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Aquarelle de Nasser Assar, 65 x 55 cm, 2007., photographie de M.N'Guyen.
J’ai devant moi, devant la table de salle à manger, sur laquelle j’écris ces mots, une aquarelle de Nasser, posée sur un meuble comme une icône, et devant laquelle je médite chaque jour, et c’est de la paix, du silence qu’elle m’offre, non des mots. Et chaque matin elle me fait penser au temps où nous nous rendions chaque année avec mon épouse, à l’automne ou au printemps dans ce cabanon au sud du Ventoux, au pied de Notre-Dame-des-Anges, où Isabelle et Nasser savaient si bien nous recevoir. J’aimais là-bas méditer le matin auprès de Nasser dans le jardin, et souvent avant que le jour se lève. Et c’était sans rien nous dire, osant à peine chuchoter parfois le nom de Plotin, que nous regardions chaque feuille, chaque herbe accueillir doucement la lumière et bientôt comme prendre feu.

Tout près de là Nasser se rendait chaque jour devant les mêmes bosquets d’arbres au pied de la même colline, dans ce qu’on appelait son « atelier », pour recueillir sur ses feuilles, le plus souvent au format « raisin », ce que ces buissons allaient lui offrir de couleurs ce jour-là et dont il allait à son tour nous faire présent dans ses aquarelles. Et à chacun de ces passages annuels ou bi-annuels, nous avions droit, dans une sorte de cérémonie rituelle, à une présentation du travail de son séjour, en présence parfois d’autres de ses amis, comme Philippe et Anne-Marie Jaccottet ou Alain Madeleine-Perdrillat. Quand c’était à l’automne, il y avait déjà du jaune dans les feuilles comme si, nourries du rayon jaune et doux de l’arrière-saison, elles annonçaient déjà que là-haut sur le Ventoux, il y aurait bientôt de la neige, qu’il serait bientôt temps de rentrer à Paris, pour achever, seulement par le souvenir ce qui pouvait  être resté à l’état d’ébauche, dans des jours trop courts et déjà presque froids.

Nasser attendait alors les réactions, mais le plus souvent il n’avait droit qu’à du silence. Et conscient comme il l’était que la peinture est « comme la poésie »,  je sais bien qu’il ne comprenait pas qu’un incorrigible bavard à propos de la poésie, ne soit pas capable d’en faire autant devant ses tableaux. Il avait fini, pourtant, avec dépit, par accepter cette justification que je lui avais faite une fois, en réponse à son agacement et qui était que le miracle de sa peinture était de me faire taire. Ce qui permet de rapprocher en effet peinture et poésie, avais-je dû lui dire, c’est que toutes deux nous désignent quelque chose qui est au-delà du discours, au-delà des mots, et que bavarder à propos de la poésie, c’est bien souvent au contraire s’attacher à ce qui reste du discours dans les poèmes et manquer justement ce par quoi la poésie est plus et autre que lui.
Je crois qu'il faudrait parler, non de beauté, mais de bonté devant ces bouquets d’arbres que nous offrait Nasser Assar. Après avoir créé le ciel et la terre, Dieu, nous dit la Genèse, avait trouvé que cela était bon ; il n’y est pas parlé de beauté, mais de bonté, comme si heureux de son œuvre Dieu avait éprouvé le besoin de l’offrir et avait pour cela inventé les hommes, la beauté n’ayant de sens que dans la bonté d’une offrande. Il me semble que c’est cela, le bien que l’on peut recevoir de  ces œuvres de Nasser, le sentiment que la bonté est possible, cette même bonté dont lui même rayonnait quand il nous accueillait de son sourire et de son silence.

Jean-Paul Avice, 26 juin 2012.

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