Pont sur la Durance

D'une rive à l'autre, huile sur toile, 195 x 130 cm, 2011.

Exposition Le pont de Pertuis, un chantier de peinture pour Don Jacques Ciccolini. 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence,  jusqu'au samedi 3 novembre, tél 04.42.96.23.67. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h. Un second lieu d'exposition, chez Marina Rey, 38 rue du Puits Neuf, Aix en Provence, ouvert en après-midi du mardi au samedi.

Entretien avec Don Jacques Ciccolini : "J'ai commencé à peindre le pont de Pertuis en juillet 2011. Je voulais témoigner de l'existence de ce pont qui allait disparaître : il enjambe la Durance et relie les berges des Bouches du Rhône et du Vaucluse. Quand j'ai entrepris ce travail, je ne pensais pas que ce sujet allait me préoccuper aussi longtemps. Je ne mesurais pas les multiples explorations que cette expérience pouvait engendrer.

Pendant la réalisation de la première toile, les choses étaient relativement simples. Je me suis mis en quête d'un point de vue pertinent. J'ai commencé par prendre quelques photographies. Pour avoir une vision du pont dans sa totalité, j'ai assez vite compris qu'il fallait que je me place en aval, au milieu de la digue qui se situe quelques dizaines de mètres plus bas par rapport au pont. J'ai donc  livré en peinture un pont d'assez grand format. Le pont enjambe la rivière et barre l'horizon d'un bord à l'autre de la toile, il y a dans le ciel une coloration assez incertaine. On se trouve à la fin du jour, j'ai mis en perspective des plans nuageux qui donnent une certaine gravité à l'ensemble.

La crue
La crue, huile sur toile, 200 x 100 cm, 2011.

Ce chantier autour de Pertuis s'inscrit bien évidemment dans mon travail sur la Durance. C'est un endroit que je connais depuis toujours, je m'y suis souvent promené. Il y a des lieux qui m'habitent : ce sont les décors de ma vie, ils font partie de mon histoire personnelle. Je crois vraiment que pour connaître un lieu, il faut le peindre à plusieurs reprises, exactement comme je l'ai fait auparavant pour cet autre lieu de prédilection qu'est la falaise de Saint Eucher.
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Avec un seul et unique tableau, il était bien évidemment impossible de restituer toute l'histoire du pont. Je me suis pris au jeu. Le premier pont peint en appelant un autre, toutes sortes de pistes se sont ouvertes. Les toiles qui ont suivi ont conservé le même point de vue de départ. Je me suis principalement attaché à rendre compte du passage du temps ainsi que de l'instabilité de l'environnement. J'ai peint le pont pendant des saisons différentes de l'année. Il y a l'été avec les moments de très bas niveau du fleuve, avec une lumière cristalline et tout à fait tranquille. Il y a les grandes crues hivernales, les gros orages qui se préparent. J'ai ajouté d'autres éléments : les gravières plus ou moins abandonnées qui ont servi pour la construction du pont, ainsi que des spécimens d'architecture vernaculaire, les petites maisons assez insolites qui sont à côté de la prise d'eau qui alimente le canal qui part vers Marseille.

Ce n'était pas ma première tentative. En 1971, avec mon cher camarade des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence, Raymond Laforest - il habite toujours dans le Vaucluse, il vit à Sannes, il est à la fois artiste, paysan et vigneron - nous nous étions déjà aventurés dans le lit de la Durance. Nous nous étions postés sur la rive droite, légèrement en amont du pont, nous avions avec nous quelques seaux de peinture. Raymond avait peint des galets en bleu. Pour ma part, j'avais tracé une ligne blanche avec de la peinture à même le sol. Notre seul souci - c'était en 1971 - c'était uniquement de réaliser un geste esthétique, éphémère et poétique. Des photographies au Kodak Chrome, probablement perdues, pourraient attester de cet événement. Dans nos mémoires à tous les deux, quarante ans plus tard, les traces de cette expérience de jeunesse sont toujours vivantes, je ne peux pas peindre des bancs de galets sans se me souvenir de ces instants.

Un nuage, un arbre
Un nuage, un arbre, 129 x 107 cm, 2012.

Mes photographies m'avaient permis de régler les questions formelles de mise en scène, de construction et d'espace. Les éléments, le ciel, l'eau ou bien les nuages que j'introduis quand j'imagine mon tableau, ce sont les pièces d'un jeu. On peut remplacer un nuage par une montagne :  je travaille pour ainsi dire comme un scénographe, je recompose le paysage. Je mets en place des collines, des arbres ou bien des maisons sur la rive du fleuve. Je suis dans mon atelier, je ne travaille pas comme Paul Guigou qui avait besoin de traduire une vérité en contact avec le plein air, sur le motif  : je cherche à traduire une construction mentale que j'ai longuement méditée, avec un vocabulaire lisible par tout le monde. Quand je brosse un ciel bleu sur ma nouvelle toile, je retrouve le travail que j'effectuais voici quatre décennies, lorsque pendant les années 70,  je peignais des monochromes. J'ai pris certaines décisions. Par exemple, j'ai pratiquement éliminé l'usage du blanc : ce qui est important pour moi, c'est aussi l'histoire de ma propre pratique de la peinture, la conscience que je peux en avoir lorsque je travaille.

J'ai voulu remonter plus haut dans le temps. Les visites que j'ai pu faire dans les fonds des Archives municipales de Pertuis m'ont conduit vers d'autres centres d'intérêt : j'ai rencontré des pistes inattendues qui m'ont permis de mieux entrer dans la complexité de ce travail sur le paysage. Je n'ai pas trouvé le plan de la construction du pont. Par contre, j'ai rencontré des photographies tout à fait intrigantes. Derrière l'espace illusoire de la toile, d'autres réalités se profilent et se croisent.

On m'a montré l'album des photographies de M. Bousquet qui était ingénieur des Travaux publics pendant les années cinquante. Son document permet d'appréhender toutes les phases de la construction du pont : on voit très bien les processus de la conduite du chantier, l'évolution de l'ouvrage depuis ses débuts, jusqu'à son achèvement pendant l'inauguration officielle, le 22 mars 1952. L'avancée des travaux fut fortement contrariée : pendant l'hiver de 1951, une crue particulièrement violente emporta les fouilles d'un massif d'ancrage. Les moyens techniques qui furent déployés peuvent aujourd'hui apparaître assez rudimentaires. On découvre sur ces photographies des échafaudages improbables, des coffrages avec des planches irrégulières ; il y a par exemple une petite grue qui travaille, et puis juste à côté une brouette parfaitement dérisoire.

Dans plusieurs des toiles que j'ai réalisées, le pont n'est pas achevé, on pourrait même dire qu'il surgit comme un fantôme, ou bien qu'il pourrait devenir une ruine. Sous prétexte d'évoquer les étapes de sa construction, j'anticipe sa destruction ou bien son effacement : le pont que je peins est échoué dans le paysage ou bien dans une mémoire des formes. Sa structure peut rappeler celle d'un autre ouvrage comme le pont romain de Saint Chamas.

En hiver
Jours tranquilles, 127 x 83 cm, 2012.

J'ai rassemblé des cartes postales des années 70, des noirs et blancs. J'ai continué de remonter le fil de l'histoire de ce pont, je me suis intéressé aux constructions antérieures. Il y avait autrefois un pont suspendu, le pont de Jules Seguin fut bombardé à la fin de la seconde guerre mondiale, j'ai retrouvé chez de vieux pertuisiens des photographies du pont endommagé en 1946. Toutes ces images, avec leurs qualités visuelles, leur valeur historique et aussi leur valeur immédiatement picturale permettent d'approcher autrement la question de la représentation d'un édifice, son intégration dans un site : l'évocation de cette construction nous projette quelquefois dans un paysage sublimé et recomposé.

En fait, un pont, c'est clairement un prétexte pour raconter :  c'est un élément supplémentaire dans la construction d'un tableau. On introduit un élément d'architecture, une trace de l'homme s'inscrit dans le paysage. L'architecte du pont a pris une décision, il a réalisé un tracé tout à fait particulier, une oeuvre monumentale à l'intérieur du paysage. En comparaison, le nouveau pont qu'on est en train de construire ne relève pas du même geste. Il est purement fonctionnel : on l'a construit en parallèle, il existe plutôt par rapport au pont précédent.

On va d'une rive à l'autre, on part à la rencontre d'un nouveau territoire. On est dans l'attente, on ne sait pas ce que l'on va trouver de l'autre côté du fleuve. Il y a un constat qu'on n'évite pas. J'assume ma part de mélancolie :  il y a la beauté des lieux, et puis le silence, le monde actuel qui est un monde terrifiant. Au milieu des galets de la Durance, c'est une très grande solitude. Le paysage est un paradis perdu, on éprouve une assez grande nostalgie.

Pont
Le Pont, 1951. 163 x 119 cm, 2012.

Pour simplifier, je dirai ceci à propos de Cézanne et de Morandi. Ce qui compte pour moi, ce ne sont pas les sujets qu'ils traitent, c'est leur manière de raconter, c'est là qu'il faut situer la modernité. J'ai envie de dire que Cézanne a peint la Sainte-Victoire comme si c'était à la fois une apparition et l'objet du paysage.  Morandi a peint des bouteilles comme s'il s'agissait d'une montagne ....

Qaund quelqu'un me dit que ma peinture est triste, je lui réponds que je viens de peindre l'instant où le soleil se lève. Si on me dit que ma peinture est sombre, c'est que je viens de peindre les derniers feux du jour. Bientôt, nous n'y verrons plus rien, il fera nuit".

Entretien avec Don Jacques Ciccolini, septembre 2012.

Exposition "Le pont de Pertuis, un chantier de peinture", jusqu'au samedi 3 novembre 2012. Ouvert du mardi au samedi, 30 rue du Puits-Neuf, Aix-en-Provence, de 14 h 30 à 18 h 30.

Un second lieu pour cette exposition, trente mètres avant la galerie A. Paire, côté rue Mignet, chez Marina Rey, 38 rue du Puits Neuf. Ouvert de 14 h à 19 h, du mardi au samedi.

L'huile sur toile qui figure en tête d'article, D'une rive à l'autre est présentée pendant la durée de l'exposition au Centre de Documentation de l'Ecole supérieure d'art d'Aix-en-Provence, rue Emile Tavan. Sur ce lien, on peut voir à propos du travail de Don Jacques Ciccolini, une video de huit minutes réalisée par François Lejault "Notes sur la fabrique de paysages". 

Don Jacques Ciccolini présente deux autres huiles sur toile dans  l'exposition "Vincent Bioulès, des élèves et des amis" à Laverune, près de Montpellier, jusqu'au 21 octobre 2012. Exposition ouverte de 15 h à 19 h, du mercredi au dimanche, au Salon de musique du château des évêques, à Laverune ; dans cette exposition, on trouve entre autres, des peintures de Jean Azémard, David Bioulès, Jean-Pierre Blanche, Alain Clément, Gérard Drouillet et Patrice Vermeille.

 Ciccolinii et Bioulès
Don Jacques Ciccolini et Vincent Bioulès, Laverune, 14 septembre 2012, photographie de Martine Vial- Ciccolini.

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