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Gérard de Palézieux dans son atelier, photographie de Jean-Marc de Samie

Il y a entre la poésie de Philippe Jaccottet et de nombreuses peintures de Gérard de Palézieux – à l’aquarelle notamment – de singulières affinités, qui laissent deviner deux sensibilités très proches. Dans une note d’avril 1993, Philippe Jaccottet se demande pourquoi, au cours d’une promenade, il a remarqué un pré, un simple pré parmi tant d’autres, au bord d’une rivière: « Je crois qu’une fois de plus, » écrit-il, « peut-être du fait de la rivière proche, la lumière l’habitait d’une façon si tendre et si pure qu’il devenait une sorte de promesse »[1]. La lumière, nous y voilà, mais pas comme les impressionnistes l’ont recherchée et observée, pour la rendre avec une exactitude merveilleuse, en la surprenant dans ses jeux les plus subtils, plutôt comme une harmonie qui se déclare soudain, ne se prête guère à l’analyse et semble à la fois procéder et "parler" d’un autre monde. Une émotion plus qu’une impression. En ce sens, dans cette façon de saisir l’être au dépourvu, davantage qu’à un effet du soleil une telle lumière s’assimile à la musique, ce qui n’étonnera pas quand on sait l’amour que Philippe Jaccottet porte à celle-ci. «Une sorte de promesse», conclut-il, et si l’on peut penser à cette "patrie inconnue" que les accords du septuor de Vinteuil suggèrent au narrateur du grand roman de Proust, on comprend qu’il ne s’agit pas ici d’un monde intérieur, purement subjectif, mais, tout au contraire, d’une ouverture sur ce que serait l’intérieur du monde, un instant dévoilé sous les apparences, et qui dépossède le promeneur de ses catégories et de ses mots. Une promesse donc, sans prédicat. Et le seul indice retenu par le poète, « peut-être du fait de la rivière proche », évoque davantage le murmure de l’eau vive que d’improbables reflets. Quoi qu’il en soit, ce qui frappe le plus dans cette notation est son extrême simplicité: rien de pittoresque, rien de composé, aucun détail "poétique", pas même le léger heurt, si fréquent dans les haïkus, entre deux émotions différentes ou contraires, – de l’herbe seulement, dans une certaine clarté. On se dit alors que Gérard de Palézieux aurait pu, pareillement touché par l’une et l’autre, poser là son chevalet, au bord de la rivière.

 

 

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Aquarelle de Palézieux, 20-11-1989.

Car le peintre choisit presque toujours de montrer des lieux que rien d’exceptionnel ne distingue, et qu’il cadre d’une manière très classique, sans aucune affectation, mais l’on sent bien que quelque chose en eux l’a arrêté, qu’il s’est arrêté comme un promeneur s’arrête soudain devant un paysage, sans bien savoir pourquoi, sans même y découvrir une beauté particulière, et éprouve une joie. Je crois importante – et capable de maintenir aujourd’hui, maintenant que tous les codes de représentation sont abolis, une figuration sensible – cette situation de l’artiste promeneur qui, d’une certaine façon, attend que la nature lui fasse signe, ce qui implique, d’une part, une confiance en elle au moins égale à la confiance qu’il porte à la technique, au métier ; d’autre part, l’abandon de tout schéma plaqué sur le réel. Un peu ce que les surréalistes attendaient naguère du hasard, mais autrement désormais : non plus pour saisir d’envoûtants et mystérieux arcanes, mais pour s’ouvrir aux harmonies cachées de la réalité la plus commune, un pré aux premiers jours d’avril, le craquement des feuilles sèches, l’éclat assourdi d’un toit sous la neige. Justement, la neige, si bien présente dans trois des aquarelles de Gérard de Palézieux figurant dans l’exposition de la galerie Alain Paire, la neige qui est l’un des motifs qui retiennent le plus l’attention du poète et du peintre. Est-ce, pour celui-ci, parce qu’en recouvrant et immobilisant le paysage, elle en réduit la profusion, en révèle les grands traits et "commence" en cela le travail de l’artiste ? Lequel ne manquera pas d’utiliser alors le blanc du papier, laissé en réserve ; dans ses vues de campagnes enneigées, à Miège, Finges ou Salquenen, cette réserve technique accomplit à merveille la réserve essentielle de l’art de Gérard de Palézieux. Et, pour le poète, la légèreté de la chute des flocons, leur prompte disparition, le silence singulier que la neige suscite (plutôt un étouffement des bruits qu’un silence de mort) et ses reflets dans les chambres, tout cela est parfaitement à l’image de l’aspiration rêveuse à une écriture discrète, qui, dans le mouvement même de son apparition, porterait le principe de son effacement.

 

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Aquarelle de Palézieux , 16-11-90.

Pour avoir quelque chance de surprendre, parfois, des accords qui, un instant, descellent la grille des apparences et ouvrent un espace neuf, inaltéré, il faut surtout ne pas hausser le ton, suggèrent le peintre et le poète : que les mots soient comptés et prononcés en mode mineur, que les images soient mesurées, et douces les couleurs. Voici ainsi des œuvres décidément très attentives au monde, c’est sans doute là leur trait commun le plus profond. Attentives comme on peut l’être à ce qui pourrait bientôt disparaître, et que l’on craint de perdre. Mais si le temps des beaux éclats de voix et des grandes machines semble bien révolu, cette qualité d’attention rêveuse, qui exige une sorte de retrait, ne marque pas un renoncement ; au delà de la tradition qu’elle prolonge et renouvelle, elle maintient un certain rapport confiant avec le monde, malgré les désastres répétés de l’Histoire. On la retrouve active, cette confiance devenue improbable, dans l’œuvre de Claude Garache – un autre peintre apprécié par Philippe Jaccottet – où la figure humaine, la forme du corps humain, souvent si malmenées, si humiliées dans l’art contemporain, retrouvent à la fois leur dignité, leur beauté et leur mystère. Et l’atelier clos du peintre à Paris, son pénétrant silence, sa lumière du nord, avec, à même le sol, la gamme réduite des couleurs, comme la nudité rendue évidente et le mouvement arrêté des modèles peints, tout cela ne serait-il pas le pendant urbain des campagnes enneigées de Gérard de Palézieux ?
 
Alain Madeleine-Perdrillat, juin 2012.


[1]
Philippe Jaccottet, La Seconde Semaison. Carnets 1980-1994, Paris, Gallimard, 1996, page 180. A propos de Gérard de Palézieux, cf. le livre d'Yves Bonnefoy et Florian Rodari, éd. Skira 1994, avec plus de 120 reproductions en couleurs, toujours disponible aux éditions de La Dogana, ISBN 9782940055302. Cf. chez Fata Morgana, Remarques sur Palézieux par Philippe Jaccottet. Un autre texte d'Alain-Madeleine Perdrillat, "Une oeuvre de renouement" dans le n° 6 de la revue Conférence. Plus difficile à se procurer, un livre consacré aux aquarelles de Palézieux, préface de Pierre Vogt, aux éditions De Heer / Bibliothèque des arts, un volume qui complète les cinq tomes du catalogue de l'oeuvre gravé.


Cf aussi sur ce lien du blog de Florence Laude, un film des archives du Valais réalisé par Marie-Noele Guex, réalisé en septembre 1998. Une présentation de Maurice Chappaz, les vues d'un "pays qui disparaît", Gérard de Palézieux dans son atelier et puis au volant de sa voiture, utilisant le ventilateur pour faire sécher plus promptement une aquarelle. Au terme du film, la voix de Palézieux profére un poème du japonais Ki No Tsyrayuki : "Le reflet de lune qui habite l'eau / au creux d'une main / Réel, irréel ? j'ai été cela au monde".

Exposition Philippe Jaccottet et les peintres, 30 rue du Puit Neuf, aix en-Provence. Jusqu'au 26 juillet : François de Asis, Nasser Assar, Claude Garache, Alberto Giacometti, Jean-Claude Hesselbarth, Alexandre Hollan, Anne-Marie Jaccottet, Gérard de Palézieux. Sur ce lien de Poezibao, cf. article Philippe Jaccottet, la compagnie des peintres.

Au catalogue des éditions de la revue Conférence, plusieurs ouvrages à tirage limité avec des gravures de Palézieux : livres de Maurice Chappaz, Philippe Jaccottet, Piero Calamendrei, Yves Bonnefoy (une traduction des sonnets de Pétrarque).

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Un détail du placard Philippe Jaccottet / Claude Garache. 

 

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