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Au bord du gouffre, dessin de Frédéric Pajak paru dans Quatre semaines avant l'élection.

Converser avec Frédéric Pajak permet d'emprunter toutes sortes de cheminements. Ce dessinateur / lecteur /écrivain / éditeur a plusieurs vies, sa cohérence et sa prodigalité sont étonnantes : Gébé qui publia et fit publier des milliers de pages, "qui a réfléchi, ri aux larmes, dessiné et écrit jusqu'au bout", est l'une des personnes qu'il admire et affectionne infiniment.

On sait qu'avec beaucoup d'audace, et pour autant sans illusion particulière, Frédéric Pajak réalise actuellement, pendant neuf semaines de ce trimestre un périodique dont la courbe de vie s'achèvera bientôt, l'ultime numéro devant paraître entre les deux tours. Quatre-vingt écrivains et dessinateurs, déja célèbres ou bien presque inconnus, participent à la rédaction de cet hebdomadaire titré Neuf semaines avant l'élection. En tant que rédacteur en chef, Pajak intervient rarement. L'une de ses réalisations, un immense dessin apparaît pourtant dans la page centrale du numéro des Quatre semaines avant l'élection : sur le bord immédiatement abrupt d'une falaise, en contrepoint d'un noir lacis d'arbres et de fourrés, sept adolescents essayent de se prendre pour des coeurs vaillants. Un seul de ces collégiens, le troisième en partant de la gauche, semble capable d'ironie et de détachement. Situables entre Guerre des boutons et film de Louis Malle, les autres frissonnent, tout en tentant de se donner contenance.

Parmi les dessinateurs que Pajak a conviés dans son hebdomadaire, certaines signatures nous sont devenues familières. Mix et Remix habille la première page, on aperçoit un grand format d'El Roto en page 2, on retrouve fréquemment les grisés mélancoliques d'Anne Gourouben ainsi que la très saine virulence de Martial Leiter. Cardon réalisa la grande page centrale du premier numéro et s'incruste dans la tourne : Pajak lui fait toujours de la place, il estime que les magnifiques dessins de Cardon n'ont pas l'espace qu'ils méritent dans les pages du Canard enchaîné. Dans le n° paru Quatre semaines avant, la vision par Cardon d'un homme de Pouvoir qui navigue sur un piètre radeau tout en perdant sa dernière chaussure, est parfaitement convaincante.

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Le pouvoir, dessin de Cardon.

A l'exception d'El Roto, ces dessinateurs figurent dans la collection des Cahiers dessinés que Frédéric Pajak dirige depuis dix ans aux éditions Buchet-Chastel. Dans cette collection dont la responsabilité lui fut confiée par Vera Michalski-Hoffmann, plus de cinquante volumes sont parus. Cardon a publié La véridique histoire des compteurs à air, Anne Gourouben est l'auteur de 100, Boulevard Montparnasse, Martial Leiter a fait paraître en mars Tous rebelles. Ces trois titres figurent dans un ensemble où l'on trouve aussi bien Copi, Fournier, Gébé, Muzo, Noyau et Anna Sommer que Gilles Aillaud, Pierre Alechinsky, Guillaume Apollinaire, Christian Boltanski, Henri Cartier-Bresson, Christian Dotremont, Friedrich Dürrenmatt et Raymond Queneau.

L'un des grands regrets de Frédéric Pajak  est de n'avoir pas autrefois obtenu les droits qui lui auraient permis de publier un recueil des dessins de Bruno Schlulz ; par contre, l'un des grands succés de sa collection profile le Paris sans fin d'Alberto Giacometti. De passage à la Méjanes le 14 avril, Frédéric Pajak reviendra prochainement dans les parages d'Aix-en-Provence. Il prépare pour la rentrée d'octobre la parution d'une monographie à propos d'un artiste qui peignit entre Château-Noir, Chapelle Saint-Joseph et Tholonet, François Aubrun (1934-2009), un grand ami de Pierre Tal-Coat : en mars 2004, dans le numéro quatre des Cahiers dessinés, Nicolas Raboud avait évoqué les travaux de ce peintre de "l'effacement".

Après quoi, la conversation nouée à la Méjanes quittera la sphère des activités de rédacteur en chef et de directeur de collection de Frédéric Pajak afin de mieux évoquer ses livres et ses dessins. La cinquième réédition en septembre 2011 chez Noir sur blanc de son maître livre Une immense solitude / Avec Frédéric Nietzche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin, sera l'un des axes de ce dialogue. Cette édition ne comporte pas seulement une nouvelle préface, elle est franchement différente de sa première mouture : la plupart des dessins où l'on voyait apparaître des personnages dotés de nez de polichinelles ont été supprimés, les épisodes qui concernaient Cesare Pavese sont développés et amplifiés.

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Frédéric Pajak est l'inventeur paradoxal d'un nouveau genre, le récit écrit et dessiné. Ses images ne sont jamais les illustrations du texte qui les accompagne, elles entrent en discord ou bien agissent comme une spirale de correspondances et d'échos. En parcourant ces confessions d'un enfant d'un siècle qui enchevêtrent réminiscences, vertiges et entrevisions, on éprouve le sentiment de découvrir le montage de plusieurs livres.

Turin est la ville d'élection, "triste et grave" où Pajak sera constamment revenu : "J'ai vu Turin, je suis devenu Turin et plus jamais je n'ai dormi comme avant". Frédéric Pajak a profondément aimé les rives du Pô, les cimes des montagnes enneigées, les architectures, les rues, les passages, les cafés, les berges, les jardins publics, les perspectives muettes, les portes cochères, les églises désaffectées, les usines et les crépuscules de cette cité souvent baroque qui "n'a jamais étouffé sous les ruines de l'Antiquité". Il a fait siennes certaines citations de Montaigne et de Joubert ainsi que cette remarque de Giorgio de Chirico qui affirmait avoir découvert "dans les livres de Nieztche la mélancolie des belles journées d'automne, l'après-midi, dans les villes italiennes". Parce qu'il s'est tenu au plus près des perceptions de Cesare Pavèse, il interprète admirablement la surdité et l'énigme de certains fragments du Piémont : "La nuit tombe, brumeuse, les villas disparaissent et il reste les échines sombres, hirsutes, des collines sauvages, estompées".

Relisant lentement ou bien feuilletant dans le désordre les livres de Frédéric Pajak - son Schopenhauer, Chagrin d'amour qui évoque Apollinaire, Humour qui retrace la vie de Joyce - il semble qu'une inguérissable douleur finisse toujours par l'emporter. Certes, on découvre toutes sortes d'avancées, des plages de silence ou d'apaisement, des moments d'émancipation et d'affranchissement, la preuve en est le montage de cette réédition d'Une immense solitude qui défait plusieurs empiègements. Ce singulier mélange de voyages, de digressions, de provocations, d'inquiétudes et d'affections n'empêche pourtant pas le retour vers une manière de scène primitive. On est invinciblement ramené vers ce moment d'effroi que répercute à sa façon le "Bord d'abîme" qui fait vaciller les adolescents de la page centrale de Quatre semaines avant l'élection. Frédéric Pajak revient toujours à cet instant pendant lequel il apprit que son père disparaissait dans un accident d'automobile. L'insolence et l'humour, les ressources de l'intelligence et de la culture, le refus de la résignation et de toute allégeance au monde des dominants, le goût pour la rigueur et l'élégance du travail bien fait, les devoirs de l'amitié ne le quittent jamais. Cependant, une blessure ne se referme pas. Pour lui comme pour ses lointains frères d'armes patiemment rencontrés, Nietzche ou Pavese, ce qui prévaut est irréparable : un monde mutilé demeure présent, celui d'"un orphelin, un gamin mouillé devant la tombe d'un père".

Alain Paire

A 16 heures, samedi 14 avril, Cité du Livre / La Méjanes, 10 rue des Allumettes, Aix-en-Provence, en coordination avec le Festival de Bandes dessinées d'Aix-en-Provence/ Rencontres du Neuvième art, dialogue public d'A. Paire avec Frédéric Pajak, entrée libre.

Noir et Blanc / Walter Benjamin exposition de dessins de Frédéric Pajak, jusqu'au samedi 28 avril 2012. Galerie A.Paire, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Tél 04.42.96.23.67.

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Fréderic Pajak, décembre 2011, Paris.

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