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"Sans titre" 1965, plume et encre de Chine sur papier, 51 x 61 cm (Musée d'art moderne de Céret).

Louis Pons a souvent été salué par les critiques d'art, les écrivains et les photographes : Alain Avila, Patrick Box, Lionel Bourg, Michel Braudeau, Henri Cartier-Bresson, Jorge Camacho, Philippe Dagen, Pierre Dumayet, Gilbert Lascault, Marc Le Bot et beaucoup d'autres ont commenté ou bien illustré son travail. Leurs portraits et tentatives de description ne supplantent pas l'imparable humour des recueils de Pons publiés autrefois par Robert Morel, aujourd'hui par Fata Morgana. Louis Pons compose des textes étrangement laconiques, une autobiographie magnifiquement bâclée où l'on découvre ce genre d'extraits, immédiatement mémorables :  "Je trouverais de l'espoir / dans un seau de goudron" ... "Mes dessins ont la structure du lierre, avec ses qualités de force et sa fatalité d'étouffement, ses vertus d'accrochage" ... "Je vais vous donner tous mes trésors, et vous serez réduits à l'état de pauvreté"... " Ne me frappez au visage, les souvenirs s'en chargent"... 

Transcrits dans toutes sortes de  revues, journaux et catalogues - entre autres, L'Oeuf sauvage de Claude Roffat - ses déclarations et ses entretiens ne sont pas résistibles. La dernière bribe de conversation qu'il vient de livrer est une manière de clip produit par le Musée Marcel Fenaille de Rodez qui accueille ses dessins jusqu'au 30 octobre 2011. Louis Pons était autrefois une sorte de personnage sorti, raconte Pierre Tilman, d'un roman de Cendrars : c'était "un jeune homme maudit à l'écharpe rouge autour du cou". Aujourd'hui, sa silhouette surgit au coeur d'une autre forme de stabilité, dans la compagnie des deux conservateurs de musée qui l'ont convié en Aveyron, Pierre Aurélien et Benoît Decron. Dans un fragment de cette video qui vaut rapide détour, Pons explique avec boutades et  sourires inimitables : "J'aime la vie, il faut pas croire ... La vie, je trouve que c'est un peu exagéré, c'est d'une durée extrême ... Mais tout de même, c'est épatant, c'est un spectacle intéressant".

Rien n'égale non plus l'inclassable inventivité des griffonnages de Louis Pons en matière de mail-art : ils sont nombreux, ses interlocuteurs qui conservent le dos de ses enveloppes griffonnées par toutes sortes de dessins au feutre et à la plume. François Chapon qui fut voici plus d'une décennie le merveilleux conservateur de la Bibliothèque Jacques Doucet est l'un des correspondants réguliers de Pons : il a pris soin de réunir dans un belle et solide reliure les lettres qui lui furent adressées, on aperçoit quelques-unes d'entre elles dans une vitrine du musée Fenaille.

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"Les beaux jeudis de Sillans la Cascade", 1968-1969,  plume, encre de Chine et lavis sur papier, format 50 x 65 cm (Musée d'art moderne de Céret).

Les deux dernières rétrospectives consacrées à Louis Pons - le musée de Martigues en 2002, sous la houlette de Gérard Fabre et puis voici trois ans, l'abbaye d'Auberive qui l'avait programmé en 2008, avec Gaston Chaissac et Pierre Bettencourt - associaient dans leur diversité la plupart des dimensions de son travail : ses dessins, les invraisemblables assemblages de ses "jouets pour adultes", ses livres ou bien encore les gravures et lithographies autrefois réalisées à Marseille, chez Jo Berto. A Rodez, exception faite pour un impressionnant objet titré "Chanson pour un berger fou" , l'accent est mis sur l'oeuvre graphique. 80 pièces format raisin sont réunies dans les sous-sols du musée. Echelonnés entre 1956 et 2010, ces dessins ont pour provenance plusieurs collections publiques ou privées : le bonheur veut qu'aient été exhumées des pièces longtemps enfouies en réserves, par exemple la collection que Lucien Henry avait confiée à la municipalité de Forcalquier ou bien le dépôt effectué par Jean-Pierre Alis au musée de Céret. Le discret mécène qui finance les activités de l'Abbaye d'Auberive détient de fort belles pièces, les galeristes Claude Bernard et Béatrice Soulié en possèdent quelques-unes.

Il faut se rendre à Rodez, parce que dans la proximité des espaces où vécut autrefois Antonin Artaud, maints détails de très fine importance, plusieurs ramifications ont été réunis, une vraie attention s'est remarquablement mobilisée pour que soit clairement perçue l'oeuvre de Louis Pons. A côté de la billeterie, la table de la petite librairie du rez de chaussée ne rassemble pas uniquement des livres consacrés aux multiples interrogations que peuvent provoquer la présence au quatrième étage des 17 statues-menhirs qui se dressent dans ce Massif Central depuis plus de 5.000 ans. Sur cette table, on trouve des ouvrages qui évoquent quelques-uns des points d'appui de ce dessinateur hors normes : par exemple, un catalogue de la Bnf consacré à Rodolphe Bresdin, les écrits d'Alfred Kubin publiés par Allia et José Corti, les poèmes de Tristan Corbière ainsi que Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz.

Sillans-la-Cascade / Suzanne Valabrègue

A quoi s'ajoute le catalogue de l'exposition avec des reproductions en noir et blanc de grande âpreté ainsi que des textes de Benoît Decron, Fabrice Flahutez et Pierre Tilman. Ce dernier centre son texte sur la période des années soixante pendant laquelle Louis Pons vivait à Sillans-la-Cascade, dans le Var, en compagnie d'une femme plus âgée et parfaitement singulière qui s'appelait Suzanne Valabrègue. "Suzanne et Louis quittent Marseille et vivent dans des villages des Alpes-Maritimes et de Haute-Provence. Elle se donne entièrement à l'oeuvre du dessinateur, elle assure le quotidien, elle vend des meubles anciens, fait de la brocante, conduit la voiture car Louis n'est jamais parvenu à passer son permis. Ils écument les décharges publiques, les vieilles maisons. Ils récupèrent des objets de rebut étranges, ils ramassent des animaux morts et des ossements dans la forêt, au bord de la rivière. Ensemble, ils ont développé une folie bénéfique dont elle a été le moteur, l'élément actif".

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"Sans titre", 2010, plume et encre de Chine, format 46 x 61 cm.

Pierre Tilman avait  publié en 1970 un entretien avec Louis Pons pour un périodique trop mal connu dont j'aime feuilleter les anciens numéros, la revue Chorus dont Franck Venaille était une manière de rédacteur en chef  (à la fin des années soixante, Chorus réunissait des travaux de plasticiens comme Christian Boltanski, Ernest Pignon-Ernest et Jean Le Gac  ainsi que des écrivains comme Arthur Adamov, Jean Douassot / Fred Deux, Daniel Biga, Loys Masson, Pierre Morhange et Paul Valet). On trouve dans le texte de Pierre Tilman quelques éléments de cet ancien entretien ainsi que des bribes de souvenir. On est au début des années soixante, Tilman rencontrait régulièrement Pons : "Après la mort de Suzanne, il s'installe à Paris en 1973". Dans ce catalogue rodézien, le témoignage de Pierre Tilman me semble extrêmement juste :

"Il est pauvre, démuni, il est en marge, mais il fait montre d'une puissance indestructible"... " Bien sûr que ces dessins sont cauchemardesques, hallucinés, monstrueux, fantastiques, baroques, surréalistes, bien sûr qu'ils ont à voir avec l'inconscient, mais je crois qu'ils ont à voir avec le conscient, avec le constat le plus précis, le plus solide. Tout ce que je comprends de l'existence de Pons, je le retrouve dans ses dessins, l'errance du vagabond, la traque du fugitif à travers les buissons, à travers les ruelles, à travers les poutrelles des docks, la précarité des constructions, la ruse des petits, la peur panique, le halètement, l'immobilité tapie dans son abri, l'innocence aux yeux écarquillés, la survie obstinée, l'enchevêtrement des brindilles du nid, la lutte du desesperado perdue d'avance, la force du faible ... Rien d'autre que la réalité, la vraie, sans fard, crue et nue, celle que vivent tant de gens sur la planète."

Alain Paire.

"La plume est le dard du dessinateur", exposition de Louis Pons au musée Marcel Fenaille, 14 place Eugène-Raynaldy à Rodez dans l'Aveyron, jusqu'au 30 octobre 2011. Catalogue au prix de 22 euros. Musée fermé le lundi. Tél : 05.65.73.84.30.

Cf aux éditions Images en Manoeuvres le catalogue du Musée Ziem de Martigues coordonné par Gérard Fabre, "Correspondances silencieuses", prix 19 euros.

Pierre Tilman a publié chez Galilée des monographies à propos d'Erro et de Peter Klasen ainsi qu'un ouvrage sur Jacques Monory chez F. Loeb. Il est auteur chez Dumerchez de "J'aime beaucoup la période des papiers collés de Braque et de Picasso" (2003) ainsi que d'un magnifique "Robert Filliou, poète national" (éd. Les Presses du réel, 2006). 

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