Le pont

Don Jacques Ciccolini a tenté de cerner en une quinzaine de tableaux les mutations d'un paysage qui lui est familier : le cours irrégulier et les berges de la Durance, leur apparition et leur continuelle transformation, depuis 1952 jusqu'à aujourd'hui.

Sur l'écran noir et blanc des actualités Gaumont, les jeunes gens de l'après-guerre apercevaient les prémices de l'Affaire Dominici. En 2013, des matériaux et des engins dont la taille et la puissance évoquent immédiatement ce que trame la mondialisation, construisent un pont sans grâce, qui ne ressemble pas à l'ouvrage plus ou moins vétuste qui permettait jusqu'à maintenant de franchir le fleuve.
Chaque fois qu'il traverse le pont de Pertuis, le peintre mesure l'étrange écart qui le sépare d'un territoire qui fut le terrain de jeu de son adolescence.

Les journées, les saisons et les époques s'entremêlent silencieusement. Certains de ses tableaux figurent la montée des eaux, les grandes crues qui menacent les rives. D'autres toiles pointent des moments de marée basse, des plages de grande immobilité. Cette peinture donne à voir plusieurs régimes de réminiscences, les derniers ou bien les premiers feux du jour : le rêve du déploiement des premières arches, et puis à présent, des moments d'irréalité, un nouvel accostage plus ou moins fantômatique, la montée irrépressible du souvenir, puisqu'il faut envisager l'imminente destruction de l'ouvrage.
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Avec ses courbes, ses grands câbles et ses piliers, le pont de Pertuis avait façonné un repère essentiel à l'intérieur du paysage. Son graphisme arrimait de nouvelles perceptions, son emprise dévoilait certaines fois plusieurs faces de la Sainte-Victoire. Sa présence donne un caractère insolite à l'architecture vernaculaire qui s'est constituée en proximité : les maisonnettes qui ponctuent l'entrée d'une écluse, les
prises d'eau qui alimentent le canal de Montricher, ainsi que les petits bâtiments industriels, les gravières qui se sont maintenues sur les berges.


Maison

Plus profondément, quelque chose qui préfèrerait se taire et qui se déclare pourtant, nous est livré dans le continuum de ces peintures : cet étrange sentiment peut s'échouer parmi les sables et les galets du fleuve, il peut trouver sa note bleue et son requiem dans l'immensité du ciel. Soixante années se sont écoulées. On
est passé d'une rive à l'autre, sans que l'on sache clairement ce qui s'est produit pendant cette traversée. En face de cette alliance sans cesse renouvelée de la terre et des eaux, au coeur d'un microcosme qui n'a pas cessé de muer, on peut éprouver un sentiment de très longue attente ou bien d'abandon.

Voici la tombée du jour. L'artiste qui a peint ces toiles, mais tout aussi bien celui qui les regarde longuement, ne trouvera pas tout de suite le sommeil. Ce qui rythme l'existence de chacun, ce n'est plus la guerre, mais ce n'est pas non plus la paix. Une fin de siècle est consommée, certaines utopies se sont éteintes. Le temps du Grand Meaulnes ou bien les voyages en Italie que Jean Giono inventait se sont définitivement effacés. Quelque chose n'est plus discernable, on assume une "tristesse majestueuse", la discrète musicalité d'une invincible mélancolie.

Ce qui demeure vif à l'intérieur de cette marelle soudainement réduite, c'est l'obscure cohésion et puis l'élan d'une interminable histoire de la peinture, la longue traine de son éternel recommencement. Certaines auras ne se sont jamais épuisées. Au plus profond de ses exils, James Joyce racontait qu'il n'avait jamais quitté Dublin. En face des grands formats de Don Jacques Ciccolini, il m'est arrivé de songer aux Funérailles de Phocion ou bien aux grands pas suspendus d'Orion aveugle qui continue de traverser le paysage de nos vies.

Alain Paire.

Un soir, un pont
Un soir, un pont, atelier de Don Jacques Ciccolini.

Exposition Le pont de Pertuis, un chantier de peinture pour Don Jacques Ciccolini. 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence,  jusqu'au samedi 3 novembre, tél 04.42.96.23.67. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h. Un second lieu d'exposition, chez Marina Rey, 38 rue du Puits Neuf, Aix en Provence, ouvert en après-midi du mardi au samedi.


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