• Hits: 12069

Cezanne_Portrait_de_Zola_vers_1861_1862

Une huile sur toile de 25 x 20 cm, circa 1862

En plein coeur du quartier Mazarin d'Aix-en-Provence, deux espaces se souviennent de l'amitié qui unissait Paul Cézanne et Emile Zola. Au n° 41 de la rue Cardinale, sur le palier d'entrée du Collège Mignet, une plaque rappelle que ces deux personnages fréquentèrent l'ancien Collège Bourbon, entre 1852 et 1857. On relit le bref extrait d'une lettre de Zola :"Nous avions l'amitié, nous rêvions l'amour et la gloire". Place Saint Jean de Malte, en amont de la rue Cardinale, depuis le 17 septembre 2011, on découvre au premier étage du musée Granet un"Portrait de Zola" par Cézanne. Les spécialistes datent cette huile sur toile de 1862, ou bien de 1864.

Cézanne l'avait laissée inachevée et conservée près de lui, Ambroise Vollard l'avait acquise au moment du règlement de sa succession. Elle figure rarement dans les biographies et ne fut exposée qu'à deux reprises : à Paris en 1929, à New York en 1936. Sa localisation fut un moment perdue, de nombreux chercheurs ignoraient qu'elle figurait après la mort de Vollard dans un coffre-fort dont je retrace plus loin l'étrange histoire. Pour 400.000 euros, la Communauté du Pays d'Aix et le musée Granet viennent d'en faire l'acquisition auprès de Sotheby's France, grâce à l'intelligente médiation de son président Guillaume Cerutti.

Du rêve et de la résignation.

On peut être de prime abord décontenancé quand on découvre la sombre macule et les fonds à peine travaillés de cette huile sur toile de 25,8 x 20,8 centimètres. Voici de profil le visage presque chétif d'un jeune homme qui penche sa tête. Chevelure brune, regard perdu, teint cireux, lèvres serrées, collier de barbe, cravate et col blanc. On entrevoit sur ces traits la mélancolique interiorité d'un enfant du siècle : du rêve, du mal-être et de la résignation, peut-être même quelque chose comme une dépression, ou bien de l'amertume. D'ordinaire beaucoup plus lyrique, John Rewald écrivait à propos de cette toile que"le tout produit une impression assez brutale". Voici la laconique description qu'en donne Lionello Venturi qui avait reproduit ce portrait en 1936, dans son ouvrageCézanne, sa vie et son oeuvre : "La toile est restée blanche sur les côtés, avec des traînées brunes. Le fond dans la figure est d'un vert noir. Les chairs sont d'un rouge sombre. Les cheveux noirs. Le cou d'un blanc bleuâtre".


Pourquoi ne pas l'écrire ? Cette peinture n'est pas un chef d'oeuvre. C'est avant tout un précieux témoignage, un document sans fard ni complaisance. Ces jeunes gens ne sont pas encore sortis de leur chrysalide. Parmi les traits sans vigueur de ce visage, on ne pressent rien qui puisse précisément annoncer le génie de Cézanne. De même, on n'appréhende bien évidemment rien qui puisse évoquer la prodigieuse vitalité de Zola. Rien qui puisse justifier le transfert posthume de ses cendres au Panthéon, ou bien la célébration par la République, en 1998 du centenaire de"J'accuse". On est loin du regard pensif et de la stature parfaitementassise qu'arbore le futur auteur deGerminal que Cézanne peint en 1869, lorsqu'il associe"Paul Alexis lisant à Emile Zola".

Né en avril 1840, Emile est parisien depuis 1858. Sa mère est veuve depuis 1847 ; par deux fois, le fils a échoué au baccalauréat. Ses logements successifs sont de médiocres mansardes, il travaille pendant quelques mois dans les Docks. Son premier véritable emploi débute en mars 1862. Auteur jusqu'ici de vers sans qualité, Zola prend ses premières marques dans le monde des lettres. Les comptoirs d'Hachette lui demandent de rédiger un bulletin destiné aux libraires ; il s'aguerrit, approvisionne la critique en services de presse, fréquente Taine, Littré et Sainte-Beuve.

Trente-cinq ans d'amitié.

Cézanne est un peu plus âgé que son ami : il est né en janvier 1839. Son premier séjour parisien s'effectue entre la fin avril et la mi-juillet de 1861. Le 39 de la rue d'Enfer est sa première adresse. Il suit des cours de dessin et de peinture à l'Académie Suisse, se dépite très vite. En novembre 1862, il revient dans la capitale pour une plus longue période d'apprentissage. L'une de ses rares grandes joies est de retrouver Zola.

Chacun sait qu'une intense amitié liait le destin des deux collégiens aixois : pendant leur prime jeunesse, ils furent en compagnie de Jean-Baptistin Baille (1841-1918) d'inséparables compagnons. Ils ne cessaient pas de parcourir ensemble la campagne, ils se passionnaient pour les auteurs latins, pour Hugo, Musset et Baudelaire. Leur belle entente connaîtra toutes sortes d'avatars et de mouvements d'humeur, leur amitié se refroidira. Elle se sera maintenue pendant près de trente-cinq ans. Jusqu'à ce que survienne la célèbre lettre qui valut rupture, une courte missive postée depuis Gardanne par Cézanne, le 4 avril 1888, après lecture du roman de son ami, L'Oeuvre qui évoque les errements de Claude Lantier, peintre raté qui finit par se suicider :"Mon cher Emile, je viens de recevoir L'Oeuvre que tu as bien voulu m'adresser. Je remercie l'auteur des Rougon-Macquart de ce bon témoignage de souvenir, et je lui demande de me permettre de lui serrer la main en songeant aux anciennes années. Tout à toi sous l'impulsion des temps écoulés".

En 1861, lorsque Cézanne s'établissait pour la première fois à Paris, rien ne pouvait faire présager pareil dénouement. En témoigne de manière désarmante l'émouvante lettre que Zola écrivait à Baille le 21 avril : "J'ai vu Paul !!! J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi ? Comprends-tu toute la mélodie de ces trois mots ? ... J'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes furieusement embrassés". Ce premier séjour dans la capitale fut pourtant source de désenchantement. Quelques semaines plus tard, Zola confessait à Baille sa franche déception, craignait à juste titre de ne pas pouvoir fléchir le caractère invariablement farouche de son ami : "Est- ce là ce que j'avais espéré ? ... Il est fait d'une seule pièce, raide et dur sous la main ; rien ne plie, rien ne peut arracher une concession"... (courrier du 10 juin 1861) ... "Paul a peut-être le génie d'un grand peintre mais il n'aura jamais celui de le devenir. Le moindre obstacle le pousse au désespoir".

"Disparaître, devenir inconnu".

A plusieurs reprises, Cézanne s'était découragé, songeait à quitter Paris. Zola qui fut remarquablement patient et prévenant, l'incitait à ne pas renoncer, passait de longues heures en sa compagnie, fumait avec lui des pipes au Luxembourg et se rendait au Louvre afin de mieux discuter peinture. Pour retarder son départ hors de la capitale, il tenta toutes sortes de stratagèmes : il accepta de poser afin que Cézanne fasse son portrait. Une première tentative - elle permet de dater de l'après 1861 le portrait acquis par le musée Granet - fut particulièrement infructueuse, comme l'indique une autre lettre adressée à Baille :"Après avoir recommencé deux fois, toujours mécontent de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour hier matin. Hier je vais donc chez lui ; lorsque j'entre je vois la malle ouverte, les tiroirs à demi vides ; Paul, d'un visage sombre, bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis il me dit tranquillement : "Je pars demain - Et mon portrait lui dis-je ? - Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus mauvais, je l'ai anéanti ; et je pars".

Au total, entre autres raisons parce qu'il aura curieusement échappé à la vindicte et à l'insatisfaction de Cézanne, ce Portrait de Zola constitue une manière de relique infiniment précieuse. Il appartient aux "temps écoulés", il énonce sèchement à qui pouvaient ressembler au seuil des années soixante du dix-neuvième siècle deux jeunes gens qui vivaient à Paris et qui rêvaient d'y faire carrière, chacun à leur manière. Songeant à tout ce qui allait bouleverser pendant les années suivantes les conditions de vie de cet écrivain et de ce peintre, on se remémore une citation de Gilles Deleuze, extraite de ses entretiens avec Claire Parnet :"Créer, c'est difficile ... Il faut y perdre son identité, son visage. Il faut disparaître, devenir inconnu".

Reste à raconter à la suite de quelles péripéties ce tableau vient d'être acquis par le musée d'Aix-en-Provence. Tout indique, comme l'illustre la rapide courbe de son histoire, que les acquéreurs potentiels de ce tableau furent rarissimes. Sa trace s'efface au lendemain de l'accident de voiture qui emporta Ambroise Vollard en juillet 1939, quelques semaines avant les débuts de la seconde guerre mondiale : le jeune assistant de Vollard, Eric Chlomovitch qui mourut avec sa famille en déportation, l'avait déposé avec 140 autres pièces de collection dans un coffre-fort de la Société Générale.

Quarante années plus tard, le 21 mars 1979, la Banque qui ignorait tout du contenu du coffre entreprend de récupérer des frais de garde qui n'avaient jamais été acquittés : elle décide en 1981 la mise en ventes publiques du contenu du coffre. Une bataille judiciaire de plus de quinze ans s'enclenche immédiatement, les héritiers de Vollard et de Chlomovitch font valoir leurs droits afin d'obtenir l'annulation de la vente.

Ce sont les enfants de Lucien Vollard, le frère du marchand, et non pas ceux de son proche collaborateur Chlomovitch, qui obtiennent gain de cause. Le 29 juin 2010, à côté d'une brassée de chefs d'oeuvre -"Trois têtes tahitiennes" de Gauguin, des Renoir, des Degas, des Rouault et des Picasso - voici que l'on redécouvre au 76 rue du Faubourg Saint Honoré, siège de Sotheby's France, le"Portrait de Zola". La toile est prudemment estimée dans une fourchette de prix voisinant 500. 000 ou 800.000 euros. Assez curieusement, alors que la plupart des oeuvres qui figuraient dans le coffre d'Ambroise Vollard dépassent les prévisions des experts de Sotheby's - au total, cette vente rapporta 23 millions d'euros - le tableau peint par Cézanne est ravalé parmi les invendus.

Un épilogue heureux survient. En tant que Président de Sotheby's France, Guillaume Cerutti qui affectionne profondément Aix-en-Provence - ses grands-parents étaient cultivateurs en bordure du chemin des Lauves, il fit à Aix une partie de ses études universitaires, l'un de ses meilleurs amis l'invite quelquefois dans une maison proche des Pinchinats - propose à meilleur prix l'achat de ce tableau à Bruno Ely. Ce dernier obtient le concours de la Communauté du Pays d'Aix qui vote les crédits nécessaires pour l'acquisition : la vente se conclut fin juin 2011 pour la somme de 400.000 euros, le tableau prend place parmi les Cézanne du musée Granet à la faveur d'une brève inauguration programmée le samedi 17 septembre 2011.

Alain Paire

Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?