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Jusqu'au 26 juillet 2012, l'exposition Philippe Jaccottet et les peintres réunira des travaux -  peintures, dessins et aquarelles - de François de Asis, Nasser Assar, Claude Garache, Alberto Giacometti, Jean-Claude Hesselbarth, Alexandre Hollan, Anne-Marie Jaccottet et Gérard de Palézieux. En écho à la parution du livre de Sébastien Labrusse publié par les éditions de La TransparenceAu coeur des apparences / Poésie et peinture selon Philippe Jaccottet est précédé par un entretien d'une vingtaine de pages, réalisé avec Jaccottet en juillet 2011, En compagnie des peintres.

Sébastien Labrusse a consacré une part de son travail à l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, dont il a publié aux éditions de La Transparence une édition critique du Lévite d’Éphraïm. Il a publié des poèmes et des proses dans les revues L’Instant d’aprèsRehautsLe Nouveau recueil. Dans le cahier 14 du Temps qu'il fait consacré à Philippe Jaccottet, préparé par Patrick Née et Jérôme Thelot (2001), une première étude, L'épreuve de la joie.

Jean Fusier donne ici compte-rendu de son livre. Pendant une saison de la fin des années soixante, deux personnes m'ont donné à découvrir la poésie de Philippe Jaccottet. Il y eut tout d'abord au Seuil dans la collection Pierres vives, l'un des chapitres du grand livre de Jean-Pierre Richard, Onze études sur la poésie moderne. Ensuite, la discrète complicité de Jean Fusier : voici déjà plus de quarante ans, il connaissait admirablement l'oeuvre de Jaccottet.
 

Au coeur des apparences, chronique de Jean Fusier.

Le livre de Sébastien Labrusse s’ouvre sur un entretien où Philippe Jaccottet décrit comment s’est formé son intérêt pour la peinture et le rôle qu’y ont tenu les rencontres avec les artistes. Il évoque particulièrement bien les personnalités, si opposées, de Chagall et Giacometti, l’œuvre de ce dernier, étant avec celle de Morandi, une de celles qui ont le plus compté pour lui. Il insiste sur  le paysage en soulignant l'analogie qui existe pour lui entre vision de la peinture et découverte du monde : Les émotions que j'ai éprouvées face à certains tableaux ont été vécues d'une manière analogue à celles que j'ai ressenties en marchant dans la campagne : elles ont été d'autant plus fortes qu'elles étaient inattendues, donc saisissantes (p. 7). Il revient aussi sur la question de l’image littéraire et s’en explique avec une grande clarté.

Ces deux aspects introduisent bien l’essai de Sébastien Labrusse qui étudie l’expérience du paysage dans l’œuvre de Philippe Jaccottet et tente, après en avoir cerné les différents caractères, d’en  dégager la signification. Une première partie analyse les liens entre paysage et peinture. L'auteur souligne la préférence de Philippe Jaccottet  pour la peinture de pur paysage, débarrassée de tout récit historique ou mythologique et réduite parfois à de simples fragments de nature. À partir du Paysage avec Diane et Orion aveugle de Nicolas Poussin où la figure du géant semble se fondre dans une nature sans âge, il met en lumière deux caractéristiques de l’expérience poétique du paysage, peint ou naturel [1] : l'effacement de toute réalité historique et le sentiment ainsi d’être proche de ce que Philippe Jaccottet nomme l'Origine. Nous sommes émus par quelque chose de fragile, d'éphémère, ne comportant paradoxalement aucun signe d’humanité. Ce sentiment de l’origine désigne aussi l’impression d’avoir atteint un centre autour duquel, pour un moment, le monde viendrait s’ordonner et s’immobiliser. Jaccottet emploie aussi le mot de Sacré pour qualifier cette présence et plusieurs pages de S. Labrusse commentent  particulièrement bien  cette expression : aucune transcendance définissable n’est donnée, aucun dieu conçu comme une puissance surnaturelle, aucun savoir, ne sont induits de l’expérience du monde. Cet indéchiffrable, cette parole énigmatique que le paysage semble nous délivrer, que Jaccottet nomme aussi un « souffle », doit être interprétée comme le signe de l’invisibilité de notre propre sensibilité, au sens où la phénoménologie de Michel Henry, à laquelle S.  Labrusse se réfère, l’entend. Ainsi, lorsque je suis saisi par le spectacle (mot déjà un peu trop théâtral) de la lumière du soir, ce n’est pas objectivement que je vois les choses ;  ce qui m’apparaît et rend vivant le monde c’est ma propre sensibilité : sans elle n’existeraient ni l’impression de douce fraîcheur, ni, avec la progression de l’ombre et la montée de la lune, le sentiment du temps qui s’écoule[2]. De même, c’est par l’unité de ma sensibilité qu’existe aussi l’unité du monde perçu. On saisit mieux ainsi que ce que dit la « parole » du paysage, soit ressenti à la fois comme le plus proche et le plus caché.

aquarelles de Gérard de Palézieux
Une des aquarelles de Gérard de Palézieux qui sera présentée fin juin, rue du Puits Neuf.

L’expression de cette  invisibilité est étroitement liée à la critique de l’image littéraire, souvent commentée par Jaccottet et  reprise ici dans un contexte qui la fonde philosophiquement. Image à la fois indispensable pour éviter une simple nomination objective mais toujours fausse si l’on ne la considère pas d'abord comme une ouverture sur l'invisible [3].

S. Labrusse  examine ensuite une autre caractéristique du sentiment du paysage : la joie soudaine qui l’accompagne. Foyer qui  irradie l’œuvre (p.71),  plénitude incompréhensible tant elle paraît contredire le poids si lourd de la confrontation avec le deuil et la souffrance. Quel rapport établir entre ces deux réalités, pourtant souvent rapprochées dans un même recueil ? La joie inclut l’émerveillement, elle exprime le sentiment d’un monde ouvert, sans limite, où semblent résonner les accords d’une fête. Mais comment l’épreuve de la douleur et l’expérience de la joie peuvent-elles avoir un lien ? Par leur différence radicale et leur enracinement commun dans la sensibilité, explique S. Labrusse : Une fleur ne pleure pas, ne souffre pas ; et, si l’on se place à un plan phénoménologique, il faut dire qu’elle ne meurt pas ni d’ailleurs ne vit. Seul sans doute l’homme meurt, est capable de la mort – ce qui n’a rien d’héroïque – et ce qui est infiniment plus fondamental, seuls les êtres doués d’un corps vivant, et donc souffrant comme jouissant, s’éprouvant eux-mêmes, vivent –  d’une vie qui n’a rien à voir avec la vie biologique (p. 93). C’est de cette opposition que S. Labrusse fait aussi naître le sentiment de la beauté :  C’est en outre peut-être bien l’étrangeté même du monde de la terre à notre condition qui le doue à nos yeux de beauté (p. 94). Dans le contact avec le monde notre sensibilité donne présence à ce qui est le plus contraire à nous-mêmes, par sa simplicité et sa totale innocence, ce que Jaccottet appelle souvent la fraîcheur. Mais une telle expérience n’a, semble-t-il, rien à enseigner à celui que l’approche de la mort terrifie ou à celui qui souffre et n’attend qu’une chose, l’arrêt de sa souffrance. Les deux expériences sont posées sans rapport l’une avec l’autre, l’une faisant presque nécessairement oublier l’autre. Leur relation avec les mots est aussi opposée : autant la joie provoque la parole autant la douleur la refuse[4]. Dire la douleur ne semble jamais parler d’elle que de l’extérieur.  Les expressions « et néanmoins » ou « et pourtant » qui se retrouvent dans plusieurs textes de Jaccottet marquent bien la nécessité de tenir compte des deux modalités de la sensibilité, comme deux faces d’une même médaille. Mais S. Labrusse avance un peu plus loin : la joie ne peut avoir pour seule cause l’étrangeté de la nature. À travers la perception d’un pré ou du cri d’un oiseau dans l’espace du ciel, autre chose est dit qui, s’il n’est pas une réponse à l’angoisse, peut en tenir lieu. Par son détachement de la durée humaine, par l’impression de fraîcheur et de nouveauté[5] qu’elle éveille, l'ouverture au monde suscite en nous un sentiment vivant d’éternité. La joie qu'il procure, est bien le signe qu’il annule, hors de tout savoir, le temps d’à peine le saisir, d’à peine être saisi[6], la pensée de la mort.

L’étude très attentive et dont seules les grandes articulations sont ici présentées, fait particulièrement bien comprendre la cohérence profonde de l’œuvre de Jaccottet. Sébastien  Labrusse la conclut en rappelant l’importance de la parole poétique qui, par sa capacité de dire le regard poétique sur le monde, porte l’espoir d’un partage avec autrui. Partage poursuivi aussi par le peintre à travers les couleurs.

Jean Fusier

Sur ce lien de Poezibao, cf article Philippe Jaccottet, la compagnie des peintres.

 

[1]  Le texte « Hameau », qui se présente un peu comme un grand tableau, montre bien cette fusion des éléments humains dans l’espace naturel : les murs des fermes, ne sont pas différents des roches, les fleurs blanches des arbres si elles évoquent un moment des jeunes filles, redeviennent de simples fleurs de poiriers, et les buissons semblent aussi rouillés que des engins de fer (Après beaucoup d’années, 2008, p. 198-202).
 
[2]    On se réfèrera au moment décrit dans Paysages avec figures absentes, 1977, p. 125. Hors de la perception par mon corps le monde ne pourrait être comme l’indique fortement le poème qui clôt À la lumière d’hiver, "qu’une trace glacée/pour les seuls yeux sans paupières d’autres astres " (1977, p. 97) .
 
[3]    Le poème « Aide-moi maintenant, air noir et frais » (À la lumière d’hiver, p. 85) exprime particulièrement bien la difficulté d’exprimer cette parole indéchiffrable à la fois dans ses images et leur négation ainsi que dans son rythme qui suit celui de la marche, et jusque dans ses espacements qui sont comme les marques du souffle apaisé du promeneur.
 
[4]    La fin du texte « Rouge gorge » (Et, néanmoins, 2001, p. 59) assume avec force ce refus. Pourquoi parler quand seuls les gestes ont encore peut-être un sens, dicté, non par la beauté, mais la pitié.  « Plutôt le linge et l’eau changés / la main qui veille / plutôt le cœur endurant », lit-on dans Leçons, 1977, p. 13.
 
[5]    Nouveauté ne désigne pas ici  une chose inconnue mais une présence simple et habituelle qui, séparée de notre vie psychologique,  nous apparaît alors comme un don.
 
[6]    Après beaucoup d’années, p. 97.

 Beaurecueil
1 juillet 2012, lendemain de vernissage à Beaurecueil, on aperçoit de gauche à droite Florian Rodari, Philippe Jaccottet, Catherine Labrusse, Claude et Helène Garache, Anne-Marie Jaccottet, Isabelle Assar, Alain Madeleine-Perdrillat, Sébastien Labrusse (photographie de Clémence Madeleine-Perdrillat).

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