nègre, la librairie La Touriale de Jean Puech.
En tant que militante communiste, pendant toute sa vie, elle ne cesse pas de s’engager. Pour la paix en Algérie et au Viêt-Nam, pour le droit des femmes et la légalisation de l’avortement, pour la reconnaissance des droits du peuple Palestinien, contre le racisme sous toutes ses formes. Pendant les années 90, elle participe à l’accueil d’Algériens menacés de mort dans leur pays. Toujours passionnée par l’Afrique et ses peuples, elle voyage au Mali, en pays Dogon et au Sénégal. Elle collectionne des objets et des masques.
Elle aime découvrir et soutenir les peintres, elle conjugue toujours le goût pour les œuvres et l’amitié. Parmi ses amis, il faut citer les artistes Jean-Jacques Ceccarelli, Sylvain Gérard, Kamel Khelif, Raymond Martinez, Moss, Louis Pons, le metteur en scène Mehmet Ulusoy, la journaliste Michèle Grandjean avec qui elle fait un voyage en Inde, Richard Martin, le créateur du Toursky, la galeriste Huguette Mille, Jean Ristat ainsi que le critique d'art Jean-Louis Marcos, disparu quelques semaines avant elle. Paule Breton est décédée le 18 décembre 2012.


fusain de Kamel Khelif
Détail d'un fusain de Kamel Khélif, collection Paule Breton.

**** Le samedi 22 décembre 2012, pendant les obsèques de Paule Breton au cimetière Saint-Pierre de Marseille, Alain HAYOT prononçait ces mots d'adieu qu'il a pour partie retranscrits :

"Heureux celui qui se jette au bout de lui-même", ce vers d’Aragon me hante depuis que sa fille Catherine m’a annoncé le départ de Paule Breton. Paule prenait la vie à bras-le-corps et s'y jetait à fond. Elle a aimé la vie, elle a tout fait pour la changer. C'était avant tout une rebelle : son communisme était mâtiné d’anarchisme, de féminisme et d’humanisme, au sens fort et laïc du mot. Je me suis souvent demandé où elle trouvait l’énergie de ses colères, de ses combats, de ses révoltes. Je crois que c’est ce mélange de social et de libertaire qui a donné sens à sa vie.

J’ai croisé Paule tardivement, au milieu des années 80. C’est Armand Paillet, ce compagnon fidèle, pour qui j’ai aujourd’hui une pensée émue, qui nous a présentés lorsque nous avons lancé à quelques-uns l’aventure de l’IRM Sud, sa revue et les journées d’octobre où se mêlaient débats d’idées et soirées artistiques. Paule s'est investie dans l'IRM avec une conviction, une créativité et une force qui n'ont jamais cessé de me fasciner. J’ai reçu ces jours-ci des témoignages de plusieurs acteurs de cette aventure. Ils ne pouvaient pas être présents ce matin : ils me parlent d’elle indissociablement, comme d'une femme de cœur et d'une femme de tête.

Paule avait lié connaissance avec de nombreuses personnes. Elle avait des liens très forts avec un nombre incroyable d’artistes et d’acteurs culturels. Elle aimait les saltimbanques et les créateurs qui le lui rendaient bien. Elle les accueillait avec une grande générosité qui faisait de sa maison une sorte de salon, à la manière du dix-huitième siècle. Dans sa maison - je pense à l’époque où elle habitait dans l’ancien Hôtel de ventes de la Rue d’Aubagne - on parlait indifféremment, de politique, d’art, de culture et de sexe. Chez elle, on refaisait le monde. Avec l’aide de sa cuisine, avec du vin, mais aussi avec du whisky, pour qui chacun sait qu’elle avait une affection particulière. Il n’y avait pas uniquement des Marseillais chez elle. Ses amis venaient de partout, de l’autre rive de la Méditerranée, notamment lorsqu’elle s’est mobilisée pendant les années 90 pour accueillir ceux qui fuyaient la terreur intégriste en Algérie. Ma comparaison avec le Grand Siècle des Lumières n’est pas hors de propos. Son franc-parler, sa gouaille ne sont jamais parvenus à masquer ce qu’elle était : une grande dame.

Je l’ai rencontrée tardivement, elle m'a raconté énormément de choses. J’ai entendu tellement d'histoires de sa bouche qu’aujourd’hui, j’ai l’impression de l’avoir toujours connue. Avec elle, pour de nouveau penser à Aragon, c’était "le mentir vrai". Depuis le souvenir des épaules de son père, pendant l’époque du Front populaire, jusqu'à sa passion pour l’Afrique et l’Art africain. En passant par les paillasses de Cournonterral, la fête qui célèbre une révolte populaire dans le village de son enfance. Paule me racontait les combats qu'elle avait menés contre le machisme, le racisme et le stalinisme, sa longue vie professionnelle au sein de la CGT. Celle des cheminots d’abord, et puis ensuite celle de l’Union départementale. Les syndicalistes ont gardé un grand souvenir d’elle. Même si m’a-t-on dit, elle n’arrivait pas par principe, à l’heure pile au travail. Des syndicalistes grâce à qui, me disait-elle, elle avait gardé un profond respect pour les humbles, les petits et les sans-grade.

J’ai partagé des vacances avec Paule dans mon Maroc natal, aux Aresquiers dans sa maison au milieu de nulle part, dans un paysage à la Marguerite Duras. Il y avait chez elle une grande passion pour ceux qu’elle aimait. Elle aimait profondément partir à la rencontre des autres, au hasard des circonstances. Elle aimait la mer et le soleil, les gens, la fête, la révolte. Bref, elle aimait la vie.

Adieu Paule, nous continuons ta route.

Paule Breton, manif pour l'algerie

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Une autre amie de Paule Breton, Huguette Mille, l'animatrice de la Galerie Mourlot-Jeu de Paume nous a fait parvenir cet autre texte :

Paule Breton, une femme à tiroirs multiples dont certains ont conservé tous leurs secrets ……

Ces tiroirs, dans lesquels j’ai pu fouiller avec plaisir, sont ceux où elle rangeait ses coups de cœur artistiques. Je pourrai dire avec quelle passion elle parlait de Louis Pons, de Gilbert Pastore, que je n’ai malheureusement pas fréquentés avec elle et je le regrette.

Gilbert Pastor, dessin

Détail d'un dessin de Gilbert Pastor, collection Paule Breton.

Parler de Kamel Khélif est plus normal. Paule Breton m’a montré son travail au début des années 90 ; le noir profond de Kamel m’a plu, beaucoup. Venaient de sortir La mort du peintre avec Baudoin, Le prophéte de Khalil Gilbran illustré par Khélif, Homicide sur un texte de Nabile Farès. Les exilées paraîtront quelques années plus tard. L’art de vivre algérien à la mode marseillaise, nous l’avons vécu dans ces années-là. Pique-nique sur la grande jetée les soirs d’été, une méga-bouillabaisse dans mon jardin boulevard Notre Dame en plein cœur du quartier bourgeois : l’artiste Paule Breton cuisine.

Est entraîné dans cette joie de vivre ensemble, le cher Sylvain Gérard. Toujours du noir, de grands fusains lyriques exécutés à plat ventre dans son magnifique atelier du Grand Domaine, boulevard des Dames. Sylvain est hémiplégique, se déplace dans tout Marseille dans son fauteuil roulant et dessine sur d’immenses papiers au sol. Je ne suis pas critique d’art et je ne peux donc pas analyser de manière pertinente les différences entre les Noirs de  Sylvain Gérard et ceux de Kamel Khélif ; le lyrisme, la gestuelle de l’un, le sérieux souvent dramatique de l’autre. Leur histoire raconte ces différences. Avec Paule, sans le dire, ou en le disant, nous ressentîmes les mêmes choses.

Et il y eut, dans notre vie commune d’amateur d’art, Anna Boghiguian rencontrée grâce à Jean Puech, si proche de Paule lui-aussi. Anna Boghiguian, d’origine arménienne, née au Caire, binationale canado-égyptienne, à l’imagination débridée, mais au merveilleux talent. Anna, clocharde céleste ne se déplaçant jamais sans un grand carton débordant de dessins, sans des pigments pleins les poches, Anna que les hôteliers du centre ville ne voulaient plus recevoir et que nous accueillons, Paule ou moi, à tour de rôle, mais Anna qui semait la tempête et les discordes autour d’elle.

On peut voir d’Anna un merveilleux ouvrage sur Le Nil aux éditions Fata Morgana. Anna Boghiguian que nous avons pu voir dans Métropolis, sur Arte, dessinant sur les trottoirs du Caire ou d’Alexandrie, comme elle dessinait le port de Marseille sur la terrasse de la cathédrale de la Major.

Paule Breton, nous avons vécu tant de belles choses ….

Ernest-Pingon-Pasolini

Pasolini, détail d'une estampe d'Ernest Pignon-Ernest (collection Paule Breton).


Antoine Serra, Navire à quai

Détail de Navire à quai (années 50) d'Antoine Serra (collection Paule Breton).
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L'envoi de Maurice Moreno, président de l'ARAC / Hérault, autrefois professeur de lettres au lycée Joffre de Montpellier, texte lu pendant les obsèques.

A notre amie Paule,

Quels mots choisir pour dire un dernier adieu à une amie dont on a partagé durant près de 60 ans, les luttes, les joies, les douleurs, les désespérances ? Même lorsque les aléas avaient séparé le cours de nos vies, nous savions que nous étions là, campés dans nos amitiés que nous savions indestructibles.


Aussi, dans ces dernières décennies, nos retrouvailles aux Aresquiers étaient toujours fête ou renaissance : on se rassemblait entre amis et copains, souvent nouveaux, on déconstruisait le monde, on le reconstruisait. Et toi, Paule, tu étais là , souve-raine, omnisciente, exclusive, et pourtant attentivé à tous, ce qui te donnait, Brassens aurait dit en contrepoint "un charme indéfinissable".

Charme ? Peut-être pas pour tous, mais indéfinissable, oui, incontestablement. Incontestablement, tu avais cette foi en l'avenir que nous avions semée durant notre jeunesse, que nous avions cultivée dans nos syndicats, parti ou associations. Chaque année, en fin d'été, au moment de nous séparer, tu prédisais : "ça va péter à la rentrée, tu verras". Mais rien de tout cela cette année, si ce n'est "Tu sais, Maurice, je ne vais pas bien, du tout". Comme il est lourd, ce passage de l'optimisme pour le destin collectif à la désespérance pour son propre destin. Incontestablement, tu entretenais une amitié singulière, riche, illuminée par des certitudes sincères mais traversée d'extravagances déraisonnables, tissée d'appréciations péremptoires, parfois injustes. Comment oublier tes bains dans le canal des Aresquiers après un bon repas ! Comment oublier tes coups de gueule homériques contre les racistes, les nazis et autres cons !

Incontestablement, tu as vécu avec ton père, avec l'Afrique, avec les Dogons un vrai roman existentiel où l'érudition se liait avec la culture, le mythe avec la réalité, l'idôlatrie avec l'attachement, étrange mosaïque, certes, mais qui t'a valu notre vive et solide amitié. Tu t'en vas Paule, cette amitié restera au fond de nous pour éclairer le souvenir que nous garderons de toi.

Salut, ce 19 décembre 2012.
Maurice Moréno et famille.

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