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Comme Le Canard enchaîné, il surgit dans les kiosques le mercredi. Depuis sa troisième livraison, cet hebdomadaire compte seize pages. Simultanément, le grammage de son papier a pris du corps et de l'épaisseur, il évoque à présent la texture du Monde diplomatique. Ce nouveau périodique plein d'interrogations, d'ironie, de rage et de malice est foncièrement éphémère. Sa soudaine apparition et sa brusque disparition sont lucidement programmées : son cycle bref s'achèvera avec son neuvième numéro, entre les deux tours de l'élection présidentielle. Le titre se modifie au fil des semaines. La première livraison s'intitulait Neuf semaines avant l'élection, nous l'avons aperçue dans les kiosques le mercredi 29 février. Mercredi 14 mars, il s'agissait de Sept semaines avant l'élection. Sur le bandeau, aucune méprise n'est possible : il est clairement mentionné qu'il s'agit d'un " journal qui ne parle pas des candidats".

Dans une video ainsi que dans son premier éditorial, son initiateur-directeur-rédacteur en chef Frédéric Pajak explique que l'invention et la fabrication de ce journal sont l'unique régime de vie qu'il puisse se frayer pour ne pas périr d'ennui et de colère en face des "enfantillages" de la campagne électorale. Auparavant et pas uniquement pendant sa jeunesse, Pajak fut souvent le contributeur ou bien le créateur de toutes sortes de revues, journaux et périodiques : le dernier mensuel qu'il fit renaître de ses cendres s'appelait L'imbécile. Dans cette nouvelle occurrence, l'auteur de Les poissons sont tragiques et d'Une immense solitude place comme de coutume la barre très haut. Pajak est impeccablement déterminé : il oeuvre très calmement pour que son journal soit "incrédule, révolté, rêveur, insupportablement grave, absolument pas sérieux et irrésistiblement intelligent".

Sempé, Cardon, Billeter et Sloderjik

Pour réunir les quatre-vingt écrivains et dessinateurs qui forment l'armature de son journal, Frédéric Pajak a coopté plusieurs de ses meilleurs amis et connaissances. La totalité de la grande page centrale de son hebdomadaire comporte toujours un immense dessin, ou bien une composition d'ensemble, comme dans le n°3 où sont disposés des textes et des dessins de Brad Holland. Mercredi 7 mars, dans le numéro 2, on découvrait le merveilleux cadeau d'un inoubliable travail de Sempé, une feuille proprement indescriptible qui évoque l'indigent propos d'un présidentiable, promettant d'être bref à des myriades de personnes venues l'écouter dans les embranchements d'un grand carrefour de Paris : "je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit hier soir à la télévision".

La fois précédente, Pajak avait introduit dans le coeur de son journal la désarmante figure d'un Christ pas tout à fait crucifié qui voguait sur une mer de béton. Il s'agissait d'un dessin de Jacques-Armand Cardon, un solitaire-solidaire résolument farouche qui effectua ses débuts dans le très mémorable Bizarre de Jean-Jacques Pauvert. C'est très bien de donner à s'en souvenir, la grande désespérance de Cardon, sa soif d'utopie, se sont exercées sur de nombreux supports : entre autres, Politique Hebdo, L'Enragé, L'écho des savanes, L'Humanité, Le Monde et Le Canard Enchaîné, avec lequel Cardon collabore depuis un quart de siècle. Il lui arriva d'accompagner de ses dessins des livres de Jacques Sternberg et d'Elias Canetti. Aujourd'hui, Cardon continue d'oeuvrer et d'envoyer ses dessins depuis une île, quelque part sur la Loire. Dans la superbe collection Les Cahiers dessinés qu'il dirige chez Buchet-Chastel, Frédéric Pajak - il est allé voir l'auteur dans son île, il insista très fort pour arracher son accord - a  réédité un introuvable, La Véridique histoire des compteurs à air.

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Chaque numéro de cet hebdomadaire parfaitement déraisonnable renferme une thématique particulière. Dans la première feuille, il était question des impôts. S'y produisait notamment un extrait de la Lettre à monsieur le percepteur, l'un des écrits posthumes de Jean Raine, un artiste Cobra dont l'écrit fut mis en circulation en 1993 par L'Echoppe. Dans le même numéro, on lisait des feuillets du philosophe Peter Sloderjik titrées Payer des impôts pourquoi faire ? Le troisième numéro traite des désastres de la France-Afrique, les dessins d'Olivier Bramanti accompagnent une analyse de Frédéric Debomy à propos du génocide du Rwanda. Le n°4 se consacrera à la Chine : on y découvrira des contributions de sinologues regroupés sous la houlette de Jean-François Billeter dont on trouve les livres chez Allia.

Contre-cultures

Au fil des livraisons de cet hebdomadaire, des écritures et des graphismes s'imposent progressivement : par exemple, d'impressionnants spécimens du caricaturiste espagnol El Roto figurent régulièrement en page deux. Roland Jaccard silhouette un voyage en Angleterre de Natsume Sôseki, la romancière Geneviève Brisac est en avant-dernière page. Sa chronique est titrée Les filles sont au café : Geneviève Brisac invoque ses copines de comptoir et puis, dans le flux de ses attentes, Ossip Mandelstam, Isaac Babel et Grace Paley. Parmi les autres chroniqueurs réguliers de ce périodique, il y a des écrivains comme Philippe Garnier, Denis Grozdanovitch, Dominique Noguez et Frédéric Pagès. Dans un autre compartiment de ce journal - page 6 du n° 3- on trouve un billet bien vif de Delfeil de Ton.

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Dessin d'Aseyn pour le feuilleton de David di Nota.

Du côté de l'écriture, on rencontre de vrais franc-tireurs : dans le n° 3, voici Louis Watt Owen, l'auteur d'un site qu'il faut fréquemment visiter malgré ses plages de silence et ses imprévisibles déprimes, La Main de singe. Depuis le premier numéro, on prend l'habitude de découvrir un personnage parfaitement singulier. Il s'appelle Pascal, c'est le fils de Gébé à propos duquel Pajak m'a raconté qu'il habite quelque part dans un cabanon de la forêt de Fontainebleau. Ancien contributeur d'Hara-Kiri et de L'Idiot international, Pascal est un parfait autodidacte, un immense collectionneur-connaisseur de l'art préhistorique qui bagarre très fort pour continuer à sa manière les intuitions d'André Leroi-Gourhan. Les dessins de Pascal, on en découvre également une brassée dans la collection Buchet-Chastel : ils ont pour titre Des fois, je vois les choses comme çà. Dans l'hebdomadaire de Frédéric Pajak, ce sont les talents de Pascal en tant qu'écrivain qui sont sollicités. Pascal compose des chroniques parfaitement inattendues, j'en donne pour exemple le singulier incipit du numéro 3 : "Longtemps, longtemps, longtemps après que l'univers a disparu, sa chanson court encore dans la nuit. Le chant du monde, devenu mémoire du vaisseau, sillonne la nuit éternelle". Toujours dans le n° 3, bien accompagné par un dessin de Martial Leiter, on lit une analyse de Manuel Reyes Mate. Ce chroniqueur est un philosophe qui écrit souvent dans El Pais. L'un de ses livres s'appelle Minuit dans le siècle : il est traduit par les éditions Mix à Bordeaux et traite des ultimes thèses de Walter Benjamin. Pour Sept semaines avant l'élection, Manuel Reyes Mate pointe sobrement le risque du côté de la gauche d'une "dépolitisation en politique" : dans la lignée de Derrida, il préconise une vision du monde structurée "à partir des interrogations des pauvres".

Dans le quatrième de ses Cahiers dessinés, Frédéric Pajak rappelait que "le dessin n'a pas de loi, pas d'orthographe". Dans un autre livre il se souvenait d'Héraclite : "le plus bel arrangement est semblable à un tas d'ordures rassemblées au hasard". Pour ceux qui ne sont pas familiers de la contre-culture qui se développe du côté du dessin, les découvertes seront fréquentes, le désir de mieux connaître les Cahiers dessinés qui sont à la fois une revue et une succession de monographies, sera souvent ravivé. La collection que Pajak a développée grâce à la généreuse exigence de Vera Michalski-Hoffmann compte actuellement 51 parutions, elle aura déja dix ans d'âge en octobre : on n'y trouve pas seulement Gébé, Fournier, Muzo et Tetsu, on y rencontre Gilles Aillaud, Alechinsky, Apollinaire, Boltanski, Cartier-Bresson, Dotremont, Dürrenmatt, Queneau, Le livre d'artiste en Suisse et Paris sans fin d'Alberto Giacometti. Pour fêter son dixième anniversaire, Frédéric Pajak projette de composer des stands spécifiques lors du prochain Festival d'Angoulême. En attendant, il faut se procurer son hebdomadaire pour avoir de fraîches nouvelles des auteurs de sa collection : entre autres, Olivier Bramanti, Anne Gorouben, Martial Leiter, Mix et Remix, Noyau et Anna Sommer.

Et puis il faut attendre la prochaine parution de Frédéric Pajak. En octobre 2012, il fera paraître le premier tome d'une série de neuf ouvrages qu'il intitule Manifeste incertain : toutes sortes d'aventures et de digressions, de l'insaisissable, du crépuscule et du jusqu'au-boutisme, "les voix étouffées des morts", des noirs et blancs à propos de Walter Benjamin, Samuel Beckett, Bram Van Velde, Paul Léautaud, les surréalistes et Ezra Pound.

Alain Paire

Dans le prochain numéro de la Revue de Belles-Lettres de Genève, parution 10 avril 2012, on découvrira plusieurs épisodes de Frédéric Pajak autour de Walter Benjamin.

Florence Laude a relayé sur ce lien cet article. Par ailleurs, il faut aussi, bien évidemment, se procurer les premiers numéros de L'Impossible de Michel Butel où figurent, c'est la première livraison, un texte de Jean-Christophe Bailly et un entretien de Diego Masson avec Françis Marmande. Sur ce lien, on trouve un entretien de Frédéric Pajak avec Michel Butel, réalisé le 28 mars.

Dix des dessins de cette suite Lumpen et Voyages / Walter Benjamin seront présentés à Aix-en-Provence, 30 rue du Puits-Neuf, du 27 mars au 28 avril. Le samedi 14 avril, dans le cadre du Festival de la Bande dessinée d'Aix-en-Provence, à 16 h, rencontre avec Frédéric Pajak à la Méjanes-Cité du Livre. On trouve les livres de Pajak aux Puf, chez Gallimard et Noir sur blanc.

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