La Montagne à Majola, lithographie de Giacometti, 1957

Montagne à Maloja, lithographie de Giacometti, 1957

Giorgio Morandi ou bien Anne-Marie Jaccottet, dans une moindre mesure Gérard de Palézieux, sont sans doute les artistes sur lesquels Philippe Jaccottet a le plus volontiers médité et écrit. Parmi ses plus vives admirations, une place singulière est réservée à Alberto Giacometti.

Philippe Jaccottet écrivit tardivement à son propos, ses Notes Giacometti sont parues à l'occasion d'une commande, elles auraient pu ne jamais être composées : une exposition à propos de l'oeuvre gravé d'Alberto Giacometti se déroulait dans la proximité de Grignan, au château des Adhémar, du 16 juin au 30 septembre 2001. La parution de ce catalogue posthume ne peut évidemment pas effacer un épisode du début des années soixante pendant lequel Jaccottet entreprenait de traduireLes Solitudes de Gongora : chez Maeght, il fut pendant plusieurs mois fortement question que des gravures de Giacometti puissent accompagner la publication en tirage limité de cette traduction. La mauvaise santé d'Alberto Giacometti et quelques autres difficultés empêchèrent la réalisation de ce projet.

Les Notes Giacometti s'ouvrent sur l'évocation de la première grande exposition de la galerie Maeght, avenue de Messine, à Paris :"Je n'ai jamais oublié, moi qui oublie tant de choses, l'exposition de la galerie Maeght par laquelle Giacometti fit sa réapparition dans le monde de l'art, en 1951, après de longues années de travail acharné, mais demeuré caché : un saisissement, immédiat .... ". Lorsque cette exposition fut programmée, Giacometti venait d'avoir cinquante ans, Philippe Jaccottet en comptait vingt-six.

Dans l'entretien avec Philippe Jaccottet publié par Sébastien Labrusse, Alberto Giacometti est désigné comme la rencontre la plus importante sur le plan des arts plastiques, pendant les années vécues à Paris, entre 1946 et 1953. Jaccottet travaillait dans la capitale pour l'éditeur Henry-Louis Mermod:"Sa femme, Annette était ma cousine germaine, et elle avait été une amie d'enfance. Giacometti m'impressionnait beaucoup. Je suis allé le voir une première fois avec Mermod qui voulait lui acheter des dessins ; mais j'entends encore Giacometti lui répondre assez sèchement : "Vous ne m'intéressez pas !". Cependant je l'ai revu ensuite deux ou trois fois, grâce à mes liens avec Annette. Il me fascinait ... Bien qu'intimidant, il me touchait, car il pouvait dire des choses tellement humaines, en dehors de ses propos sur la sculpture. C'était quelqu'un vraiment pour qui on ne pouvait que sentir de l'amitié. Mais ma timidité a fait que je ne l'ai finalement qu'assez peu vu".

La Montagne à Majola, lithographie de Giacometti, 1957

Alberto, Annette Giacometti, Isaku Yanaîhara, 1961, photographie anonyme.

Depuis le décès de son père qui l'avait reçue en cadeau de sa nièce Annette, Philippe Jaccottet a accroché à mi-hauteur sur le mur de droite de son bureau de Grignan une épreuve d'artiste d'Alberto Giacometti. Montagne à Maloja fut imprimée en 1957. Unformat 50, 5 x 65, 5 cm, beaucoup d'acuité, un grand lacis de signes, fiévreusement transcrits dans une lumière hivernale : une oeuvre passionnément entraperçue par André du Bouchet qui venait quelquefois à Grignan, depuis son voisinage de Truinas.

"Le coup d'épaule d'un géant"

Ce paysage présente invinciblement plusieurs analogies avec les travaux de deux des créateurs que Giacometti admirait profondément, Hercule Seghers et Paul Cézanne. Par certains aspects, comme je crois pouvoir l'évoquer avec ce détail de la lithographie qui figure sur l'affiche de l'expositionPhilippe Jaccottet et les peintres,le relief de cette montagne qu'Alberto Giacometti regardait inlassablement depuis La Stampa, entre Haute Engadine et frontière italienne, fait irrésistiblement penser à la structure de la Sainte-Victoire, telle qu'on peut l'appréhender depuis la montée de Saint-Antonin. Voici ce qu'écrit Jaccottet à son propos :"L'élan de cette montagne a surplombé Giacometti depuis l'enfance. C'est l'une des plus admirables montagnes figurées que je connaisse : le coup d'épaule d'un géant qui se redresserait pour boire un grand verre glacé de lumière".

La Montagne à Majola par Giacometti.

Détail, Montagne à Majola.

Dans le courant du mois de mai 2012, Anne-Marie et Philippe Jaccottet se trouvaient en Engadine, suite à l'invitation de leurs amis Marie et Gérard Khoury. Ils se sont rendus à La Stampa et se sont arrêtés devant le grand chalet en bois vers lequel le sculpteur ne manquait jamais de revenir, principalement pendant l'hiver, lorsque le soleil peine pour pénétrer dans la vallée. Ils ont aperçu le village de la famille de Giacometti et se sont souvenus d'une photographie de Cartier-Bresson où l'on voit Alberto qui salue sa mère. Après quoi, ils sont allés visiter le cimetière de Borgonovo afin d'apercevoir la tombe d'Alberto Giacometti. Le bronze d'Eli Lotar qu'on nous disait avoir été scellé là où Giacometti fut enterré, ne figure plus sur sa tombe : la famille fut contrainte de le retirer, des personnages fort mal intentionnés ont à plusieurs reprises tenté de s'en empare.

Alain Paire

Jusqu'au 26 juillet 2012 l'expositionPhilippe Jaccottet et les peintres réunit des travaux - peintures, dessins et aquarelles -de François de Asis, Nasser Assar,Claude Garache, Jean-Claude Hesselbarth, Alexandre Hollan, Anne-Marie Jaccottet etGérard de Palézieux. On apercevra aussiMontagne à Maloja, l'épreuve d'artiste d'Alberto Giacometti. Galerie ouverte du mardi au samedi, de 14 h 30 à 18 h 30. Sur ce lien de Poezibao, cf article Philippe Jaccottet, la compagnie des peintres.
La traduction par Philippe Jaccottet des Solitudes de Gongora, disponible aux éditions La Dogana. Cf Au coeur des apparences, Poésie et peinture selon Philippe Jaccottet de Sébastien Labrusse, éd. de La Transparence.
Sur ce lien, un autre article,Yanahaira Isaku,l'ami japonais de Giacometti.

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