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Stéphane Hessel, à la Cité du Livre d'Aix-en-Provence,
automne 2010, photographie de Patrick Bédrines.

Publié chez Syllepse en avril 2011, le livre de l'historien aixois Robert Mencherini, le tome 3 de Midi rouge, ombres et lumière composé à propos de Résistance et occupation, 1940-1944, présente en guise de préface, un entretien mené auprès de Stéphane Hessel. Ce dernier avait livré dans son livre de souvenirs, Citoyen sans frontières, composé avec Jean-Michel Helvig, lors d'un colloque Varian Fry ou bien encore lors d'un interview en compagnie de Laure Adler, plusieurs analyses quant à son passage à Marseille en 1940. Daté du 4 septembre 2009, les sept pages de l'entretien conduit à Paris par Robert Mencherini sont beaucoup plus complètes.

 

 

Stéphane Hessel était né à Berlin le 20 octobre 1917, il est décédé à Paris pendant la nuit du mardi au mercredi 27 février 2013. Ses parents font partie de la grande légende du XX° siècle : en 1962, sa mère Helen Grund-Hessel (1886-1982) fut incarnée par Jeanne Moreau dans le Jules et Jim de François Truffaut. Dans le film et dans le récit d'Henri-Pierre Roché (1879-1959), on retrouve le père de Stéphane, Franz Hessel (1880-1941), écrivain et homme d'édition, traducteur chez Rowohlt de plusieurs romans d'Honoré de Balzac, de Jules Romains ainsi que d'une partie de La Recherche du temps perdu. Le Jules du film de Truffaut cultivait admirablement "l'art difficile de se promener en ville" ; il traduisit A l'ombre des Jeunes filles en fleur et La duchesse de Guermantes, en compagnie de son plus jeune confrère Walter Benjamin.

Les parents de Stéphane s'étaient connus à Paris en 1912 ; Ulrich était de trois ans son frère aîné. Après avoir vécu à Berlin et puis dans une campagne proche de Munich, Helen et Franz Hessel s'étaient séparés. Helen Hessel émigre à Paris dés 1924, devient en France la correspondante de mode du Frankfurter Zeitung, pendant que Franz Hessel continue pour l'essentiel de vivre à Berlin qu'il finira par quitter en 1938. Ils ne se sont jamais "perdus de vue", une relation d'estime et d'afffectueuse confiance continua de les lier.

Dans sa conversation avec Robert Mencherini, Stéphane Hessel évoque d'abord la séquence qui clôture ses études et sa jeunesse. Sa mère fut une magnifique éducatrice. Celle qui plus tard, traduisit Nabokov en langue allemande, donna à son fils un goût profond pour la poésie : elle lui apprenait à réciter par coeur aussi bien Rilke que Molière, La Fontaine et Hölderlin lui étaient familiers. Très jeune et d'emblée, Stéphane fut européen : au lendemain de son Baccalauréat, il suit une année d'études économiques à Londres. Il entre en hypokhâgne au Lycée Louis le Grand, obtient la nationalité française en 1937, quelques jours après son admission à l'Ecole Normale supérieure : rue d'Ulm, Maurice Merleau-Ponty fut son "caïman" en matière de philosophie. Pendant l'été de 1939, Stéphane part en vacances en Grèce en compagnie de sa future épouse, une jeune juive russe qui se prénomme Vitia. Survient "la drôle de guerre", l'armée allemande le constitue prisonnier en tant qu'officier, en juin 40 ; il s'évade et rejoint sa femme, il est démobilisé et passe quelques semaines à Montpellier. Le 27 juillet 1940, son père et son frère aîné, Franz et Ulrich Hessel sont libérés des funestes camps des Milles et de Saint Nicolas, près de Nîmes, grâce à l'intervention d'un proche de Jean Giraudoux, l'ambassadeur Henri Hoppenot. Stéphane et Vitia veulent se rapprocher de leurs parents : il arrivent à Marseille en août 1940. La date de leur arrivée près du Vieux Port coïncide avec celle de Varian Fry, parvenu à Marseille le 14 août.

Pendant cet été de 1940, Stéphane Hessel partage sa vie entre Marseille et Aix-en-Provence où son beau-père Boris Merkine Guetzévitch (1892-1955) donne des cours à la Faculté de Droit, avant de partir pour les Etats-Unis où la New School of Social Research va le recruter. Stéphane voit souvent à Sanary son frère Ulrich et ses parents. En avril 1940, Helen et Franz ont décidé d'aller vivre dans le Sud : ils ont rejoint Sanary, minuscule capitale de la littérature allemande en exil. Franz Hessel souffre du coeur, une artériosclérose lui sera fatale, son internement aux Milles a terriblement réduit ses forces : il ne peut pas venir à Marseille. Apprenant que venu de Lourdes, Walter Benjamin fait des démarches pour obtenir un visa à Marseille, Franz Hessel recommande à Stéphane d'aller à la rencontre de son vieil ami.

Sanary, la maison de Franz Hessel

A Sanary, la tourelle d'une maison qui fut le dernier lieu d'écriture de Franz Hessel.

Walter Benjamin, dans un hôtel de la rue Beauvau.

Walter Benjamin et Stéphane Hessel se connaissaient depuis Paris. Stéphane a 24 ans, le philosophe qui vit l'ultime saison de son existence est âgé de 48 ans. Il connaît de graves soucis de santé, une lourde désespérance l'habite. Depuis son internement pendant l'année précédente dans un camp proche de Nevers, Benjamin a cessé de fumer : là-bas, il avait confié à l'un de ses compagnons d'internement, l'écrivain Hans Sahl que "me retrouver un peu à la terrasse d'un café ... c'est tout ce que je désire encore".

 

Un hôtel, Le Continental,l'héberge au 6 de la rue Beauvau, dans la proximité du Vieux Port, de l'Opéra et de la Canebière. Stéphane Hessel se souvenait de cet endroit que l'on pourrait dire aujourd'hui sebaldien. Avec tristesse, Hessel estimait que c'était "un hôtel minable", ce qui n'était peut-être pas tout à fait exact puisque dans son livre de souvenirs, Marseille, année 40,Mary-Jane Gold raconte avoir également été l'un de ses pensionnaires : "hôtel de classe moyenne, assez propre et convenable" (elle précise pour sa part que sa chambre était "sombre même en plein jour" et que"l'ascenseur de l'hôtel s'arrêtait à l'entresol, en haut d'une large volée d'escalier qui descendait dans le hall").Un ami bordelais, Francis Lippa m'indique qu'il est fait mention de l'Hôtel Continental dans les vieux guides Hachette. En 1925, sur la page 5 du guide, qui concerne Marseille, Aix et les environs, on qualifie cet hôtel : il est "modeste, chambres depuis six francs".

 Hôtel continental

Il n'existerait pas de carte postale des années 40 : voici, 6 rue Beauvau, l'Hôtel Continental, en 1960.

Depuis de longues années, Walter Benjamin est désargenté. Curieusement, parce que Marseille est devenu via l'exode un lieu extraordinairement passant, pendant ces jours de la mi-août et de début septembre, il rencontrera plusieurs de ses compagnons de vie. Il voit Jean Ballard auxCahiers du Sud, retrouve le couple d'Hannah Arendt et d'Heinrich Blücher : il leur confiera ses derniers manuscrits. Il rencontre deux vieux amis qui connaissaient bien Marseille, Lili et Siegfried Kracauer ainsi qu'un locataire à Paris de son immeuble de la rue Dombasle, Arthur Koestler qui racontera l'une de ses dernières conversations sur le cours Belsunce.

 

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Siegfried Kracauer (1889-1966).

On peut mettre ensemble les éléments confiés par Stéphane Hessel à Robert Mencherini ainsi qu'à Laure Adler. Il en ressort un récit quelque peu lugubre, également retracé sur cette émouvante video du site Akadem. Une expression revient à plusieurs reprises. Benjamin est meurtri et abattu, il a le sentiment que l'Europe vit pendant cette année 1940 "le nadir" de la démocratie. Le pacte germano-soviétique l'a rempli de tristesse et de stupéfaction. Walter Benjamin se résoud difficilement à devoir travailler aux Etats-Unis en compagnie d'Horkheimer et d'Adorno. Celui qu'on appelle "le vieux" - c'est l'affectueux qualificatif de Lisa Fittko - n'a pas encore cinquante ans. Stéphane Hessel se souvient qu'il avait "les sourcils froncés en permanence". Voici ce qu'il confie à Robert Mencherini : "je garde le souvenir d'un dialogue entre un homme très déprimé et un jeune encore plein d'espérance. J'ai passé mon temps à lui dire "Walter, çà va s'arranger, vous serez reçu avec les honneurs en Amérique". Et lui disait : "Non, ils me connaissent mal, ils m'envoient des demandes auxquelles je ne peux pas donner satisfaction, les démocraties sont fichues, tout va de pire en pire". Il avait raison d'une certaine façon mais je n'avais pas tort en disant que tout finirait par s'arranger".

 

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Stéphane Hessel dans son appartement parisien, photographie de Barbara Klemm.

Avec Varian Fry, villa Air-Bel et Baux de Provence.

Une seconde relation focalise les souvenirs de Stéphane Hessel. Sa mère lui avait indiqué la présence de Varian Fry, le dirigeant du Centre Américain de Secours, le CAS, à l'Hôtel Splendide, près de la gare Saint Charles : "Ce fut une rencontre un peu exceptionnelle. Dés nos premiers contacts, on a senti une très grande sympathie. J'ai trouvé quelqu'un d'intéressant, intelligent, courageux ... Il m'a emmené, par exemple, à la villa Air-Bel où je suis tombé sur les surréalistes ... Le jeune que j'étais et qui connaissait ce milieu par ma mère, ne fut pas dépaysé mais surtout enthousiaste". Par ailleurs, Stéphane Hessel connaissait l'un des proches de Varian Fry, Daniel Bénédite : tous deux avaient suivi les cours de l'Ecole alsacienne de Paris où Paul Benichou enseigna le français pendant quatre années.

Stéphane Hessel ne participa pas directement aux activités du CAS. En revanche, il fut associé à ses rares moments de loisir. Auprès de Robert Mencherini ainsi que dans son témoignage recueilli lors du colloque Varian Fry du refuge à l'exil de mars 1999, Stéphane Hessel raconte qu'il fut "son guide aux Baux, à Saint Rémy et à Saint Gilles. Nous avons récité ensemble des poèmes, admiré des chapiteaux romans, bu du bon vin. Il me semble que c'était, dans sa tâche écrasante, une parenthèse bénéfique" .... "Chaque fois qu'elle le pouvait, ma mère Helen Hessel donnait un coup de main. Elle est restée jusqu'au bout de l'aventure et a accompagné Varian Fry jusqu'à Cerbère, lors de son départ en septembre 1941".

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Navire de nuit, dessin de Frédéric Pajak pour l'exposition de mars 2012, rue du Puits Neuf, 
autour de Walter Benjamin et des années 40.

Cette amitié entre Varian Fry et Stephen Hessel fut singulière.Tous comptes faits ... ou presque, un autre récit donné en octobre 2011 aux éditions Maren Sell,ainsi qu'un paragraphe de la page 13 deStéphane Hessel l'homme d'un siècle/Libération-Hors série d'octobre 2012précisent d'autres épisodes de cette relation :"J'exerce sur lui ce besoin de séduire qui est une constante de ma vie", se souvient-il, faisant l'aveu amusé dans les dernières années de sa vie qu'il a pu aller, avec lui, jusqu'à céder au conseil d'Helen d'explorer un jour une autre orientation sexuelle que celle prescrite par les moeurs dominantes. Difficile, comme souvent chez Stéphane Hessel, de démêler le badinage libertin de la provocation malicieuse :"ces moments se recroquevillent dans ma mémoire et je suis aujourd'hui incapable de dire jusqu'où nous sommes allés dans nos embrassements. Je sais seulement que je n'y ai pas pris goût, même si je situe au plus haut dans ma chère mythologie grecque les amours d'Achille et de Patrocle".

Reprenant le fil de l'entretien mené par Robert Mencherini, nous nous souvenons que "Varian Fry était passionné par la culture traditionnelle et antique. Pendant ses moments de loisir, il voulait savoir ce qu'on trouvait à Nîmes, Saint-Rémy, aux Baux. Les monuments l'intéressaient beaucoup. Pendant ces six mois, il n'y a pas eu un week-end où l'on ne se soit retrouvés, pour bavarder à Marseille ou pour aller ensemble quelque part. Pour lui évidemment, c'était bien de pouvoir parler l'anglais avec quelqu'un. Nous étions devenus très amis. Il a écrit plus tard à ma mère depuis les Etats-Unis lorsqu'il a su que j'avais été envoyé en France et arrêté ... On lui rend hommage bien tardivement. Vous savez qu'il existe même à Berlin une rue et une station d'autobus Varian Fry".

Stéphane Hessel rapporte avoir revu Varian Fry "après la victoire alliée, lorsque mon affectation au secrétariat des Nations unies m'a amené à New York". Hessel était parti pour Oran le 10 février 1941 : "Mon beau-père avait réussi à me procurer un passeport indiquant que j'étais né à Paris et non à Berlin. Et Varian Fry put y apposer un visa" . Il rejoignit la France libre et devint l'un des adjoints du colonel Passy, chef du BCRA. Il fut arrêté par la Gestapo le 10 juillet 1944. Conduit à Buchenwald, il réussira à s'échapper en empruntant le nom d'un déporté mort. Stéphane Hessel revient à Paris le 8 mai 1945.

Personnellement, je me souviendrai toujours du merveilleux passage de Stéphane Hessel qui fut présent à Aix-en-Provence pendant deux journées, dans l'amphithéatre de la Méjanes d'Aix-en-Provence en octobre 2011, suite à l'invitation d'Annie Terrier et des Ecritures croisées. Je le réécoute dans ma mémoire, il cite un extrait de La jolie rousse de Guillaume Apollinaire : "explorer la bonté ... contrée énorme où tout se tait".

Alain Paire.

Sur ce lien, on trouvera une chronique d'A. Paire, un web-document de sept minutes réalisé par la chaine Mativi-Marseille :Walter Benjamin à Marseille.

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