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Portrait de Paul Nizon par Frédéric Pajak

Entre deux tours, le très singulier hebdomadaire de Frédéric Pajak qui débuta Neuf semaines avant l'élection, rencontrera mercredi 25 avril son terme provisoire. Ce ne sera pas forcément son dernier numéro, il est fortement question que ce phénix puisse connaître sa renaissance : Frédéric Pajak pourrait s'associer avec des mécènes de bon aloi qui lui permettront de poursuivre l'expérience. Il a d'ores et déja rempli son contrat, il a commis avec l'équipe de ses proches amis écrivains et dessinateurs quelque chose de merveilleusement audacieux. Jacques-Armand Cardon lui avait par exemple confié neuf grand dessins qu'il fallait publier en grande dimension, au moins la moitié de la dernière page de tourne de son format 56 x 39 cm : semaine après semaine nous avons découvert des dessins qui sont presque "des cathédrales", et non pas des formats réduits comme ceux qui paraissent régulièrement chez le plus fidèle employeur de Cardon, Le Canard enchaîné.

Frédéric Pajak est un infatigable travailleur-prospecteur-éditeur qui affectionne les aventures. Il raconte avoir créé pendant ses vies antérieures "vingt-et-un ou bien vingt-cinq revues et périodiques de durée variable". Il préfère le rythme régulier de l'hebdomadaire à celui du mensuel qui implique des moments d'attente et puis ensuite des jours de bouclage sans relâche. Chaque semaine apporta son lot de surprises et d'improvisations, l'épisode de l'hebdo "qui ne parle pas des candidats" s'est déroulé sans douleur ni paranoia : les personnes que Pajak coopte sont des créatifs sans illusions particulières. Chaque lundi, l'équipe s'est réunie dans un restaurant chinois, pour discuter et apporter de nouvelles idées. Roland Jaccard, son vieil allié lorsqu'il travaillait pour les Puf, fut continuellement présent pour susciter apports neufs et angles d'attaque ; Frédéric Pajak avait souvent l'embarras du choix pour intégrer ce qui surgissait et ne pas être contraint, faute de place, de raccourcir les textes et les images.

Impossible de caractériser ce que l'on découvre dans le flux des remises en question de ces neuf semaines. Personnellement, j'ai bien aimé les contributions de dessinateurs comme Anne Gourouben, Aseyn, Mix et Remix, Olivier Bramanti, Martial Leiter et El Roto, les textes de Pascal, de Geneviève Brisac, de Frédéric Pagès et de Philippe Garnier. Les thèmes et les rubriques abordés - "l'incompétence", "l'imposture", "L'Afghanistan", "La démocratie", "L'architecture au bord du gouffre", "Relire Jean Amery", "Plan de sauvegarde de la mélancolie" - relançaient volontiers écriture et réflexion ... Parmi les découvertes inattendues, je pointerai volontiers dans le n° trois de l'hebdomadaire, les apparitions des comics années trente d'un étonnant imagier, Pierre Bramanti, un autodidacte qui vit à Marseille, le père des jumeaux dessinateurs Olivier et Jean-Philippe Bramanti.

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Gun justice, © Pierre Bramanti.

Dans le n° Deux semaines avant l'élection paru mercredi 18 avril, Frédéric Pajak a portraituré le visage de l'une de ses vieilles connaissances et amis, le romancier Paul Nizon. Ses dessins accompagnent "Contre la fabrique de la littérature", un entretien noué en novembre 1997 qui évoque son ancienne activité de critique d'art et son immense amitié pour Elias Canetti : "j'étais comme un illettré à côté de lui. Il débordait de vie, d'une vie qui devenait avec lui follement intéressante Il savait à merveille la transformer rien qu'en parlant". Au début de cet entretien, Nizon raconte que pour mieux travailler, il quitte chaque jour son domicile vers midi et fait ensuite une heure de trajet pour rejoindre le "petit atelier sans aucun confort" où il compose ses livres. "Jai toujours eu besoin pour écrire de ces petits abris pour démunis qui garantissent un annoymat absolu"... "Quand je rentre du travail, c'est magnifique : je traverse le parc Monceau, là encore il y a des sensations ... Quand on reste planqué dans une cellule pour travailler de midi à huit heures avec un sandwich, c'est comme si on revenait au monde ! Je vois les gens qui traversent le parc, le métro, le bus ... c'est toute une panoplie de sensations et d'images".

Relisant ces derniers jours la poésie d'Ossip Mandelstam et regardant souvent les dessins rassemblés rue du Puits Neuf, il m'a semblé qu'avec ses noirs et blancs, ses montages et ses digressions, le travail multiforme de Frédéric Pajak n'était pas du tout "décalé". Ses dessins relèvent précisément du monde d'aujourd'hui : ils tirent pour partie leur origine du côté d'une vaste mémoire qui traverse toutes sortes d'images et de récits. Quand il commente Mandelstam, Giorgio Agamben pourrait faire écho à l'entreprise que Frédéric Pajak déploie avec une magnifique obstination : "Tous les temps sont obscurs quand on en éprouve la contemporanéité ... Etre contemporain est, avant tout, une affaire de courage : cela signifie être capable non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment".

Alain Paire

Site Neuf semaines avant l'élection sur ce lien. Pour la collection Les Cahiers dessinés de Buchet-Chastel dirigée par Frédéric Pajak, cet autre lien.

Noir et Blanc / Walter Benjamin exposition de dessins de Frédéric Pajak, jusqu'au samedi 28 avril 2012 dans le cadre du Festival de Bandes dessinées / Rencontres du Neuvième art d'Aix-en-Provence. Galerie A.Paire, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Tél 04.42.96.23.67.

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Alain Paire et Frédéric Pajak, à  la Méjanes/ Cité du Livre d'Aix-en-Provence, samedi 14 avril 2012

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