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Jean Planque A deux reprises, en l'espace de dix ans, le musée Granet aura bénéficié de deux donations exceptionnelles qui l'ont hissé parmi les musées de province les mieux dotés pour ce qui concerne les années cinquante et soixante du vingtième siècle. En l'an 2000, un premier bienfaiteur qui préféra longtemps conserver l'anonymat, un enseignant et chercheur scientifique de haut niveau, par ailleurs fils du fondateur de la Banque Lazard à New York et proche ami d'André du Bouchet, Philippe Meyer (1925-2007)  avait avec l'appui de Françoise Cachin, offert à Aix-en-Provence une donation où figurent deux Cézanne, 19 Giacometti, des pièces de Bram Van Velde, Kurt Schwitters et Pierre Tal Coat, des Morandi, un Bonnard et un Balthus.

Cette donation effectuée à l'orée du XXI° siècle avait déja permis de rattraper des retards aixois pour partie corrigés en 1984 lors de la mise en dépôt par l'Etat de huit Cézanne. Bénéficier des dons d'un mécène privé comme Philippe Meyer permettait de s'adosser à l'une des plus prestigieuses collections du dernier siècle : Philippe Meyer fit entrer au musée d'Orsay en 1993 le Portrait de Vuillard par Bonnard, en 1994 l'Autoportrait au chapeau jaune de Gauguin, en 1998, le Portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes de Manet.

Deux aquarelles de Cézanne, Degas et Gauguin, quinze Dubuffet et quatorze Picasso

Un second bonheur bonifie le musée Granet. Grâce à l'énergie et l'amitié de Bruno Ely, Florian Rodari, le conservateur de la Fondation Jean Planque et Michel Pfulg qui préside le conseil d'administration de cette Fondation ont signé en septembre 2010 une convention de première importance avec la Ville et la Communauté du Pays d'Aix. Plus de 150 chefs d'oeuvre ont rejoint pour quinze années reconductibles les fonds du musée Granet qui pour la circonstance, entreprend de s'agrandir avec une surface d'exposition de 700 mètres carrés supplémentaires : une annexe du musée s'est ouverte le 21 mai 2013, à la faveur du réaménagement de la Chapelle des Pénitents Blancs que l'on découvre place Jean Boyer, au sommet de la montée de la rue du Maréchal Joffre. Auparavant, du 11 juin au 4 octobre 2011, la collection de Jean et Suzanne Planque avait été présentée Place Saint Jean de Malte. Ainsi se trouve réalisé un voeu profond de Jean Planque qui six décennies auparavant, dans l'un de ses courriers, écrivait, à  propos du "pays de Cézanne" : Il n'y avait que là qu'il pouvait être. Je dis qu'il n'y a que là qu'on peut essayer d'être" (1). Puisque des liens à ce point profonds unissaient la collection et le peintre de la Sainte Victoire, le titre de cette exposition de l'été 2011 s'inspirait d'un écrit de Ramuz, autrefois publié chez l'éditeur Mermod : elle s'intitulait " Collection PlanqueL'exemple de Cézanne".

Bien connue des amoureux de la peinture puisqu'elle a fait au cours des dix dernières années l'objet de catalogues et d'expositions dans plusieurs pays d'Europe (ses responsables l'ont fait transiter dans 13 grands musées, entre autres à le Fondation de l'Hermitage de Lausanne, à Paris, au musée Cantini de Marseille, au musée d'Ixelles de Bruxelles, à Barcelone ou bien à Wuppertal ; pendant l'été 2010 elle se trouvait dans le haut Rhin, au musée Fernet-Branca) cette collection ne saurait être décrite en quelques lignes. Pour faire court, on répètera que Jean Planque avait réuni en Suisse, dans sa maison de La Sarraz, une éblouissante série de chefs d'oeuvre : outre deux aquarelles de Cézanne, quinze tableaux de Dubuffet et quatorze pièces de Picasso, sa demeure renfermait des pièces d'Auberjonois, Bissière, Bonnard, Braque, Clavé, Robert et Sonia Delaunay, Degas, Dufy, Sam Francis, Gauguin, Simon Hantaï, Paul Klee, Fernand Léger, Henri Laurens, Henri Michaux, Claude Monet, Odilon Redon, Georges Rouault, Louis Soutter, Nicolas de Staël, Mark Tobey, Raoul Ubac, Félix Valloton et Vincent Van Gogh.

Saint-Ser, une ferme au pied du Pic des Mouches.

Jean Planque était né en juillet 1910. Ses origines sont extrêmement modestes, ce suisse du canton de Vaud fut un parfait autodidacte. A l'âge de 19 ans, sur le chemin de l'école de commerce de Lausanne où il fait ses études, il tombe en arrêt devant la vitrine de la galerie Paul Valloton qui  lui donne à voir Renoir et Cézanne. Quelques saisons plus tard, alors qu'il est requis par la pratique du piano et de l'aquarelle, Florian Rodari rapporte que Planque aperçoit à Bâle, dans une autre vitrine "des aquarelles de Paul Klee qu'il prend pour des dessins d'enfant. Détrompé par le marchand, il va au musée voir les tableaux de Klee. Cette révélation transforme alors complètement son approche de la peinture".

Une première phase de sa vie professionnelle l'avait conduit à devenir moniteur de ski et voyageur de commerce pour un distributeur de produits d'alimentation pour le bétail. Ses premiers revenus lui permettent de débuter sa collection, d'approcher un peintre comme René Auberjonois et puis ensuite de commencer à travailler pour un galeriste de Zurich qui lui demande de dénicher des toiles à Paris, des Corot et des Modigliani. Simultanément il tire ressources d'un produit alimentaire pour les cochons qu'il fait breveter. Ses gains lui donnent une plus grande liberté d'existence, il décide de séjourner entre six et dix mois par an en Provence. Jean Planque veut se rapprocher des territoires de Cézanne : dans la proximité du Pic des Mouches, de Puyloubier et de l'actuel hôtel-restaurant Saint-Ser, il loue le modeste espace d'une ferme qu'il habite entre 1948 et 1951.

Dans son Journal intime cité par Bruno Ely dans le catalogue de l'exposition du musée Granet, Planque évoque son intense solitude : "je descendais toutes les semaines, deux fois, à Puyloubier, faire mes provisions. J'avais quarante-cinq minutes jusqu'à Puyloubier"... "J'ai travaillé, travaillé avec ardeur ! ... Je me levais à cinq heures du matin, je me levais avec le jour, je me couchais avec la nuit, j'étais plein de flammes, plein de feu!". Ce grand marcheur de 38 ans arpente inlassablement la campagne aixoise, fait l'heureuse emplette de deux dessins d'Achille Emperaire et rencontre Louis Malbos (1910-1984) qui fut le conservateur du musée Granet jusqu'à la fin des années 70. Malbos lui procure la joie de participer en juillet 1951 à l'exposition Les peintres de la montagne Sainte-Victoire : l'un de ses tableaux figure au rez de chaussée du musée, aux côtés de Constantin, Granet et Loubon, parmi les anciens, non loin de Camoin, Masson, Maurice Denis, Tal-Coat et Seyssaud, parmi les modernes. Deux années plus tard, en juillet 1953, Jean Planque confie deux aquarelles de Cézanne à une exposition menée conjointement par Louis Malbos et Lucien Blanc, galeriste au 44 du Cours Mirabeau (2), le petit format d'un mince catalogue garde mémoire de cette exposition dont une préface fut rédigée par André Masson.

La Sainte Victoire, dans la proximité du Pic des Mouches et de l'ermitage de Saint Ser
La Sainte Victoire, dans la proximité du Pic des Mouches et de l'ermitage de Saint Ser.

Pendant l'après-guerre, Jean Planque fréquente assidûment les musées et les galeries. Une rencontre inespérée avec le grand marchand bâlois Ernst Beyeler lui permet d'employer pleinement son formidable talent de regardeur. Un pacte de grande loyauté et de parfaite amitié lui donne l'improbable chance de devenir acheteur pour le compte de Beyeler qui lui verse 5 % de commission, chaque fois qu'il découvre des tableaux. Les années qui vont de 1954 à 1972 scellent son destin : dans le texte qu'il consacre aux relations de Planque et de Beyeler, Florian Rodari évoque "une période d'ivresse et de bonheur". Planque est abondamment sollicité par les galeries et les courtiers. Il prospecte, il est infatigable. Il regarde, il cherche et décide en toute lucidité d'acheter "des tableaux lourds" : il fait le pari que ce sont ces pièces que convoiteront intensément les grands musées et les grands collectionneurs. Malgré les protestations de son épouse - "Planque, ralentissez, je veux garder mon mari vivant ! " - Beyeler prend de nombreux risques financiers et se charge de vendre ce qu'il découvre : comme l'indique Florian Rodari, "leurs connivences et leurs rapidités d'esprit sont extraordinaires".

Son regard est clairvoyant, ses visites d'atelier lui permettent de nouer de solides amitiés auprès des meilleurs artistes de son époque. Planque négocie des travaux du Douanier Rousseau, Cézanne, les peintres fauves. Très vite, du côté de ses contemporains, il fréquente Pablo Picasso, Alberto Giacometti, Roger Bissière, Mark Tobey ou bien Antoni Tapiès qui figurent parmi ses achats. Jean Dubuffet avec lequel il eut pendant de longues années des moments d'adhésion, de brouille et puis finalement d'intense réconciliation, lui adressa le plus beau compliment qu'il puisse faire : "ceux de votre sorte sont rarissimes".

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Comme l'écrit encore Rodari, sa vie devient "le roman d'un collectionneur". Après avoir entreposé ses tableaux dans un appartement situé à Paris au 33 de la rue Mazarine, Jean Planque transfèra en 1981 les toiles qu'il peignait et puis surtout sa collection personnelle en Suisse, à La Sarraz, localité proche de son village natal : "tous les jours, il fait ses gammes de peinture et vit entouré de ses tableaux". Pour raisons de santé, il avait officiellement cessé de travailler pour Beyeler : ses relations ne cessent pas pour autant, il continue de conseiller le co-fondateur de la Foire internationale de Bâle. Parmi ses ultimes acquisitions, il faut mentionner le peintre Alexandre Hollan. Un accident de voiture lui fait quitter la vie le 27 août 1988. En janvier de la même année, il avait créé la Fondation Jean et Suzanne Planque et précisément désigné comme conservateur Florian Rodari, le compagnon de sa nièce Maryam Ansari.

Dans la chapelle des Pénitents Blancs

De Paul Cézanne à propos duquel on peut rappeler qu'il naquit dans l'immédiate proximité de la Chapelle des Pénitents Blancs, Jean Planque avait conservé deux aquarelles et mines de plomb. Ces deux pièces ponctuent magnifiquement, pendant cet été de 2011, l'entrée de l'exposition du musée Granet : elles sont titrées Environs d'Aix et La Montagne Sainte Victoire vue des Lauves.

Désamiantée au cours des récentes années, à présent débarrassée de ses feutres, de ses sièges et de sa tribune qui servirent pour toutes sortes de soirées musicales, expositions et conférences, la chapelle de la rue Maréchal Joffre aura connu toutes sortes d'affectations. Pendant l'été 2010, les Pénitents Blancs qui prirent pendant deux décennies le nom d'un Palais des Congrès accueillaient à propos de la biodiversité du Pays d'Aix une exposition du museum d'Histoire Naturelle. Des meetings politiques s'y déroulaient régulièrement, je me souviens d'y avoir assisté à des concerts de musique contemporaine du Centre Acanthes ainsi qu'à un hommage au réalisateur de télévision Claude Santelli.

Dans son enclave proche du Boulevard des Poilus et de la route du Tholonet, cet espace était curieusement voué à la peinture et aux musées. Il abrita provisoirement pendant les années soixante du dernier siècle les cours de l'Ecole d'Art d'Aix. L'endroit avait perdu depuis belle lurette sa vocation religieuse : on y entreposa du fourrage pour l'armée pendant la Révolution de 1789, on ajoutera qu'y fut déposée pendant une dizaine d'années, à partir de 1866, la collection d'un autre grand donateur du musée Granet. Jean-Baptiste Bourguignon de Fabregoules détenait autrefois, dans le capharnaüm de son hôtel particulier du quartier Mazarin, 250 sculptures, 600 tableaux, toutes sortes de meubles et de curiosités : entre autres, la maquette en bois sculpté d'un Bucentaure, des terres cuites de Christophe Veyrier, des toiles de Philippe de Champaigne et de Lubin Baugin, des flamands et des hollandais, un portrait de Rubens et un autoportrait de Rembrandt qui fut commenté à la fin du siècle dernier par le peintre Françis Bacon, une pierre noire et sanguine du Corrège,  L'Anonciation de Daniele Crespi ou bien encore La Vierge en gloire de Robert Campin, le Maître de Flemalle. Le portrait par Joseph Gibert de ce collectionneur, son buste par Hippolyte Ferrat figurent au premier étage du musée.

Cézanne avait pris le temps de visiter la donation de son compatriote. Personne n'est parfait, la collection suscita de sa part des remarques parfaitement grincheuses que l'on retrouve dans un extrait de correspondance adressé à Emile Zola, dans les alentours du 19 octobre 1866 : "Le père Gibert du Musée, m'ayant invité à visiter le Musée Bourguignon, j'y suis allé avec Baille, Marion, Valabrègue. J'ai tout trouvé mauvais. C'est très consolant".

 Alain Paire

(1) Extrait de la correspondance de Jean Planque avec Louis Malbos, 1953. Phrase citée page 25 de l'article de Bruno Ely, catalogue Collection Planque / L'exemple de Cézanne.

(2) Il faut évoquer un temps lointain pendant lequel existaient à Aix-en-Provence deux galeries capables de susciter de mémorables expositions. Tout d'abord la galerie Lucien Blanc et puis ensuite celle de Tony Spinazzola. Domiciliée au 44, sur la droite en montant sur le Cours Mirabeau,  juste en face du Café des Deux Garçons, la Galerie Lucien Blanc était à la fois une galerie d'antiquités et d'art contemporain : on y fit des expositions de faïences de Moustiers, on y présenta des tableaux de Jongkind, Monticelli, Gleizes, Manguin et Chabaud. Jean Cocteau, Pierre Bergé et Bernard Buffet s'y trouvèrent en juillet/août 1957 pour une exposition de gravures et de pastels autour de La voix humaine. En juilllet 1953, il y fut présenté pas moins de vingt aquarelles de Cézanne pour la plupart répertoriées dans le catalogue raisonné de Venturi. Louis Malbos et Lucien Blanc avaient  imaginé cette exposition pour recueillir des fonds destinés à la restauration du musée Granet. Simultanément, au 24 du Cours Mirabeau, dans le local de l'association des Amis des Arts, une exposition Achille Emperaire était programmée par le collectionneur Victor Nicollas.

Plus tard, au 34 du Cours Mirabeau - emplacement par la suite occupé pendant quelques années par la librairie Le Divan de Pierre Dedet -  le gendre de Lucien Blanc, Tony Spinazzola reprit le flambeau : au début des années soixante, pendant de brèves saisons sans lendemain, il programmait des expositions d'Edouard Pignon, Hans Hartung, Anna Eva Bergman, Alfred Manessier, Mario Prassinos, Gabriel Laurin et Léo Marchutz.

A propos de Philippe Meyer et de la collection du musée Granet, cf "De Cézanne à Giacometti/ Une grande donation aux musées de France", préface de Françoise Cachin, Musée d'Orsay/ RMN, octobre 2000.

Cf "De Cézanne à Dubuffet", le catalogue de la Fondation Jean et Suzanne Planque, édité chez Hazan en 2001, avec des textes de Florian Rodari, Nicolas Cendo, Alain Madeleine-Perdrillat, Isabelle Monod-Fontaine, Maria Teresa Ocana, Jacqueline Poret-Fortel, Claudine Planque, Mousse Reymond-Rivier, Didier Schwarz, Claire Stoullig et Bernard Wyder.

Cf Collection Planque / L'exemple de Cézanne, catalogue édité en juin 2011 par la RMN Grand Palais et le Pays d'Aix où l'on retrouve les mêmes reproductions et les mêmes textes que chez Hazan ainsi que plusieurs compléments d'information : entre autres, la contribution de Bruno Ely "Ainsi viendront au musée mes aquarelles" pages 21 / 28 ainsi que "L'éducation du regard / L'exemple de Cézanne", textes de Reynald Freudiger, Daniel Magetti et Laurent Cennamo qui évoquent Auberjonois, Ramuz et Gustave Roud (pages 97 à 112). 312 pages, prix 39 euros.

A propos de l'exposition Collection Planque / L'exemple de Cézanne, cf le site du musée Granet.

A consulter le livre de Béatrice Delapraz  "L'oeil de Planque, Confidences d'un collectionneur", préface de Jacques Chessex, photographies de Claude Hubert et Luc Chessex, 189 pages, éd. Cheneau-De-Bourg, 2001. Une version en anglais est également diffusée, "The gifted eye of Jean Planque, a collector's intimacy."

A
propos de l'un des proches amis artistes de Jean Planque, cf publiée en mai 2011 la monographie de Florian Rodari, Kosta Alex (éditions Hazan, juin 2011). Une exposition de Kosta Alex fut programmée pendant l'automne 2011 par la galerie Sonia Zannetacci de Genève.

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