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Pierre Ledda dans son atelier de La Belle de Mai, photo x, dr.

Originaire du Piémont, son père qui fut cordonnier s'était très jeune établi en France. La famille de sa mère vivait en Sardaigne, Pierre Ledda naquit à Marseille le 14 juillet 1914. Son métier était celui d'un ferronnier-chaudronnier ; il suivit quelques cours du soir aux Beaux-Arts de la place Carli et puis travailla sur les chantiers de la réparation navale. Depuis toujours, sa fille Pierrette qu'on apercevait en sa compagnie pendant les soirs de vernissage, ainsi que ses fils Claude et Roger se souvenaient avoir vécu au milieu des gouaches, des peintures sur bois et des terres cuites qu'il façonnait continuellement. La place et le temps lui manquèrent souvent ; il souffrait de ne pas pouvoir se consacrer à la grande passion qui l'habitait.

Vers le milieu des années cinquante - il était déja quadragnéaire - Pierre Ledda commença à pratiquer avec constance et acharnement la sculpture sur métal. Jusqu'à la fin de 1968, il s'astreignit à travailler pour une société qui fabriquait des bennes de camion. Entre midi et deux, et puis pendant les fins de journée, Jean Valette, le patron de l'entreprise Samson, lui laissait libre usage de l'atelier. Ses créations prenaient de l'ampleur, il cessa de travailler à la sauvette : il avait trouvé rue François Simon un nouvel espace ainsi qu'un équipement de soudure pour lui tout seul.

Ses expositions les plus conséquentes se déroulèrent dans la proximité du Vieux Port. Tout d'abord rue Fortia, en mai 1962 et en avril 1963, chez Werther Merenciano (1912-1996) qui fut l'un des marchands de tableaux les plus importants de Marseille. Un reportage des actualités Gaumont de 1961, des photographies de presse et des images de Marcel Coen pour la plupart conservées par les archives de la Ville, le représentent porteur d'un lourd masque de sidérurgiste, oeuvrant parmi les matériaux de récupération et les éclats des métaux qu'il tordait, pliait et ressoudait. Pendant l'hiver de 1972, André Nègre qui défendit admirablement son travail, débuta avec lui, au premier étage des Arsenaux du 25 Cours d'Estienne d'Orves, un cycle de quatre expositions qui s'acheva en 1991.

Pierre Ledda avait fait donation de quelques-unes de ses oeuvres au château-musée de Cabriès : en font foi les deux colosses de métal implantés dans la cour intérieure qui ponctue l'entrée de l'ancien domicile d'Edgar Mélik. Jean-Claude Caire réalisa pour Ledda un entretien et un dossier qui furent édités en 1993 dans un bulletin de l'association François Ozenda ; son parcours ainsi qu'une photographie de sa courte silhouette dans le jardin-atelier des dernières années de sa vie figurent dans mon ouvrage consacré à La Peinture et la Sculpture à Marseille au XX° siècle.

Au lendemain du décés de Pierre Ledda, nous fûmes quelques-uns pour tenter de perpétuer son souvenir. La Biennale des Arts singuliers de Roquevaire lui consacra une première rétrospective en octobre 1994, je réunissais en septembre-octobre 1995 des sculptures et quelques gouaches dans l'espace de la librairie-galerie de la rue des Marseillais. Danièle Malis programma pendant l'hiver 1995 / 1996 au château de Cabriès La voix du métal, une exposition et un catalogue ; Richard Martin organisa une lecture des poèmes de Pierre Ledda ainsi qu'une table ronde au Théatre Toursky qui conserve dans ses murs l'une de ses sculptures. Avec le concours de Julien Blaine qui montra également ses travaux à Ventabren, la Fondation Alberto Cravanzola publia un autre catalogue et exposa à Milan, en novembre 1998, plusieurs de ses pastels et crayons. Anne et Henri Sotta qui possèdent quelques-unes de ses pièces, l'ont souvent mis en avant lors des expositions de leur collection, notamment lorsqu'ils montrèrent en 2007 au musée de Châteauneuf le Rouge son Saint Pierre, la sculpture d'un petit homme porteur d'un monocle et d'innombrables clés .

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Pierre Ledda dans son jardin, avec à ses côtés ses sculptures de Saint François d'Assise et de  Saint Pierre, photo autrefois publiée dans Le Provençal.

Pierre Ledda ne s'épargnait pas. C'était un petit homme prodigue, plein d'humour, de tendresse et de vaillance. Il refusait de s'accoutumer, on le percevait immédiatement comme quelqu'un qui souhaitait s'éloigner des partis pris cyniques et carriéristes de son époque : il mena tout seul, avec beaucoup d'opiniâtreté et sans amertume son offensive personnelle. Je cite volontiers l'un de ses propos qui restitue sa démarche et son inventivité d'outsider. Ledda racontait que "s'il se mettait à corriger ou bien à embellir, s'il s'applique, eh bien, il rate, il ne conduit pas son bateau comme il voudrait".

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On rencontre dans son oeuvre des formes étonnamment débridées, une mythologie singulière qui combine avec beaucoup de verve et d'audace toutes sortes de techniques et de pulsions, un vocabulaire animalier, marin et monstrueux, un soupçon d'histoire de l'art et d'Africanité, divers souvenirs de music-hall, du cirque ou bien du peplum rapidement consommés dans les cinémas de son quartier de la Belle de Mai. Son compatriote marseillais César croisa plusieurs fois son travail et sollicita ses conseils. Germaine Richier fut vraisemblablement l'artiste dont il aura le mieux regardé les travaux, sans pour autant s'appesantir et songer à l'imiter.

Ce sont ses réactions les plus personnelles, son imaginaire le plus intime, un sens aigu de la mort et de la vie que Pierre Ledda tentait de traduire avec les moyens plastiques qu'il avait inventés. Ses gouaches et ses peintures sont souvent pleines d'effroi, de drôlerie, de sexe et de compassion. Je me souviens volontiers de quelques-unes ses sculptures. Trois d'entre elles figurent dans le catalogue de la vente de septembre 2010 de l'étude Damien Leclere : le masque bicéphale et carnavalesque qui permet d'appréhender dans un saisissant raccourci La lune et le soleil, le corps de sirène et le ventre étoilé de La déesse Fécondité, ainsi que Les Cosmonautes qui font surgir les plongeons sans merci de deux bonshommes qui, tête baissée, se rapprochent d'une lune de baraque foraine digne de Georges Méliès. A quoi j'ajouterai, en guise de viatique pour le fragile avenir de notre inconscient collectif, reproduite à gauche dans la seconde photographie qui accompagne ce texte, une quatrième sculpture qui figure aujourd'hui dans une collection privée, la silhouette efflanquée et un rien pathétique d'un Saint François d'Assise cyclopéen, entouré par les tourbillons de trois oiseaux qui s'empâlent dangereusement dans sa chevelure.

Alain Paire

Texte rédigé pour le catalogue de la vente de l'Atelier de Pierre Ledda, plus de 300 oeuvres, sculptures, peintures et gouaches, chez Damien Leclere, rue Vincent Courdouan, Marseille, le samedi 18 septembre 2010.

Cf composé par Alain Ledda, le petit-fils de Pierre, le site "Ledda-art" qui comporte une biographie, de nombreuses reproductions de ses tableaux et sculptures.

Avec d'autres photographies et divers documents concernant Ledda, l'annonce de cette vente de septembre a été relayée le 25 juillet 2010 par le site Rives et dérives de l'art brut, Animula vagula,  sur ce lien.

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