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Pierre et bois de Verbena, "Je suis venu te dire..."

L'hiver 2012 fut pour Pascal Verbena l'une des plus belles dates de sa trajectoire d'artiste. Le bonheur, et puis aussi une manière de justice immanente, voulurent qu'il expose l'une de ses pièces majeures dans l'endroit le plus magique et le plus visible qu'il puisse rêver pour son oeuvre, le musée d'Art brut de Lausanne, autrefois façonné par Jean Dubuffet et Michel Thévoz. Au milieu des années quatre-vingt, le collectionneur américain Sam Farber avait acheté à Verbena une pièce de grande dimension intitulée Holocauste. Acheminée dans un container, longtemps entreposée dans un appartement de New York, cette pièce posée sur socles de plus de cinq mètres de longueur - par la taille, la plus énorme parmi toutes celles que Verbena a pu réaliser - a retraversé l'Atlantique au début de novembre 2012 : Sam Farber a décidé d'en faire donation au musée de Lausanne. 

J'ai toujours affectionné les titres que Pascal Verbena donne à ses habitacles et stèles de bois. Ils sont à la fois simples et énigmatiques : il les appelle "Le miroir perdu", "L'oiseau porteur", "Tricéphale", "Coryphée", "Gémellaires", "Le goûteur", "Gorgone", "Marabout", "Hérisman", "Echauguette", "L'ultime voyage". L'ex-voto qu'il a présenté rue du Puits Neuf en juin 2012, répercutait le choc d'une douloureuse rupture. Sur le revers de sa boîte, il est écrit en guise de titre "Je suis venu te dire ..." : il faut comprendre qu'il est question d'une séparation définitive. Au centre, on aperçoit sculpté dans la pierre le corps défait d'une silhouette de Saint Sébastien dont la morphologie pourrait évoquer la souffrance du Christ, tel qu'il apparaît dans la peinture de Jean Malouel, à Vic-le-Comte et puis au Louvre.

Les petites loges de bois qui entourent l'auréole de cette figurine se souviennent des deux larrons ou bien des treillis qui barrent l'accès d'un confessionnal. Plus bas, les vitres de deux tiroirs laissent apparaître des fragments de lettres déchirées et des encres rouges, autant de meurtrissures pour qui avait commencé de lire. Le rebord inférieur est jonché de petits opercules : on aperçoit les nacres d'une poignée d'yeux de Sainte Lucie, sans doute une manière d'offrande pour que le voyageur reprenne son chemin. Tous les détails, les harmoniques et les rimes internes de cet objet de belle rudesse évoquent un difficile renoncement. Du silence, de la gravité et de l'immobilité, rien qui puisse amorcer une résurrection : la vitre qui protège cette paroi renferme quelque chose de révolu.

Pour cet ex-voto, Pascal Verbena a composé un assemblage de pierre et de bois qui anticipe ce stade de vieillissement au sein duquel les métamorphoses d'une création et leur inévitable usure finissent par se confondre. Chez lui, bien qu'il évoque une séparation et un chagrin relativement récents, l'objet n'est jamais "neuf", encore moins "actuel". Son travail relève de plus lointaines strates, il traverse et répercute d'étranges enfouissements ; des rites, des gestes et des cérémonies dont nous perdons le sens, d'irréparables leçons de ténèbres, un intense travail d'écoute et de recomposition le font basculer parmi des interrogations et des émerveillements beaucoup plus anciens.

Ce qui devient sourdement imparable dans ce travail, c'est le franchissement d'une frontière ou bien d'un seuil qui nous amène du côté de l'inconnu. Au départ, il y avait ce deuil d'un amour, une soudaine séparation, la lettre déchirée que l'artiste avait ensevelie. Lorsqu'il contemple le montage de cette figure christique et ces enchâssements de bois cloutés sombrement orchestrés, le regardeur perd de vue l'amorce qui déclenchait cette étrange aventure. L'objet réalisé par Pascal Verbena n'est pas uniquement un exutoire, sa surface est plus muette que prévu : il permet de cheminer beaucoup plus loin, puisqu'il faut tenter de déchiffrer un bloc d'énigme, affronter la rumeur et les silences d'une plus forte émotion. 

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"Moucharaby-Habitacle", 2002, Galerie Chave.

Avec cette pièce de forte sobriété, on assiste chez Pascal Verbena à un retour vers des formes antérieures, celles qu'il agençait lorsque ne s'étaient pas encore développés ses vastes dessins au stylo-bille marouflés sur toile et bois, son très prodigue bestiaire sous-marin qu'il désigne avec d'autres connotations, aussi signifiantes que les titres de ses sculptures. Pour ses dessins il a trouvé des titres comme "Tatou", "Kachina", "Malebouche", "Phalène", "Allobroge", "Pachamama", "Cryptogame", "Le chant des sirènes", "La dernière remontée" ou bien "Boustrophédon", le très fascinant système d'écriture qui change ligne après ligne les sens dont on fait lecture.

On rappellera que Pascal Verbena est né à Marseille le 16 août 1941. Fils de mareyeurs, il embarqua à l'âge de 18 ans sur des cargos de marine marchande qui partaient au large de l'Afrique. Au terme de ce dépaysement de quatre années, il fut recruté parmi les équipes de nuit du Tri Postal de Marseille : il y travaillera jusqu'à l'été de 1994, date de sa retraite. Totalement autodidacte, il ne fréquenta jamais les cours des Ecoles de Beaux-Arts et sut se créer lui-même ses repères esthétiques. Il doit quelques-unes de ses intuitions à la fréquentation du lithographe Jo Berto dont l'atelier du 62 rue Sainte lui permit de rencontrer, au seuil des années soixante, des artistes comme Louis Pons ainsi que des gens de théâtre proches de la troupe de Michel Fontayne : il lui arriva de passer par le château de Vauvenargues où Jacqueline et Pablo Picasso l'avaient brièvement reçu en compagnie de Berto. Parmi les artistes qu'il rencontra pendant sa jeunesse, Yvan Daumas et Jean-Marie Zazzi sont ses plus fidèles amis. En sus de sa perception du Vieux Port et de la Camargue, la maison qu'il a reconstruite aux Vigneaux, parmi les hauteurs des Alpes du Briançonnais, fait partie de ses plus précieux ressourcements.

Les photographies de Bernard Caramante sont de très belles archives pour ses premiers travaux. Pascal Verbena exposa à Marseille ses habitacles, ses pondeuses, ses bois flottés et ses marqueteries dans les galeries d'André Nègre et de Françoise Dufaure, ainsi qu'à l'Artothèque Antonin Artaud : bien qu'il soit à bon droit considéré comme un artiste de première importance par des critiques comme Michel Ragon et Laurent Danchin, son travail est faiblement perçu dans sa ville natale. Il fit à Paris, au 47 rue Jacob, ses trois premières véritables expositions personnelles en 1977, 1978 et 1979, grâce à la générosité de l'un des plus clairvoyants défenseurs de l'art singulier, le galeriste-architecte Alain Bourbonnais dont on retrouve la collection personnelle près d'Auxerre, dans les espaces de la Fabuloserie. Sa participation en 1978 à l'exposition des Singuliers de l'art du Musée d'art Moderne de Paris suscita sa présence lors de l'exposition Outsiders organisée l'année suivante à Londres par Victor Musgrave ; des galeries de Munich, Londres et New York présentèrent son travail. Depuis 1992, la galerie Chave de Vence prend remarquablement en charge la diffusion de son oeuvre. Madeleine et Pierre Chave ont accompagné ses expositions à l'Hospice Saint Roch d'Issoudun ainsi qu'au musée de la Poste ; ils ont mis en pages ses livres d'artistes et ses catalogues, avec des signatures d'écrivains comme Marc Le Bot et Gilbert Lascault. La plus récente des expositions vençoises de Pascal Verbena s'est déroulée pendant l'été de 2010 : elle évoquait son Retour de Saint Jacques de Compostelle, son voyage et ses méditations en compagnie de Nelly.

Holocauste / Verbena

L'Holocauste de Verbena, musée de l'art brut de Lausanne (photo Caroline Smyrliadis).


Un bonheur vient rarement tout seul, 2013 ne fut pas seulement marqué par la présence d'une pièce de Pascal Verbena au musée d'art brut de Lausanne. En guise de complément, on apercevait un échantillon de son travail à la Halle Saint Pierre de Paris. Dans le cadre de son tour du monde de l'art outsider, Martine Lusardy composait sur les deux étages de son musée un hommage à John Maizels, le responsable de la revue américaine Raw Vision : dans cette exposition de septembre 2013, on retrouvait des pièces de Verbena.  

Alain Paire.

Décembre 2014, cf. sur ce lien, la participation de Pascal Verbena dans un film de Pierre Meynadier, à propos des cabanonniers de Port Saint-Louis du Rhône.

Du 3 au 30 décembre 2012, au 30 rue du Puits-Neuf, à l'occasion de l'exposition André Nègre collectionneur et galeriste, deux oeuvres de Verbena. A propos de Pascal Verbena, d'Alain Bourbonnais et de Jo Berto, cf cet autre article sur ce lien.

En novembre 2007, la galerie de la rue du Puits Neuf présentait également deux travaux de Pascal Verbena, un grand rétable et un dessin de Marabout, lors de l'exposition Noirs dessins qui rassemblait cinq artistes méditerranéens, Jean Amado, Robert Blanc, Jean-Jacques Ceccarelli, Louis Pons et Jean-Marie Sorgue.

En juin 2012, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, exposition Ex-voto d'aujourd'hui, vingt-et-un artistes : Robert Blanc, Pierre Bramanti, Vonnick Caroff, Jean-Jacques Ceccarelli, Don Jacques Ciccolini, Odette Ducarre, Michel Houssin, Kamel Khelif, Florence Laude, Emmanuel Lacroix, Jean Lérin, Marie Morel, Myriam Paoli, Annick Pegouret, Serge Plagnol, Ron Maraval, Felipe Sabatièr, Julien Solé, Pierre Souday, Pierre Vallauri et Pascal Verbena.

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