Atelier_de_Michel_Houssin

Arles, dans l'atelier de Michel Houssin, dessin de la série "Passants", format 50 x 150 cm (photographies de Chris Chappey).

Pour appréhender l'oeuvre graphique de Michel Houssin, on découvrira la quasi-totalité des clefs qui puissent être réunies, presque toutes les entrées en matière possibles dans l'ouvrage qu'il titre "Dessiner le fil avant les hirondelles", un livre qu'il a réalisé en 2009 pour les éditions Area, avec le concours d'Alain Avila. Dans ce volume de 208 pages, on feuillette les reproductions des séquences majeures de son travail, on est par exemple confronté aux Foules qu'il compose depuis plus de trente ans.

Houssin est de ceux qui estiment que "les idées viennent en flânant". Il raconte que l'intense déferlement, la très étrange conception de ses Foules procèdent de la contemplation dans une forêt "de rondins de bois entassés". Ses Foules induisent dans notre imaginaire une très simple perception : rien de métaphysique, nous ferions partie des grands flux d'un ensemble beaucoup plus vaste, nous relevons de quelque chose d'improbable et d'inaccessible qui semble se dissoudre parmi les nuées ou bien dans les lointains d'une indiscernable végétation. Par ailleurs, Michel Houssin l'écrit, "le mélange de deux visages donne souvent naissance à un troisième", "nous sommes faits de tous les autres" .

La toute dernière de ces Foules fut orchestrée entre mars et juillet 2011."Fontaine, jamais plus je ne boirai de ton eau", Houssin affirme qu'il ne traitera plus jamais ce sujet. A l'impossible nul n'est tenu. Malgré les dénégations et les légitimes réticences de l'auteur, le regardeur ne se lasse pas des leit-motiv de cette très subtile masse chorale : il pressent qu'il pourrait s'agir d'un invincible événement, il forme des voeux pour que d'autres Foules puissent de nouveau envahir les grandes pages de ses papiers.

Clementine_nue
"Clémentine nue", format 175 x 71 cm.

Dans le livre de Michel Houssin, on scrute la très fine rythmique des images, une magnifique ténacité. On s'attarde sur quelques fragments du Journal d'un dessinateur, on savoure des jonchées de souvenirs, des notes de grande concision qui n'excluent jamais chez leur chroniqueur la cordiale autodéfense de l'humour. La plus sensuelle, la plus déconcertante et la plus éclairante des phrases qu'Houssin ait pu griffonner sur son calepin est à mon sens celle qui s'énonce page 174. Il prétend que "Pour bien dessiner les joues d'une femme, il faut penser à la douceur de son ventre". L'ouvrage refermé, plusieurs questions restent tout de même en suspens. Une inflexible morale de l'effacement, une rare humilité ainsi que d'irréversibles décisions font partie de la vitesse de croisière de ces dessins : "il faut soigner chaque détail comme si c'était une question de vie ou de mort, même si tout le monde s'en moque".

Michel Houssin est né à Avranches en Normandie, "au début des années noires de la guerre", un jour de 1941. Un accident soudain acheva de faire de cet artiste l'opiniâtre dessinateur que nous connaissons : en 1987, voici qu'apparaît la cohérence de ce personnage souvent silencieux qui préféra reconcer définitivement à la couleur, aux huiles et aux chassis et qui entreprit de se consacrer principalement au papier, à la gomme, à la mine de plomb et aux crayons graphite. Dans sa démarche antérieure, toutes sortes de modalités de disparition étaient originellement en jeu : il retravaillait par le feu certaines de ses peintures. On aimerait pouvoir imaginer à quoi ressemblait la sombre toile, l'ultime tableau qui s'engouffra par inadvertance dans l'âtre d'une cheminée. Ce coup du destin acheva de sceller la sombre violence, le bel acharnement qui signent l'identification immédiate et les périls de ce travail : "difficile de dessiner des yeux bleus avec un crayon noir".

Point de cendres ni de diamants, de grandes fugues de neige, du noir et du blanc, une infinité de nuances intermédiaires. Malgré la rigueur et l'acuité du trait fréquemment intrépide, une forme d'acceptation prédomine : des migrations, des détours, de nouvelles rides et de multiples effacements, le chavirement d'un monde qui échappe à toute emprise relancent les textures de ce travail. D'insaisissables traits surgissent : une trame d'échos, des nuées de signes, des fragments de nature en myriades, des parcelles de végétation difficilement discernables. Lorsqu'il entreprend de dessiner des Foules, cet étrange fugitif commence toujours de gauche à droite par le haut de sa feuille. Comme s'il appliquait sans le vouloir cette saisissante définition de Pierre Reverdy pour qui le poème, je cite de mémoire, ce n'est pas parfaitement exact, est "une maison où on commencerait par le toit".

Après quoi survient dans cet incroyable palimpseste l'apparition mouvante d'une multitude d'êtres. Des figures familières - des étudiants et des modèles vivants de la Villa Arson, ou bien, révélés comme des archétypes fraternels, Alberto Giacometti, Edmond Baudoin et André Villers - la très étrange manif, involontaire et spontanée, des inconnus qui transitent dans les ruelles et sur les places du Midi, une humaine comédie qui certaines fois bascule vers le pire. Des trognes mystérieusement attachantes, des spectres parfaitement présents, des passants que l'on croit reconnaître mais qu'on ne reverra plus sollicitent notre attention. Voici des physionomies, des plissements de fronts, des cheveux, des bouches et des regards, assez peu de vêtures. Du tumulte, de l'incertitude et puis du calme, des tristes et des joyeux, des moins jeunes ou bien des vieillards, des minces et puis des gros, des moroses, des souffrants, des souriants et des songeurs-rêveurs fendent l'espace ou bien se fondent dans les insterstices de la grisaille. Ces hommes et ces femmes dont les bustes surgissent et puis s'effacent, tous ces personnages sont convoqués et captés par leur témoin avec beaucoup de respect et d'affection.

Foule
"Foule" de Michel Houssin

Si l'on excepte dans d'autres dessins que ceux des Foules quelques mâts de navires et puis des structures portuaires, les traces de l'architecture et les conventions du monde social affectent rarement cette oeuvre : dans ce travail, il est simplement question de visages et de paysages. Une aventure artistique ne se programme pas, rien n'est gratuit, certains éléments peuvent faire irruption dans une immédiate proximité : "J'avais travaillé une partie de la nuit sur le dessin de l'homme à la casquette. Le lendemain, il était assis devant moi dans un bus".

Quand bien même notre humeur, à l'instar de celle de ce dessinateur qui affectionne les devoirs de vacances, redevient insouciante, jubilante ou bien bucolique, on ne trouvera rien qui puisse révéler la plus petite parcelle d'une improbable Arcadie. Il s'agit bien du monde où nous vivons, ici et maintenant. Ce que nous contemplons sur les rivages du Rhône ou bien près des côtes de Bretagne, ces vastes firmaments où s'étirent, s'accumulent et se dissolvent les nuages, ce qui survient parmi les cerisiers en fleurs, les magnolias, les rosiers grimpants, au milieu des touffes d'herbes, des enchevêtrements d'épineux, des réserves de blanc et des orées d'un chemin forestier, ce sont les ritournelles et les tourbillons d'un cycle perpétuellement prépondérant, un mélange irrécusable de jeunesse et de vieillissement. Rien d'immédiatement tragique, aucune apocalypse. Les charmes infinis de Brocéliande n'escamoteront jamais Oradour : Le Grand Meaulnes, Jules Renard, 225 centimètres carrés d'herbes, Les Jeux interdits et tout aussi bien la Shoah sont discrètement remémorés.

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Pierre Vallauri et Michel Houssin présentent "Grosse tête", format 150 x 120 cm.

On discerne dans ce travail la distance et la délicatesse rousseauiste d'un éternel promeneur. Au coeur de ces Foules et de ces paysages, nous voici confrontés mezzo voce avec les insurmontables tournants des dernières décennies : au beau milieu de merveilleux bonheurs d'expression, des notes à la fois chantantes et orphelines, l'impitoyable justesse du noir et du blanc, une basse continue à laquelle nul ne saurait échapper s'introduisent dans notre mémoire. Voici ce que Michel Houssin écrit dans l'une de ses récentes notes de journalier intermittent, ses phrases sont datées d'août 2011. "La planète terre est un gigantesque lieu de vie. C'est aussi le plus vaste des cimetières. Après avoir photographié les nuages au-dessus de la tombe de mes parents dans le petit cimetière de Ponts-sous-Avranches, l'idée m'est venue de donner pour titre à ma récente série de dessins de nuages "Au-dessus du cimetière".

Alain Paire.

Exposition Michel Houssin 30 rue du Puits Neuf, jusqu'au samedi 26 novembre 2011, co-produite avec Pierre Vallauri et Arteum, le Musée d'art contemporain de Châteauneuf le Rouge.

Ce texte de présentation figure également dans le catalogue de l'exposition du musée de Châteauneuf le Rouge qui programme jusqu'au 23 novembre l'exposition Suite arlésienne avec quatre artistes qui vivent et travaillent à Arles, Gabriel Delprat, Gérard Eppelé, Michel Houssin et Heribert Maria Staub. Pour ce catalogue, préface de Pierre Vallauri. En cliquant sur les noms qui suivent, on trouvera les textes composés pour ce catalogue par Florence Laude à propos de Gabriel Delprat, Gérard Eppelé et Heribert Maria Straub. 


Dessiner le fil avant les hirondelles, le livre de Michel Houssin aux éditions Area est disponible à la galerie, prix 25 euros. A côté des extraits du Journal du dessinateur, on trouve des textes critiques d'Alin Avila, Gérard Bodinier, Christian Gattinoni et Pierre Tilman. Nombreuses reproductions des dessins d'Houssin et quelques autres textes sur ce lien du site Documents d'artistes.

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