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Le Meurtre, huile sur toile de Cézanne vers 1868, 65 x 80 cm, Walker Art Gallery, Liverpool.

Une fois n'est pas coutume, si l'on tente d'inventorier l'activité autrefois déployée par les musées et les galeries, juillet 1953 fut à Aix-en-Provence, dans le registre de la peinture, l'un des mois les plus fastes et les plus étonnants de la seconde partie du vingtième siècle. La Direction des musées de France coordonnait une série de trois expositions de Paul Cézanne qui transitèrent par Aix, Nice et Grenoble. Simultanément le Festival d'Art lyrique et plusieurs acteurs privés - Fernand Pouillon, le galeriste Lucien Blanc, l'association Les Amis des Arts - modifiaient la donne d'une cité soudainement sortie de son fatidique endormissement. C'est fort loin, ce commencement des Trente Glorieuses : Aix-en-Provence se révélait capable de fomenter une série d'événements artistiques de très fine importance.

Plus que les autres quotidiens locaux, le journal Le Méridional est à cette époque davantage perméable aux arts plastiques, grâce à ses chroniqueurs Louis Giniès, Léon-Gabriel Gros et Jean de Sormiou qui écrivent fréquemment. Quand on feuillette la presse régionale de juillet 1953, parmi toutes sortes d'articles qui évoquent le procés du hold-up de La Begum, la chute d'Hugo Koblet sur les pentes de l'Aubisque, les exploits de Robic et de Darrigade, et puis une année après Fausto Coppi, la première victoire de Louison Bobet dans le Tour de France, on constate que ce ne fut pas seulement le souvenir de Paul Cézanne et d'Achille Emperaire qui fut évoqué dans la ville où le Festival d'Art lyrique faisait appel aux concours d'artistes qui s'appelaient Balthus, Derain, Cassandre et Clavé.

Pendant cet été de 1953, la création contemporaine fut accueillie dans la cité avec souci d'ouverture. Dans d'autres lieux que le musée Granet et pas uniquement sur le Cours Mirabeau, un itinéraire et des promenades se déployaient : sur les cimaises de plusieurs espaces aixois, on accrochait André Masson, Alexander Calder, Aristide Maillol, Pierre Tal-Coat et Jean Amado. Pour l'organisation de cette succession de manifestations, à côté du travail mené sous l'égide de la municipalité du maire Henry Mouret par le conservateur du musée Granet Louis Malbos, on identifie également l'apport de grands historiens d'art qui ont à coeur d'apporter leur contribution : dans la presse locale ou bien dans l'organigramme de telle ou telle exposition, il est fait mention de la présence à Aix pendant cet été, de personnages de premier plan comme Lionello Venturi, John Rewald, James Lord et Jean Leymarie.

Dans cette concentration d'événements de belle venue, on apprend que Jean Planque (1910-1998) eut son rôle à jouer. Il résolut de prêter, d'abord à une galerie privée, ensuite au musée Granet deux aquarelles de Cézanne qui faisaient partie du début de sa collection. Par surcroît, on s'amusera plus loin de noter que parmi les espaces d'exposition de ce mois de juillet 1953, le lieu à l'intérieur duquel est à présent installée la collection de la Fondation Jean Planque, la chapelle des Pénitents Blancs accueillait pendant quinze jours un hommage à Albert Gleizes, imaginé par le peintre Albert Coste (1895-1985).

Les Baigneurs, Le Meurtre, La Vieille au chapelet.

L'exposition Cézanne se déroula du 4 juillet au 4 août, au rez-de-chaussée du musée Granet. Elle précéda deux autres expositions qui se déroulèrent à propos du peintre de la Sainte-Victoire, en 1956 et 1961, au Pavillon de Vendôme. Préfacé par Georges Salles et Jean Leymarie (1919-2006), à cette époque conservateur du musée de Grenoble, un catalogue d'une quarantaine de pages répertorie les pièces de Cézanne réunies en cette occasion : 24 huiles sur toile et 26 aquarelles ou dessins.

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Ce qui fut rassemblé à partir de l'hexagone était conséquent. Quatre tableaux qu'on voit aujourd'hui au musée d'Orsay furent prêtés par le musée du Louvre : Les Joueurs de cartes, Le Vase bleu, Auto-portrait et Les Baigneurs. A quoi s'ajoutaient des pièces de premier plan, confiées par des collectionneurs ou bien des galeries. A cette époque, les musées n'ont pas encore conquis l'essentiel de l'oeuvre de Cézanne : la Baronne Eva-Gehbard Gourgaud conserve la version des Baigneurs qu'elle donnera au Louvre en 1965, la galerie Wildenstein n'a pas cédé à la Walker Art Gallery de Liverpool la très farouche scène de crime crapuleux titrée Le meurtre.  De même - la transaction s'achèvera pendant la fin de cette année 1953 - la veuve de Jacques Doucet garde à Neuilly, autrefois sauvée in extremis par Joachim Gasquet, La vieille dame au chapelet qui fut aperçue en février 1913 à l'Armory Show et qu'on rencontre à présent, depuis plus d'un demi-siècle, à la National Gallery de Londres (son visage inconsolable et ses vêtements bleus réapparurent au musée Granet, du 12 juin au 31 août 1982, lors de l'exposition Cézanne conduite par Denis Coutagne).

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La Vieille au chapelet, huile sur toile de Cézanne vers 1895, 85 x 65 cm, National Gallery de Londres.


Les articles et les photographies de la presse locale répercutent diverses anecdotes. Le lundi 30 juin fut le jour d'arrivée de la plupart des tableaux sur la Place-Saint-Jean-de-Malte. Une fourgonnette dans laquelle avait pris place l'inspecteur des musées de France Boyer quittait le Louvre à huit heures du matin pour arriver à quinze heures devant le parvis du musée ; la police, le capitaine des sapeurs-pompiers et plusieurs personnalités étaient présents au moment du déchargement. L'atmosphère est bon enfant, on précise tout de même que la valeur d'assurances de l'exposition est d'un milliard de francs. Dans Le Provençal, un cliché du studio Henry Ely réunit quelques responsables ainsi qu'un transporteur-factotum en chemise à manches courtes, bleu de chauffe, sourire et béret. Il arbore à l'air libre, hors de caisse et d'emballage, Les Joueurs de cartes (1).

D'autres pièces étaient arrivées au musée quelques jours auparavant, depuis de plus lointaines latitudes. Les accompagnateurs du convoi des Etats-Unis sont John Rewald (1912-1994) et James Lord (1923-2006) : ils sont les grands artisans du sauvetage de l'atelier des Lauves qui se conclura l'année suivante,  avec l'appui des mécènes de l'Outre-Atlantique. La Montagne Sainte-Victoire (n° 452 du catalogue de Venturi)  et le Portrait de Gustave Boyer avec chapeau de paille sont prêtés par le Metropolitan Museum Art de New York, l'Art Institute de Chicago a confié Le Plat de pommes, le marchand Sam Salz et des collectionneurs privés américains - Sara Roosevelt, Alex Lewyt et Henry Pearlman - ont cédé pour quelques mois des peintures et des aquarelles. Le Cabanon de Jourdan, peint par Cézanne pendant les dernières heures de sa vie, est prêté par le Kunstmuseum de Bâle.

Le vendredi 4 juillet à partir de 10 h 30, pendant les discours officiels de l'inauguration, le doyen de la Faculté des Lettres Etienne Gros et le conseiller municipal délégué aux Beaux-Arts, maître Saint-Ferreol se taillent la part du lion : leurs propos sont abondamment cités dans les compte-rendus de presse. Les remerciements les plus chaleureux s'adressent à Madame Martinaud-Deplat, l'épouse du maire de Saint-Antonin-du-Bayon : son mari Léon Martinaud-Deplat est un député radical-socialiste des Bouches-du-Rhône qui fut Garde des Seaux et qui vient d'être nommé ministre de l'Intérieur. Son action et son soutien en hauts lieux furent déterminants : sans elle, répètent les orateurs, "nous n'aurions rien pu faire, car nous n'aurions rien eu". Madame Guynet-Pechadre ainsi que Jean Leymarie, les conservateurs des musées de Nice et de Grenoble assistent à cette inauguration. Ils accueilleront par la suite les 24 peintures et les 25 travaux sur papier de l'exposition : le musée Masséna de Nice les réceptionnera du 8 août au 12 septembre, le musée des Beaux-Arts de Grenoble les attend pour la période qui va du 15 septembre au 18 octobre.

1947-1980 : Louis Malbos, conservateur du musée Granet.

Louis Malbos, le conservateur du musée Granet est à cette époque un alerte quadragénaire. C'est un poète provençal, un admirateur de Frédéric Mistral : pendant toute sa vie, il donnera des cours à l'Escolo de Lar et rédigera des textes pour L'Almanach du Félibrige. Il est né à Marseille, dans le quartier de l'Estaque le 25 novembre 1911, Aix-en-Provence est sa ville d'adoption. Son père Ernest Malbos (1885-1960) est un ingénieur des chemins de fer par ailleurs peintre de petits formats, principalement des paysages, aperçus lors d'une exposition du musée du Vieil Aix en 1991. La thèse de fin d'études de Louis Malbos portait sur le chef-d'oeuvre de la cathédrale Saint Sauveur, Le Buisson ardent de Nicolas Froment. Il travaillait auparavant à la Bibliothèque Méjanes sous la direction de son conservateur Bruno Durand, il a publié en 1937 un mince opuscule accompagné de photographies en noir et blanc où l'on aperçoit des agriculteurs et des champs de moisson étonnamment proches du beffroi de la cathédrale, un Guide artistique et historique d'Aix qui fut imprimé à Cavaillon. Son prédécesseur au musée était depuis 1925 le peintre Marcel Arnaud (1877-1956) qui, en 1939, malgré le concours très actif de John Rewald, n'avait pas pu obtenir de la municipalité d'Aix qu'elle célèbre le centenaire de la naissance de Cézanne.

Louis Malbos est en poste depuis octobre 1947. Il demande et obtient en 1949 que le musée d'Aix puisse porter le nom de François-Marius Granet. Son logement de fonction est situé rue Cardinale, dans une aile du musée. Il prendra sa retraite en 1980 à l'âge de soixante-neuf ans et mourra le 17 mai 1984, suite à une embolie cérébrale survenue quatre jours plus tôt : le destin ne voulut pas qu'il puisse assister, quelques semaines plus tard, au dépôt dans son musée de huit tableaux de Cézanne. Il avait réalisé en 1950 une rétrospective Auguste Chabaud qui avait mis en valeur les débuts du peintre des Alpilles, les tableaux fiévreux et inventifs de sa période parisienne et fauve que l'on méconnaissait. En 1951, pour un prix que le peintre avait fixé par amitié sur un très modique tarif, il a acquis pour son musée l'Auto-portrait en militaire qui fut peint en 1902 par Charles Camoin (1879-1965), quelques mois avant qu'il ne fasse connaissance avec Cézanne. Les journaux rapportent que depuis le printemps de 1953, des techniciens et des ouvriers ont ardemment travaillé pour que soient réaménagées les trois salles qui accueillent les oeuvres de Cézanne au rez-de-chaussée du musée.

C'est Louis Malbos qui aménagea au premier étage du musée la salle Paul Cézanne à l'intérieur de laquelle les visiteurs, depuis belle lurette prévenus mais tout de même fortement désappointés, tentaient de faire contre médiocre fortune bon coeur. Cette pièce rassemblait divers portraits, le mélancolique buste en terre cuite exécuté par l'ami d'enfance de Cézanne, Philippe Solari (1840-1906), un Portrait de Joachim Gasquet peint en 1917 en tenue de soldat par Jacques-Emile Blanche (2), des peintures, des dessins et des gravures exécutés par Pissarro, Emile Bernard et Maurice Denis. Jusqu'en juillet 1984, date du dépôt voulu par l'Etat et le ministère de la culture de Jack Lang, le musée d'Aix détenait en tout et pour tout un dessin d'académie, un Homme nu de 1862 issu du fonds de l'Ecole d'Art et trois aquarelles de Cézanne. En 1936, Lord Ivor Spencer Churchill avait généreusement offert au musée de Marcel Arnaud, avec pan de mur à gauche et maison au pied de la colline un Paysage de la campagne d'Aix-en-Provence. En 1949, le legs de Charles Bain Hoyt du Maine avait merveilleusement enrichi le musée qui recevait Les Rochers au Château-Noir et Sainte-Victoire vue du chemin des Lauves. John Rewald avait pour sa part donné à l'ancien Palais de Malte l'une des rares eaux-fortes de Cézanne, le Portrait de Guillaumin au pendu.

Parmi les visiteurs de marque de l'exposition de juillet 1953, il est fait mention d'Yvette Labrousse, "La Begum" qui vient au musée sans être accompagnée par l'Aga Khan III. Charles Camoin se déclare très ému, il passe chez Granet le 27 juillet et se rend en compagnie de Louis Malbos sur les bords de l'Arc, pour mieux évoquer en sa compagnie ses souvenirs des Baigneuses. Auguste Chabaud est photographié dans une salle du musée dans l'édition du 31 juillet. Lionello Venturi (1885-1961) converse avec son ami Léo Marchutz et donne une conférence de presse qu'on relate le 29 juillet. Il raconte avoir vu pour la première fois des tableaux de Cézanne pendant l'été de 1906, lors d'une visite privée de la collection d'Auguste Pellerin. Son regret est de n'avoir pas rencontré l'artiste. "Je reçus le choc qui devait déterminer l'une de mes activités. Personne ne put ou ne voulut me donner l'adresse de ce peintre. Comme une flèche, je serais venu lui rendre visite. Je ne le sus que quelques mois après, c'était trop tard. J'ai perdu une grande chance : celle d'avoir vu Cézanne".

Sur le Cours Mirabeau, des aquarelles de Cézanne et une rétrospective Achille Emperaire

Le musée Granet n'est pas l'unique pôle de cette célébration de Cézanne. Sise au 44 du Cours Mirabeau, à l'angle de la rue Frédéric Mistral, juste en face du café des Deux Garçons, la galerie Lucien Blanc réunit dix-sept aquarelles, un dessin et une peinture. Son catalogue préfacé par André Masson mentionne parmi les pièces exposées la présence du livre d'Ambroise Vollard consacré à Cézanne, un exemplaire d'auteur dédicacé au peintre. A quoi s'ajoute, à cette époque détenu en collection particulière avant d'être déposé au musée Granet, le buste de Cézanne sculpté par Henri Pontier qui fut le conservateur du musée Granet et le directeur de l'Ecole d'Art, entre 1892 et 1925. Un personnage demeuré célèbre en vertu de la rigidité de ses positions : il tint promesse, il avait répété que "de son vivant, aucun tableau de Cézanne n'entrera au musée".

Lecture faite du catalogue, on comprend que cette exposition dans une galerie privée qui d'ordinaire oeuvre pour les antiquités et l'art d'aujourd'hui, n'est pas une exposition "commerciale". Dans l'en-tête d'un courrier signé par Louis Malbos, visible pendant l'été 2011 dans l'exposition Jean Planque du musée Granet, on apprend que les bénéfices de l'exposition aideront le financement de la restauration du musée. La petite brochure imprimée chez Moullot à Marseille indique que "cette exposition a pu se réaliser grâce aux prêts de généreux collectionneurs français et étrangers, qui ont bien voulu se séparer des oeuvres de Cézanne qu'ils détenaient : grâce aussi à la compréhension  et à la bonne volonté d'amis et d'admirateurs du Maître d'Aix qui ont oeuvré pour la réussite de cette manifestation". Parmi les noms de ces collectionneurs et admirateurs, on relève la présence de marseillais comme Jean Cherpin, Walter Firpo, André Cordesse et J-M Terrin, ainsi que des aixois, Mesdemoiselles Conil et Victor Nicollas que nous évoquons plus loin. Est également mentionné le nom de Jean Planque ("Suisse et Paris").

Dans sa préface qui n'est pas le meilleur écrit d'André Masson - Aix est son pays d'adoption, il habite et travaille sur les bords de la route du Tholonet depuis 1947 -  le peintre rappelle à propos des aquarelles de Cézanne "qu'à partir de 1900 - dans les dernières années qui lui restent à vivre - Cézanne poussera jusqu'à ses conséquences les plus aigües, ce moyen devenu familier. L'armature du dessin à la mine de plomb deviendra de moins en moins importante au bénéfice d'une vision par tache, d'une liberté et d'une autorité si souveraine qu'on ne verra, pour les comparer (imprudemment peut-être) que les sommets de la peinture chinoise ... C'est le moment suprême où le peintre se satisfait de l'essentiel, ne bavarde plus, et donne au silence une qualité que l'on ne croyait inhérente qu'à la seule musique, dans son expression la plus haute".

Dans son catalogue raisonné des Aquarelles de Cézanne (éd. Flammarion, 1984) la notice rédigée par John Rewald à propos de la réalisation de la galerie Lucien Blanc n'est pas tendre : il indique que la provenance de certaines des pièces de cette exposition était "douteuse". Une grande partie des travaux exposés sur le Cours Mirabeau est pourtant dûment répertoriée : l'appréciation semble sévère, presque toutes les aquarelles réunies par Lucien Blanc figurent précisément dans le catalogue Rewald ou bien dans les ouvrages de Venturi. Ce qui paraît douteux, mais qu'on ne peut pas juger sur document puisqu'il ne figure pas parmi les illustrations du catalogue, c'est principalement un Dessin à double face qui porte le n°14 dans la brochure imprimée par Moullot. Pas de quoi bouder son plaisir, ce rassemblement valait détour. Pour tenter de se représenter ce que fut cette exposition, l'énumération des pièces exposées serait trop longue. On peut se borner à quelques exemples parfaitement significatifs : Feuilles dans un vase est l'aquarelle 373 du catalogue de Rewald, Pommes et bouteille figure au 258, Arbres à Vichy est le n°76, Carafe et bol c'est le 107, Paysage d'Ile de France le 72, Arbres et bassin au Jas de Bouffan se retrouve listé au 274 de l'inventaire rewaldien.

C'est encore la presse locale qui raconte qu'après l'inauguration du vendredi matin 4 juillet 1953 effectuée à 10 h 30 place Saint-Jean-de-Malte, il y eut dans l'après-midi à 16 heures, l'ouverture officielle de la galerie Lucien Blanc. Après quoi, au rez-de-chaussée de l'appartement d'un fidèle ami de Joachim Gasquet, le poète et romancier Joseph d'Arbaud (1874-1950), ce fut le tour des Amis des Arts, la galerie associative du 26 Cours Mirabeau. En fin d'après-midi, c'était bien évidemment dans de plus modestes dimensions qu'au musée, une autre grande première, l'inauguration d'une exposition qui réunissait soixante travaux d'Achille Emperaire, des peintures et des dessins. Les choses étaient convenablement coordonnées, les quotidiens locaux signalent qu'après le vernissage, le billet d'entrée qui coûte cent francs permet d'accéder aux deux expositions, celle des aquarelles et celle d'Emperaire.

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Achille Emperaire , huile sur toile de Cézanne vers 1869, 200 x 120 cm, Musée d'Orsay.


On ne saurait en faire grief, une pièce indispensable manquait pour cet événement programmé par le président de l'Association des Amis des Arts Victor Nicollas, par ailleurs secrétaire général de la sous-préfecture d'Aix. Il s'agissait pourtant de la plus importante rétrospective pour l'heure composée autour d'Achille Emperaire dont quelques décennies plus tard, en 1998, le centenaire de la mort ne fut pas du tout célébré. Pour sa destinée posthume, trois autres expositions Emperaire ont été programmées : en 1942, au musée Granet à l'instigation de Marcel Arnaud, en septembre 2001, pendant quinze jours, au château de Bouc-Bel-Air et en décembre 2013, à l'atelier des Lauves ainsi qu'à la galerie du 30, rue du Puits-Neuf. A l'impossible nul n'est tenu : le 26 du Cours Mirabeau n'avait pas pu songer à négocier auprès  des héritières du grand collectionneur Auguste Pellerin (1852-1929) le prêt et le transport de la toile monumentale (large d'1 m 22, elle a 2 m de hauteur) où Cézanne portraiture avec une immense compassion et un vrai respect son ami Achille Emperaire, assis sur le grand fauteuil du Jas de Bouffan, frontalement représenté avec son abondante chevelure, une tête songeuse, des mains d'oiseau et de trop courtes jambes. Le tableau avait été confié à une exposition parisienne qui se déroulait pendant cet été de 1953, du 19 juin au 15 septembre à l'Orangerie des Tuileries : en compagnie de 19 autres toiles et de quelques dessins de Cézanne, Achille Emperaire figurait dans l'exposition que Germain Bazin et Charles Garibaldi avaient imaginé à propos de Monticelli et le Baroque Provençal.

L'apparition de ce portrait sur le Cours Mirabeau eut été magique. Pendant ces années cinquante, Achille Emperaire se trouvait en mains privées, son image ou sa présence étaient rarement diffusées. Auguste Pellerin l'avait acheté en janvier 1910, il fut aperçu en juillet-septembre 1954 lors de L'Hommage à Cézanne du musée de l'Orangerie. Avant qu'il ne figure au musée d'Orsay, la fille et la petite-fille d'Auguste Pellerin, Mme René Lecomte et Mme Louis de Chaisemartin l'offriront au Jeu de Paume en 1964.

Les Amis des Arts récidiveront avec les moyens qui leur étaient propres pendant l'année suivante : avec un texte d'introduction de Marcel Brion (1895-1984) qui disait l'essentiel sur le carton d'invitation, ils composeront un hommage au trop mal connu Louis-Mathieu Verdilhan (1875-1928). Pour l'heure, ils avaient soin de publier pendant ce beau mois de juillet 1953 un catalogue de 28 pages qui comportait, à partir des recherches publiées en mai 1938 par John Rewald, une étude de Victor Nicollas, dix reproductions (presque uniquement, des nus féminins) ainsi qu'une courte préface de Jean Leymarie qui se terminait ainsi : "Dans l'ombre de Cézanne qui désormais rayonne, tel un nouveau Giotto, au coeur de la Provence d'une inépuisable et farouche vitalité, voici ce mystérieux Achille Emperaire, dont l'âme ardente et fière dans un corps dévasté et le nom cruellement triomphant n'appelaient point l'oubli d'où le tire si judicieusement, à la suite de John Rewald, M. Nicollas".

Fernand Pouillon, grand entrepreneur

A Paris, dans son petit et dernier appartement proche  du 18 de la rue du Cloître Notre-Dame où l'on apercevait une toile de Zoran Music, alors que je l'interrogeais à propos de la période aixoise de Pierre Tal-Coat, Jean Leymarie m'avait pendant une fin d'après-midi de 1995 raconté le souvenir qu'il avait conservé des grandes soirées autrefois fastueusement données par Fernand Pouillon (1912-1986) lorsqu'il habitait sur la route du Tholonet le domaine de la Brillane, juste avant L'Harmas et après la Torse. L'élégant architecte de la rénovation du Vieux Port avait oeuvré pour l'achèvement de la Faculté de Droit d'Aix ainsi que pour la création de sa Bibliothèque. Il avait conçu les tribunes du nouveau stade d'Aix, le gymnase du Creps et la réhabilitation du Mas d'Entremont. Pendant cette année 1953, ses relations privilégiées avec le maire Henry Mouret lui avaient permis de réaliser sur les deux côtés de l'ancienne route des Alpes la construction des Deux cents logements qu'on pouvait acquérir grâce à un astucieux et généreux système de location-vente, sans apport initial.

Ce quadréganaire émacié et longiligne conjuguait admirablement son intérêt pour l'histoire de l'architecture et sa familiarité avec l'art contemporain. Avec ses étudiants de l'Ecole d'Art d'Aix, il venait de diriger un inventaire des hôtels particuliers d'Aix qui donnera lieu à la publication d'Ordonnances, un ouvrage à tirage limité, illustré par André Masson et Léo Marchutz qu'il avait en grande estime. Ses talents de séducteur, son habileté pour abaisser les coûts des bâtiments sans pour autant sacrifier l'esthétique de ses créations impressionnaient grandement. Sa fréquentation et son amitié pour son voisin André Masson eurent toutes sortes de conséquences. Pouillon fit construire pour le peintre son atelier des Cigales, entre Château Noir et Tholonet ; deux de ses filles épousèrent Luis et Diego, les deux enfants de Rose et André Masson.

Le 15 juillet 1953, Fernand Pouillon inaugurait en compagnie de Jean Leymarie, tout près de l'Archevêché où se déroule le Festival d'Art lyrique, dans les locaux de l'ancienne Faculté des Lettres à cette époque établie rue Gaston de Saporta, une exposition étonnamment inventive qui associait les arts du feu et la peinture contemporaine, des talents locaux et des grands noms. Au rez de chaussée de l'Hôtel Maynier d'Oppède, Pouillon avait réuni autour de leur inspiratrice Emilie Décanis (1881-1954) des travaux des céramistes aixois Jo et Jean Amado, René Ben Lisa, Jean Perrier et Jean Buffile, des mobiles d'Alexandre Calder qui vivait alors près des Granettes ainsi que des toiles des peintres qui gravitaient autour de la route du Tholonet, André Masson, Cecil Michaelis, Yves Rouvre, Francis Tailleux et Pierre Tal-Coat. Le premier étage de Maynier d'Oppède présentait les lithographies de Léo Marchutz et d'André  Masson qui accompagnaient la publication d'Ordonnances.

A propos du Festival d'Art lyrique d'Aix-en-Provence dont les auditeurs pouvaient être également les visiteurs de cette exposition tout à fait originale, on rappellera que notamment grâce à la médiation d'Edmonde Charles-Roux qui travaillait aux côtés de Gabriel Dussurget en tant que "chargée de communication", cette manifestation de portée internationale avait su faire appel pour ses décors et ses mises en scène aux talents de Wakhévitch, de Cassandre, de Balthus et d'André Masson qui avaient oeuvré pour Don Juan, Cosi Fan Tutte et Iphigénie en Tauride. Pour cette saison 1953, Edmonde Charles-Roux qui convie également Antoni Clavé aux Noces de Figaro, avait su convaincre André Derain qui, après avoir oeuvré pour L'Enlèvement au sérail de 1951, est associé à la création du Barbier de Séville. Se rappelant cette époque pionnière et reparlant de la convivialité qui unissait peintres et gens d'opéra, Edmonde Charles-Roux, dans un entretien publié par L'Express le 27 juillet 2006, soulignait qu'"Ils étaient les meilleurs amis du monde. Aujourd'hui, cette proximité est tuée par le poids financier qu'a pris une telle manifestation. A l'époque, on ne parlait pas d'argent".

Autre manifestation de convivialité tout à fait exceptionnelle, cet établissement n'ayant tout au long de son histoire presque jamais participé à des expositions de peinture, il faut également signaler l'accrochage de quelques-uns des meilleurs contemporains de cette époque, sur le Cours Mirabeau, au premier étage du Café des Deux Garçons. S'y trouvèrent rassemblées des toiles de Bazaine, Deyrolle, Domela, Carrade, Lapoujade, Manessier, Mathieu, Pignon, Prassinos, Riopelle, Tal-Coat, Vieria Da Silva, Zao Wou-Ki ainsi que Nicolas de Staël qui répondit brièvement aux questions du journaliste du Provençal.

Pour clore la liste des expositions de ce mois de juillet, on indiquera qu'au 3 de la rue Marius Reinaud, tout près du Cours Mirabeau et de la place de Verdun, dans une rue aujourd'hui majoritairement occupée par des boutiques de mode, la Librairie Colliard avait installé en son premier étage des dessins et des ouvrages à tirage limité d'Aristide Maillol. Enfin, Albert Coste, peintre et enseignant à l'Ecole d'Art proche d'Albert Gleizes qui venait de décéder, avait pour sa part voulu rendre hommage à son vieil ami. Une exposition à propos d'Albert Gleizes et du cubisme se déroula pendant la seconde quinzaine de juillet dans la Chapelle des Pénitents Blancs qui deviendra en 2013 le lieu d'accueil de la collection de Jean Planque.

Août 1953- juin 1955 : deux aquarelles de Cézanne prêtées par Jean Planque au musée Granet.

Dans le catalogue de l'exposition Collection Planque / L'exemple de Cézanne publié en juin 2011, Bruno Ely rappelle ce qu'il advint des deux aquarelles  de Cézanne que Jean Planque avait tout d'abord confiées à Lucien Blanc pour qu'elles figurent dans son exposition du Cours Mirabeau. Planque écrivit au mois d'août une lettre à Louis Malbos : "L'action que vous avez personnellement entreprise, et qui a heureusement déja porté ses fruits, pour rendre plus présente l'oeuvre de Cézanne dans Aix, m'engage à vous déposer en prêt, pour une durée d'au moins une année, les deux aquarelles que je possède du Maître d'Aix ... Je ne vous demande aucune assurance afin que l'économie ainsi réalisée puisse vous permettre un tout petit peu de réaliser vos projets ... Ce prêt, si vous pouvez le réaliser, est une grande joie pour moi". A plusieurs reprises, raconte Bruno Ely, et jusqu'en juin 1955, Planque fut heureux de revoir ces aquarelles accrochées sur les cimaises du musée : pour que sa joie fut sans mélange, il demanda dans un autre extrait de correspondance que son nom de prêteur ne soit pas mentionné sur le cartel : "Pourquoi en somme l'y mettre ? Cela me gêne et je vous le dis "... "C'était si beau, sur ce mur de musée, ces quelque signes précieux ... Chez vous, le pays de Cézanne ! Il n'y avait que là qu'il pouvait être. Je dis, il n'y a que là qu'on peut essayer d'être".

Ce mois de juillet 1953 n'eut pourtant pas de suite véritablement convaincante, cette exceptionnelle conjonction d'initiatives publiques et privées n'eut presque pas d'équivalent pendant la seconde partie du XX° siècle aixois. Pendant cette époque et à quelques exceptions près, grande fut la pénurie du côté des budgets de la culture : jusqu'à récemment, le musée Granet ne disposait pas d'un personnel suffisamment nombreux, de crédits d'acquisition conséquents ni de financements pour bâtir de grands événements. L'habitude se prit de concevoir des projets non pas rue Cardinale mais dans le Pavillon de Vendôme qui accueillit entre 1956 et 1961 de très prestigieuses expositions à propos de Cézanne, de Van Gogh, de la collection de Marie Cuttoli ou bien de Matisse, plusieurs catalogues et des affiches en font foi. Circonstance aggravante, pendant l'été de 1961, la crédibilité d'Aix-en-Provence en tant qu'organisatrice d'expositions fut  terriblement mise en cause lors d'un détestable cambriolage survenu rue de la Molle : en furent victimes huit toiles de Cézanne qui par bonheur, furent récupérées quelques mois plus tard, suite à une transaction effectuée par la compagnie d'assurances auprès des auteurs du vol.

Pour analyser l'activité menée par les musées et les galeries d'Aix entre 1953 et 2010, il faudrait rédiger un texte beaucoup plus long que celui dont je compose à présent le rapide épilogue ... Des écarts de dates et de chronologie permettent de mieux évaluer la redoutable lenteur de certains cheminements. Cézanne mourut en octobre 1906, la première de ses expositions dans le musée d'Aix-en-Provence  se déroula en 1953, 47 ans après son décès ... Lorsqu'il gravissait en 1953 les marches du parvis de l'ancien Palais de Malte, Jean Planque ne pouvait pas imaginer que, lors de l'été de 2011, sa collection ferait, 57 années plus tard, l'objet d'une dépôt et d'une exposition au musée Granet.

Alain Paire.

(1) On retrouve une photographie analogue à celle que je viens de décrire en page 146 de l'ouvrage Atelier Cézanne, éd. Actes-Sud, 2002. Cette image accompagne le texte de James Lord (pages 141-151) qui évoque ses tribulations aux Etats-Unis, lorsqu'il recueillait les fonds qui permirent de racheter l'atelier des Lauves, après le décès de Marcel Provence. James Lord insiste aussi pour souligner le rôle déterminant de Mme Martinaud-Deplat qui facilita les négociations entre les mécènes américains regoupés autour du Cézanne Mémmorial Committee, le recteur Blache et le doyen Etienne Gros qui acceptèrent que la Faculté des Lettres prenne en charge l'Atelier de Cézanne.

(2) Le fonds ancien de la Bibliothèque Méjanes détient un autre portrait peint par Jacques-Emile Blanche, celui de Marie Gasquet, offert en 1973 par Maurice Berard, président de l'Association Léonard de Vinci. 

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