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L'ombre d'une soeur qu'il perdit quand il avait sept ans, le pensionnat, une scolarité écourtée, une partie de sa jeunesse passée sur les côtes africaines dans un cargo de la marine marchande, des voyages, une grande passion pour la pêche aux loups, des retours au Vieux Port et beaucoup de solitude :  fils de mareyeurs, Pascal Verbena reconnaît qu'il lui fallut beaucoup apprendre pour rattraper "son retard" et devenir un artiste à part entière.

Quelques personnes lui auront tendu la main et frayé la voie. Il aimait s'attarder parmi les chantiers de radoub, fréquentait souvent le bar du Peano et les abords du Cours d'Estienne d'Orves, rencontrait des amis peintres de sa génération comme Yvan Daumas, passait fréquemment au 62 de la rue Sainte dans l'atelier du lithographe Jo Berto (1907-1978). Aîné profondément respecté, créateur d'une police typographique, ami des artistes et des gens de théâtre, Jo Berto continue d'être aux yeux de Verbena une référence essentielle. Louis Pons qui l'affectionnait beaucoup écrivait que cet homme paradoxal "vous apprenait la liberté sur des pierres lourdes comme des tombereaux".


Avec son ami peintre et graveur Georges Point, Pascal Verbena avait déniché rue des Tyrans, en guise de colocation pour son atelier, les deux étages d'un ancien entrepôt. Pour accéder dans cette antre, on entre par un porche, on traverse un couloir, on gravit les hautes marches d'un escalier de bois. La mère de Pascal Verbena qui tenait rue Fortia un banc de coquillages et de poissons, avait autrefois son logis dans la proximité de cet atelier. Aujourd'hui encore, l'espace que Verbena partageait avec Georges Point au début des années soixante-dix, constitue l'essentiel de sa demeure et de son lieu de création.


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Jo Berto dans son atelier, années 70.

Verbena montre rarement quelques-uns des tableaux qu'il lui arriva de peindre pendant ses tout premiers commencements. Un oncle lui avait donné des chassis, un chevalet et des tubes de couleur, il ignorait qu'il lui fallait préparer ses toiles. Au terme d'un bref détour du côté de l'impressionnisme et du naturalisme, sa première tentation fut d'explorer les rudiments que le cubisme pouvait offrir : il réalisait dans des tonalités sombres des grands formats visiblement influencés par ce qu'il avait compris de Juan Gris et de Pablo Picasso qu'il avait brièvement rencontré en compagnie de Jo Berto, lorsqu'il habitait le château de Vauvenargues. Des natures mortes, la forme d'une guitare et des poissons furent souvent les sujets de ses toiles. Au premier étage du 25 du Cours d'Estienne d'Orves, un jour de février 1974,  André Nègre lui donna la possibilité de réaliser sa toute première exposition. Pascal Verbena avait 33 ans. Au vu de ce qui fut accroché sur les cimaises, personne ne pouvait prévoir le devenir de son travail. Aucun succès, presque pas de vente. Verbena se souvient qu'Yvan Daumas lui avait très gentiment dit : "Je sais que tu n'en resteras pas là".


Trois années plus tard, la démarche de Pascal Verbena avait profondément mué. Difficile à raconter dans le détail, une accélération soudaine survient dans son travail le plus personnel. Son travail de postier de nuit - il s'en allait porter les télégrammes, loin dans les banlieues - lui laissait quelques loisirs. Avec l'aide affectueuse et quelquefois rigide de Jo Berto qui passait souvent le voir et le conseiller dans son atelier en fin de journée, il avait tout d'abord entrepris un ultime chantier de peinture. Ses sujets devenaient beaucoup plus personnels : il peignait des figures de gamins solitaires qui traversaient les rues d'une cité sans beauté ni clémence, des petits personnages bizarrement accoutrés et plus ou moins ahuris dont on allait retrouver les silhouettes dans ses assemblages. Assez brusquement, parce qu'entre autres raisons, en compagnie de sa première femme Viviane, il se rendait souvent dans un cabanon proche du Rhône, du côté des Saintes-Maries de la Mer et de la Camargue, une brèche s'ouvrit, son univers intérieur se déplaça. Verbena comprit qu'il lui fallait abandonner ses balbutiements de peintre. Il choisit l'axe du sculpteur et adopte comme point de départ  de son travail des matériaux beaucoup plus frustres comme les morceaux de bois flotté qu'il ramasse sur les plages et les grèves, ou bien d'anciens pupitres de facteur. Au terme d'un processus étonnamment rapide, sans avoir la plus faible idée de ce que pourrait enclencher un art brut ou bien marginal, ses intuitions et sa rage d'expression font de lui un sculpteur-assembleur capable de façonner des habitacles pour les objets et les personnages qu'il imagine.

Le bonheur voulut qu'il trouva promptement à Paris, dans l'espace d'une brève après-midi, un lieu et puis surtout des personnes aptes à comprendre et soutenir son travail. Après avoir essuyé une grosse déception du côté de la galeriste de Saint-Rémy de Provence Noëlla Gest qui avait un moment envisagé d'exposer ses premiers objets, Pascal Verbena décidait de proposer ses nouveaux travaux dans la capitale. Un soir de 1976, puisqu'il avait sympathisé avec Mario Prassinos qui travaillait avec la Galerie de France, Verbena prit le train de nuit pour venir étourdiment frapper à la porte des galeries dont il avait repéré les noms. Il n'était jamais passé par Paris, la capitale lui était inconnue. A Marseille, rue des Catalans, il avait demandé au photographe Bernard Caramante de tirer des images en grand format de ses premières sculptures qu'il avait rassemblées dans un boîtier. Le hasard, un peu d'inconscience et puis surtout sa volonté lui furent favorables. Le directeur de la Galerie de France trouva curieuses et insolites les photographies de son travail. Il ne pouvait bien évidemment pas exposer ce type de démarche, il lui conseilla de se rendre chez un autre confrère : rien moins que Durand-Dessert qui accepta de le recevoir tandis qu'il se trouvait en conversation avec le critique d'art et journaliste Pierre Cabanne. Ce dernier éprouva immédiatement de la sympathie pour Verbena. Pour Cabanne, il n'y avait pas d'hésitation possible : il lui fallait proposer son travail chez le collectionneur, architecte et galeriste  Alain Bourbonnais (1925-1988).


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A Dicy, Alain Bourbonnais et Pascal Verbena, années 80.

Au 45 de la rue Jacob, Verbena ne trouva pas immédiatement le maître des lieux. En revanche sa fille Sophie Bourbonnais était présente. Convaincue par les photographies qu'il lui montrait, elle lui demanda de les laisser dans le bureau de la galerie et promit de les recommander auprès de son père. Une semaine plus tard, Alain Bourbonnais téléphonait à Marseille : il  lui disait qu'il viendrait très vite à sa rencontre. La promesse fut tenue. Les deux hommes sympathisèrent profondément, un pacte fut scellé. En l'espace de trois ans, Alain Bourbonnais exposa à trois reprises les travaux de Verbena : en janvier-février 1977, en février-mars 1978 et en novembre-décembre 1979.

Grâce à l'Atelier Jacob, Pascal Verbena recontra Jean Dubuffet avec lequel il échangea des courriers. Des ventes hors normes s'effectuèrent, des amitiés se nouèrent avec des personnages de premier plan comme Michel Ragon et Claude Parent. Des collectionneurs chevronnés s'emparèrent des travaux de Verbena, quelques-unes de ses pièces furent achetées et mises de côté pour qu'elles puissent figurer dés 1983 à Dicy, dans la Fabuloserie, près des travaux de Pierre Avézard, Jano Pesset et Françis Marshall. Grâce à l'estime et l'amitié d'Alain Bourbonnais, ses travaux figurèrent en 1978 dans la grande exposition du musée d'art moderne de la Ville de Paris, Les singuliers de l'art. La première publication consacrée à Verbena parut en novembre 1979 : vingt-quatre pages en noir et blanc remarquablement maquettées, le premier numéro d'un périodique qu'Alain Bourbonnais baptisa Fabuloserie, petit cahier à grand spectacle.

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L'Holocauste de Verbena, musée de l'art brut de Lausanne (photo Caroline Smyrliadis).

Mieux encore : Pascal Verbena dont L'Holocauste, un grand objet de la donation Sam Farber vient d'être déposé au musée d'art brut de Lausanne, vient d'avoir la joie de constater que trois des travaux de cette lointaine période furent secrètement acquis dans le cadre de la Neuve invention par "le troisième oeil" de Jean Dubuffet, Michel Thévoz. Quelque part dans un hameau du Briançonnais, l'achat par Verbena d'une modeste maison et d'un bout de terrain date de cette époque.


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Des rétables et des habitacles, chez André Nègre.

Avoir une galerie et des amis à Paris n'empêche pas qu'on veuille trouver de l'écho et de l'attention parmi ses proches. Pascal Verbena est un grand ami d'André Nègre qu'il rencontra souvent dans les parages du parking du Cours d'Estienne d'Orves. Il avait également une grande affection pour son épouse Rachel Nègre : elle fut longtemps à ses yeux "la soeur qu'il avait perdue". André Nègre accepta volontiers qu'une seconde exposition de Verbena se programme dans sa galerie. L'exposition de l'hiver 1980-1981, dont on possède plusieurs photographies, permit de découvrir à Marseille des rétables, des pondeuses et des habitacles auparavant présentés chez Alain Bourbonnais. Marielle Latour qui dirigeait alors le musée Cantini fut présente le soir du vernissage : une pièce pas tout à fait représentative du travail de Verbena figure dans les collections des musées de Marseille.


Si l'on excepte une initiative de Marcel Maréchal qui avait convié en 1982 une trentaine de plasticiens marseillais dans le grand Hall de la Criée pour accompagner son spectacle autour de Galilée - ce fut pour Verbena l'occasion de réaliser un objet de très grande taille - les occasions rencontrées par cet artiste pour travailler dans la proximité de son atelier furent beaucoup trop rares. Aujourd'hui encore, trop peu de marseillais connaissent l'oeuvre de ce sculpteur-assembleur qu'il faut pourtant situer parmi les grands artistes méditerranéens de notre époque. Avant qu'à partir de Vence, Pierre et Madeleine Chave aient magnifiquement pris en charge son travail -  sa première exposition personnelle et son premier catalogue chez Chave furent programmés en 1992 - Pascal Verbena aura trouvé dans la confiance et la fidélité d'André Nègre son meilleur appui à l'intérieur de sa ville natale. Difficilement évaluable, par la suite reconduit en 2000 par une structure associative, l'Artothèque Antonin Artaud (1), un précieux travail de mémoire et de médiation fut mené par la galerie. De nombreux amis d'André Nègre, des critiques d'art comme Jean Boissieu et Jean-Louis Marcos, un éditeur comme Emmanuel de Matos, des collectionneurs comme Anne et Henri Sotta ont découvert le travail de Pascal Verbena au 25 Cours d'Estienne d'Orves où furent organisées trois autres expositions : en novembre-décembre 1983, en mars 1986 pour accompagner une mise en scène d'Hamlet par Jean-Claude Nieto ainsi qu'en 1989 pour la présentation d'un livre édité par l'Atelier Vis à Vis.

Alain Paire.

Jusqu'au 30 décembre 2012, exposition André Nègre, galeriste et collectionneur, vernissage mercredi 5 décembre 2012 à partir de 18 h, oeuvres de Georges Bru, Jean-Jacques Ceccarelli, Henry Cousinou, Yvan Daumas, Françoise Martinelli, Christian Martin-Galtier, André Masson, Mela, Edgar Mélik, Fernand Nègre, Pablo Picasso, Louis Pons, Nicolas Valabrègue, Pascal Verbena et Jean-Marie Zazzi. D'autres renseignements sur ce lien.

Galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence. A vingt heures, le soir du vernissage, projection du film de Lea Torreadrado et d'Alain Louedec, André Nègre, une aventure de l'art à Marseille.

(1) Cf le cahier 26  de l'Artothèque Antonin Artaud Itinéraires de Pascal Verbena, édité en 2000 avec de nombreuses photographies et un entretien avec l'artiste.


Décembre 2014, cf. sur ce lien, la participation de Pascal Verbena dans un film de Pierre Meynadier, à propos des cabanonniers de Port Saint-Louis du Rhône.


Pondeuse

Détail d'une Pondeuse, à voir dans l'exposition de décembre 2012 de la rue du Puits Neuf.

Pascal

5 décembre 2012, vernissage exposition André Nègre, Alain Paire et Pascal Verbena, photographie de Patrick Houdot.

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