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"Paysage", huile sur toile, circa 1953, format 50 x 65 cm, PA069 du catalogue raisonné.

Jusqu'au samedi 31 décembre 2011, l'exposition réunissait dix-huit travaux de Richard Mandin, des toiles et des dessins marouflés, des paysages, des marines, des portraits et des natures mortes, pour la plupart datés des années cinquante. Quatre des tableaux de cette exposition sont reproduits tout au long du présent article.

Avec ses épaisseurs et sa brûlante générosité, ses zébrures, ses rouges et ses stridences, le paysage daté de 1953 qui figure au début de cette évocation me fait irrésistiblement penser à Eugène Leroy. Dans sa double composition, "La Charette sur le quai" qui figure par ailleurs sur l'affiche de l'exposition est merveilleusement atypique dans la production de Richard Mandin : sur deux plans audacieusement juxtaposés, on découvre des embarcations à demi-échouées en bordure d'un port doté d'arcades ainsi qu'une scène de rue qui traduit de manière enfantine l'affairement d'une journée d'hiver.

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"La Charette sur le quai", huile sur papier, circa 1953, format 63,5  x 48 cm, MA057 du catalogue raisonné.

En troisième position dans cet article, les figures d'orantes de "Mère et fille" ont la gravité et la simplicité d'une fresque romane qu'on pourrait contempler dans une église de campagne proche de Cluny. Dernier échantillon de cette exposition de décembre, les ors et les bleus des "Personnages dans la campagne" qui figurent à l'extrême fin font songer à tel ou tel détail de Nicolas Poussin et de Giotto : leur simplicité et leur désinvolture, la perception de l'espace qui les entoure sont désarmantes. On trouvera également dans cette exposition deux marines qui évoquent les rives et le rocher de La Ciotat, des paysages de la Sainte-Victoire, des figures de spahis ainsi que l'atmosphère rêveuse, les gris et les bleus d'un intérieur de chambre.

Richard Mandin ne fut pas loin de réaliser des chefs d'oeuvre. Avec sa très fine culture et sa double appartenance - il fut à la fois peintre et musicien, compositeur-interprète au piano - avec son souci d'indépendance et ses grands refus qui le privèrent de nombreux appuis, il ne correspond pas du tout à l'image stéréotypée que l'on peut avoir d'un peintre marseillais des années cinquante. Son tempérament et les difficultés de son parcours l'opposaient aux deux autres artistes de sa génération qui furent prépondérants sur le plan du marché de l'art, Pierre Ambrogiani et Antoine Ferrari dont il fut l'ami lorsqu'il était sous contrat avec André Maurice, pendant quinze années de l'après-guerre.

Auprès des hommes et des femmes de son temps, Mandin suscita des engouements et des passions dont on perçoit l'écho persistant : on se souvient par exemple de l'énergie déployée par Roger Carasso lorsqu'il apposait en ville de nombreuses affiches pour annoncer en 1983 au 9 de la rue Fongate de Marseille l'ouverture d'un atelier préparatoire pour une Fondation Mandin.

Sa traversée du siècle impliqua de nombreux sacrifices. La biographie de Mandin mentionne qu'il lui arriva de rencontrer Louis-Mathieu Verdihlan, Alfred Cortot, Pablo Casals, Jean Giono et Axel Toursky (1). C'était un personnage de grande ferveur, un outsider magnifiquement respecté : pour la plupart vivant à Marseille, ses amis et ses admirateurs furent souvent des inconditionnels. Richard Mandin se maria cinq fois, la dernière de ses épouses était Germaine André. Il était né en 1909, il quitta ce monde qu'il aimait profondément le 16 février 2002. Depuis juin 2010, une rue du neuvième arrondissement de Marseille porte son nom.

Un catalogue raisonné

Dans sa belle abondance - plus de 1600 reproductions - le volumineux catalogue raisonné qu'ont publié en mai 2011 Annick Masquin et Bernard Plasse (2), la solide rétrospective qui s'est déroulée pendant l'été au Centre d'art Saint Sébastien de Saint Cyr-sur-mer, et dans une plus faible mesure, l'exposition que je programme en décembre 2011, livrent de nombreux indices mais ne permettent pourtant pas de dévoiler ce qu'il faut continuer d'appeler "le mystère Richard Mandin". Voici un peintre difficilement classable, un personnage fougueux et profondément sincère qui prit de nombreux risques et qui connut visiblement de grands bonheurs d'expression. Cet homme ignorait la résignation, il était doué d'une extraordinaire capacité de recommencement. Sur le tard, pendant la césure qui commence pour lui en 1970, il devint "un artiste abstrait" : quelques-unes de ses huiles sur papier datées de 1987, figurent à très bon droit dans le fonds du musée Cantini.

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"Mère et fille", huile sur papier, 1953, format 63 x 43 cm, EF039 du catalogue raisonné.


Bernard Plasse qui fut l'un de ses plus fidèles amis lui avait déja consacré deux textes : une première plaquette en 1952 et puis en 1992 un ouvrage comprenant 68 planches en noir et blanc qui fut publié chez Edisud. Le catalogue que vient de réaliser Annick Masquin constitue un travail de belle ampleur qui impliqua plusieurs années de recherches, beaucoup de rigueur et de diplomatie vis à vis des collectionneurs, une ardente patience, des classements difficiles. Par bonheur, Mandin datait la plupart de ses travaux, sa chronologie n'est pas trop complexe. Son oeuvre fut profuse, plusieurs thématiques et plusieurs époques permettent de l'appréhender.

Ses références sont multiples, cet intuitif connaissait admirablement la peinture italienne et Adolphe Monticelli. On peut oser écrire qu'il fut un peintre inspiré et qu'il nous laisse une oeuvre terriblement inégale. Certaines de ses toiles sont merveilleusement attachantes : il nous faut franchir un seuil pour nous en approcher, elles ne se laissent pas apprivoiser aisément et ne recherchent pas ce qu'il est convenu d'appeler "la beauté". Les fils conducteurs, l'étrange cohérence qui relient certains de ses tableaux sont difficiles à cerner : toutes sortes de ruptures et de dissonances, des reprises de rythme, de soudains effacements habitent son travail. A son propos, et ce n'est pas un mince compliment, on éprouve l'envie de répéter ce mot souverain de Michel de Montaigne : "Les essais, c'est tout ! ".

Alain Paire

Exposition Richard Mandin, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, du 1 au 31 décembre 2011. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30.

(1) Un beau portrait dédié "A mon ami Axel Toursky", huile sur toile datée à Paris de 1946, 81 x 60 cm, PO 013 du catalogue raisonné, vient d'être offert par Annick Masquin au Théatre Toursky de Richard Martin.  

(2)"Richard Mandin, le dernier peintre", par Annick Masquin et Bernard Plasse, éditions Raisons du catalogue, format relié 280 x 220 cm, 448 pages et plus de 1600 reproductions d'œuvres en couleurs. Conception graphique et mise en pages de Roberto Comini. Prix : 60 euros, disponible chez quelques libraires des Bouches du Rhône ainsi qu'à la galerie. On peut en faire commande aux éditions Raisons de catalogue, 12 impasse de l'avenue de la Planche, 13008 Marseille.

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"Personnages dans la campagne", huile sur toile, 1950, format 46 x 55 cm, PE033 du catalogue raisonné.

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