Claude_Venezia_01

Claude Vénézia était né en 1941, à Paris, dans le quartier de la Bastille. Jeudi 28 novembre 2013, au cimetière Saint-Pierre d'Aix-en-Provence, nous étions une centaine d'amis avec lui, pour son dernier voyage. Il y avait son épouse Colombe et son fils Thibaud, des musiciens ont joué à deux reprises de l'accordéon et du violon pour redire son amour de la musique. C'était une après-midi avec un beau soleil d'hiver. Il y avait de la tristesse, de l'amitié et du recueillement, ce fut un enterrement très émouvant. Sa tombe n'est pas loin de celle de Cézanne. Je n'ai presque rien changé à l'article que j'avais mis en ligne pour son exposition de mai 2012 . J'aime beaucoup le titre qu'il lui avait donnée, "Passé simple".

Claude Vénézia enseigna pendant dix ans la photographie à l'Ecole supérieure d'Art d'Aix-en-Provence. Autrefois piéton des rues de Paris, il a porté son regard sur les grands bouleversements urbains des années 60 et 70 du vingtième siècle, ainsi que sur le monde ouvrier et les marges sociales. Pour présenter ses photographies, on peut lui redonner la parole et recopier quelques-unes des pages du livre Le Paris de Léon Claude Vénézia (éd. du Réverbère/ Parimagine) dont il a rédigé la préface. Sur la page de garde, Claude se définit comme un autodidacte "influencé par la littérature et le cinéma. Il pratique un genre de photographie qui tient autant du reportage que de l'autobiographie".

Plus loin, page 5, Claude Vénézia écrit : "La photographie a surgi dans ma vie comme une évidence. Je ne possédais ni l'art de la parole ni l'aisance de l'écriture, pas plus que l'habileté de la main pour dessiner le monde. Mais je savais écouter et imaginer. Sensible aux infinies variations de la lumière, j'avais des yeux pour voir. Un camarade d'armée me céda un modeste appareil 24 x 36 avec lequel je fis immédiatement des portraits. Le résutat m'enthousiasma ; j'avais découvert l'objet capable de donner forme à ce que je ressentais. Et dire le monde sans passer par la parole".

Claude_Venezia_02

Page 10 ... "L'acte du photographe est une question posée au monde. Ses choix, qui lui apparaissaient tout d'abord comme un simple rapport à la réalité, deviennent bientôt plus conscients. La relation entre les apparences et son propre univers mental s'affirme. Errant à travers les chantiers de Belleville, j'étais transporté dans un autre temps ; je franchissais des portes rouillées, pénétrais dans des bâtisses aux charpentes calcinées, observais les couleurs des murs, méditant sur les traces de vie qui subsistaient encore. Des images fantômes surgissaient. En donnant forme à ce qui ne pouvait être dit, j'inversais les signes et m'appliquais à transformer mon angoisse.

Etait-ce ma propre différence qui me faisait observer les travailleurs étrangers courbés sur les pavés, poussant le marteau-piqueur ? Ceux qui étalaient l'asphalte chaud, et ceux qui s'abîmaient les poumons en déchargeant des sacs noirs de charbon. Je revois, par-delà les années, ces ouvriers se réchauffant autour d'un feu de chantier pendant leur pause, tandis que la neige tombait sur Belleville. Nous échangions un geste amical ; ils cessaient pour un instant d'être invisibles".

Claude_Venezia_03

Un autre extrait de sa préface, page 25 : "J'avais sans cesse l'appareil en bandoulière mais photographier me semblait moins un travail qu'une manière de vivre. Relativement libre de mon temps, je me livrai alors à d'autres activités. J'achetais un accordéon diatonique, instrument peu encombrant dont on pouvait apprendre à jouer d'oreille. J'avais en mémoire les chanteurs des rues de mon enfance autour desquels la foule faisait cercle, reprenant les refrains, partition en main. Ce fut le viatique dans lequel je puisais mon premier répertoire".

Claude_Venezia_04

Page 27 : "J'imagine parfois que la trace de nos déplacements au cours de l'existence pourrait être cartographiée. Ce dessin sur la carte du monde serait une métaphore de notre passage. Je vois cette ligne courir de place en place, se surligner par le nombre d'allers et de retours effectués sur les mêmes lieux, s'éloigner, revenir, croiser les lignes déja parcourues, se fixer en un point et ainsi de suite, depuis notre naissance jusqu'à notre fin. L'image révélerait-elle une signification cachée ? La photo reste encore aujourd'hui prétexte à satisfaire ma curiosité, fil conducteur vers de nouvelles rencontres. Tout au long de ma vie, j'ai marché à travers villes et campagnes, souvent sans intention précise, sinon celle de frotter ma pensée à la surface du monde, m'étonner de sa diversité. J'ai croisé des visages, des corps, attrapé des paroles au vol. Je me suis toujours tenu prêt "face à ce qui se dérobe" (Henri Michaux).

Une courte phrase de Claude Vénézia pourrait résumer son appréhension du monde : "C'est quand tout semble noir qu'une petite lumière s'allume". Dans un texte qu'il a rédigé pour présenter son exposition du 30 rue du Puits neuf, il ajoute :

"Les temps changent. Ils avaient déjà bien changé depuis Apollinaire. Au siècle dernier, sous le pont Mirabeau tel que je l’ai connu, coulait la Seine et le flot des voitures.

Au siècle dernier, sous les pavés du futur Centre Beaubourg, existait une plage. Un mirage sans doute, ou un trompe-l’œil semblable à ce mur peint par Morellet.

La photographie est de même nature. Elle envoie au présent des éclats de passé par le jeu des miroir de la mémoire.

Ici, douze images échappées de mes déambulations parisiennes. C’était il y a un siècle ! Nos rêves d’alors et nos indignations n’étaient pas moindres que celles d’aujourd’hui.

Mais nous sommes mal placés pour nous offrir le luxe de désespérer. Patience.

Et que vienne, que vienne, le temps dont on s’éprenne".

**** Exposition de Léon Claude Vénézia Passé simple / Photographies parisiennes 1960 / 1980. Livre des éditions Parimagine disponible à la galerie, 25 euros. Du mercredi 2 mai au samedi 19 mai 2012, galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. 

Sur cet autre lien, cf l'article de Léon Claude Vénézia, J'ai rencontré Jules et Jeanne Mougin. Vénézia a également composé pour le site de la galerie un article à propos du sculpteur Raymond Moralès (sur ce lien) ainsi qu'une chronique pour la parution de la Correspondance Chaissac / Mougin (cf. ce lien).

Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?