"Guillaume Apollinaire under arrest", toile d'Alexandre Bogdan.

Le 11 septembre 1911, après plusieurs interrogatoires menés par le juge d'instruction et quatre nuits passées dans une détestable cellule de la prison de la Santé, le prévenu Guillaume Apollinaire fut relâché sans trop d'encombres. Une coupure de journal, la photographie et la titraille d'un quotidien relatent sa délivrance. Lazare risque de tituber lorsqu'il sort de sa tombe, sa silhouette s'est immobilisée. L'attitude placide de son accompagnaeur, un gendarme doté de moustaches et d'épaulettes, est proche du garde à vous. L'opérette redevient légère, chacun joue son rôle et sa partition, le dénouement se rapproche. Dans cette circonstance, le fervent admirateur du Douanier Rousseau ne peut plus faire le fanfaron ; il n'a pas refusé qu'un photographe accomplisse sa besogne.

Guillaume Apollinaire est un jeune homme de trente-trois ans. Il porte sans distinction particulière une veste hâtivement défroissée, chemise blanche et noeud papillon. Il s'est découvert et tient en main le chapeau canotier qu'on aperçoit souvent dans ses portraits, par exemple en compagnie d'André Rouveyre. Sa vie terrestre s'achèvera quelques années plus tard. Le poète qui disparaîtra le 9 novembre 1918 prendra l'allure d'un plus vaste bonhomme, deviendra un personnage quelquefois solennel, pour l'essentiel enveloppé et corpulent. Son front se couvrira d'épais pansements, la pose qu'il prendra dans son uniforme et ses bottes de combattant de première guerre mondiale sera plus grave, quelquefois douloureuse. L'une des épitaphes choisies pour sa tombe déclare que "son coeur est une flamme renversée".

La police n'avait pas négligé les pistes qui se présentaient. Les enquêteurs avaient soupçonné que Guillaume Apollinaire ait de près ou de loin participé au vol de La Joconde qui s'était déroulé le 21 août 1911. Un aventurier plus ou moins rocambolesque qu'il lui arrivait d'héberger, le dénommé Géry Pieret venait de publier un article dans un journal du soir. Ce désastreux comparse prétendait qu'en ce début de siècle il était facile de dérober des oeuvres au Louvre. Quelques mois auparavant, personne ne s'en était aperçu, Géry Pieret avait emporté trois statues nichées dans un coin du musée. Phéniciennes ou bien ibériques - sur ce point, les récits ne concordent pas - deux d'entre elles,"un homme à la grande oreille" et "une femme au bandeau" avaient été achetées pour un prix modique par un peintre espagnol qui aurait pu s'en inspirer pour inventer "Les Demoiselles d'Avignon". Les policiers avaient retrouvé la troisième statue sur une table du domicile de Guillaume Apollinaire.

L'anecdote avait tourné court, la mésaventure rencontrait son épilogue. Guillaume fut innocenté d'un éventuel complot du côté du vol de La Joconde. Au terme de son séjour en prison, le poète fut inculpé pour recel et complicité dans le cadre d'un trafic d'art. Pendant les journées qui suivirent sa relaxe, la presse d'extrême droite ne manqua pas de rappeller que "Monsieur Apollinaire" s'afflublait d'un pseudonyme pour dissimuler qu'il était né à Rome et que sa mère était polonaise. Des journalistes mal intentionnés pointèrent que cet étranger point encore naturalisé français commettait fréquemment des nouvelles et des poèmes érotiques, préfaçait et mettait en circulation des écrits du Marquis de Sade. Exactement comme son grand ami Pablo Picasso qui fut inquiété et mis en cause pour avoir conservé deux statues du Louvre dans son atelier du Bateau Lavoir, Guillaume redouta vivement d'être expulsé de Paris. Dans deux cahiers qui lui étaient personnels - leurs feuillets réapparurent lors d'une vente aux enchères de novembre 1998 -, Apollinaire prit soin de réunir les articles de cette campagne de presse, son mandat de dépôt, la pétition, les télégrammes et les lettres de soutien des nombreux amis qui voulaient hâter sa libération.

Sur sa toile - à gauche, en entrant dans la Brasserie de la Mairie - Alexandre Bogdan interpréte à la fois fidèlement et librement cet épisode de la vie d'Apollinaire. Il s'est principalement souvenu du côté burlesque d'une histoire qui aurait pu devenir dramatique. La photographie de l'article de presse est détourée/ détournée, son traitement est proche de la bande dessinée. Les yeux d'Apollinaire restent vigilants voire méfiants à l'égard de la maréchaussée. Dans les arrière-plans du tableau il est très faiblement question de statues phéniciennes ou bien d'art premier. Le souvenir de la Joconde, les motifs des turbans et des moustaches sont prépondérants : ils circulent sur la toile qui se macule de tons violines. En bas à gauche, parmi toutes sortes d'inscriptions et de tracés de patrons de couture qui se souviennent des cicatrices et des calligrammes du poète - "arrêt de col" et "rabat" sont peut-être des allusions à la situation de Guillaume, récemment incarcéré - Alexandre Bogdan fait surgir la silhouette un tantinet masque de nègre d'un insecte plus ou moins utile, une variante de punaise qui prolifère dans les jardins de l'hexagone : les dictionnaires l'appellent "diable-cherche-midi", "suisse", "cordonnier", ou bien plus communément "gendarme".

"Pierre Cardin, toile d'Alexandre Bogdan".

L'Apollinaire d'Alexandre Bodgan semble annoncer l'avenir immédiat de sa peinture, un second tableau intitulé "Ariane et Thésée" pourrait s'en rapprocher. Les autres toiles réunies rue du Puits Neuf ainsi qu'à la Brasserie de la Mairie sont moins récentes. Place de l'Hôtel de Ville, elles apparaissent plus implacables et plus masculines ; dans la galerie, l'univers qu'elles invoquent est davantage féminin.

On entreverra des "Boxeurs thai", le départ d'un bus, une jeune femme accoudée au comptoir d'un bar et des silhouettes de jeunes hommes, ombrageux, élégants et énigmatiques à l'instar de "Pierre Cardin" qui s'appuie sur la silhouette blafarde d'un mannequin. Ces images nous empoignent et puis nous distancent immédiatement. Elles se referment sur leur impact premier. Leur capacité d'apparition, leur séduction et leur détachement relèvent souvent d'un rapport de force difficilement négociable. Cette jeune femme au visage fermé qu'on aperçoit dans une cabine d'essayage n'a pas de mots ni d'affection pour qui se surprend à la regarder, la top-model de "Vent d'est" se contente d'assumer les signes de sa profession, un fragment de peinture constructiviste achève de la figer parmi d'autres indices plus ou moins inaccessibles.

Alexandre Bogdan semble avoir accompli au cours des récentes années un long voyage parmi des images et des documents qui pourraient refluer vers des époques brusquement révolues : les albums de luxe, les stéréotypes de la jet-set, Isabella Blow et "David Bowie" scootché sur sa pochette de "Diamond dogs" n'ont plus le même retentissement, internet et quelques autres évolutions ont profondément modifié la donne. Leurs images n'ont pas de couleur sépia qui puisse nous requérir, on doit les affronter et puis s'en défaire pour mieux les appréhender. D'autres périples et d'autres fascinations, des épreuves différentes attendent le peintre : un fil d'Ariane et des muses rêveuses silhouettent à présent un recommencement d'errance qui préfigure de nouvelles surprises et de nouvelles angoisses.

Avec l'accrochage de sept oeuvres d'Alexandre Bogdan, La Brasserie de la Mairie poursuit sa programmation du côté des expositions de peinture et de photographie. Depuis les alentours de l'année 2003, certaines fois avec le concours de Michel Fraisset et de l'Atelier Cézanne, Juan et Jacques qui sont les maîtres du lieu ont accepté de présenter au rez de chaussée ou bien au premier étage des artistes comme Jean-Marie Zazzi, Vincent Bioulès, Marie Ducaté, François Mezzapelle, Bruno Bienfait, Anne-Marie Pêcheur, Paul Coupille, Bernard Lesaing et Annick Pegouret. C'est une vraie joie pour une poignée d'aixois de pouvoir ressentir qu'en coeur de ville, au pied du Beffroi et de l'atelier où travaillait autrefois Gabriel Laurin, une place de choix, une véritable écoute soient confiées à l'art d'aujourd'hui.

Alain Paire

Alexandre Bogdan, exposition "De fil en aiguille", jusqu'au 14 mars 2010, à la galerie du 30 rue du Puits Neuf ainsi qu'à la Brasserie de la Mairie, Place de l'Hôtel de Ville, Aix-en-Provence.

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