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Les livres composés de notes plus ou moins longues sont agréables à lire : on ne s’y sent pas astreint à suivre les intrigues languissantes de certains romans ou les démonstrations balourdes de beaucoup d’essais. L’esprit de légèreté y règne, on y saute du coq à l’âne sans culpabilité, sinon peut-être celle d’une trop grande facilité, pour le lecteur bien sûr, mais aussi pour l’auteur. S’il n’est pas sûr que toutes les remarques et réflexions que nous inspirent les événements de notre temps, nos rencontres, nos lectures, les spectacles auxquels nous assistons, soient d’un grand intérêt, tout au moins n’ont-elles guère de prétentions, ne visent-elles pas à convaincre à toute force et acceptent-elles aisément un oubli immédiat. En fait, la lecture de ces livres, par sa discontinuité, s’assimile un peu à celle du journal, à ces deux grandes différences près qu’au contraire de celui-ci, ils ne sont pas attachés à l’actualité, ce qui en soi est déjà reposant, et sont l’œuvre d’une seule et même personne, dont on se plaît, consciemment ou non, à pénétrer l’esprit, à comprendre les goûts – soit à découvrir, parmi les multiples notations, des similitudes et donc une unité. Outre le fait qu’on y grappille toutes sortes d’informations qui ouvrent l’horizon souvent trop resserré de la littérature.

 Dès le premier volume des Pensées simples 1, Gérard Macé manifestait d’ailleurs un souci d’unité inhabituel dans ce genre d’écrits, en laissant voir comment les notations se succèdent entre elles, selon des relations libres, proches des associations d’idées que guette le psychanalyste (et contraires aux enchaînements logiques) – de souples liens qui permettent à l’auteur, grand amoureux de la mer, de dériver plus ou moins rapidement d’un thème vers un autre thème, sans trop se perdre. Ainsi, dans ce volume (pages 85-96), une remarque sur la photographie conduisait, par l’entremise d’une autre sur Monet, à plusieurs réflexions sur les couleurs, pour en revenir, à propos de l’ « observatoire » d’Eger, en Hongrie, à la photographie, puis au cinéma. Ailleurs, toujours dans ce volume (pages 107-112), l’évocation de l’étude scientifique de « vieilles bulles d’air » conservées dans des morceaux de glace multimillénaires, dans l’Antarctique et sur la planète Mars, amenait des réflexions sur le souci obsessionnel de l’air pur, sur le sanatorium de La Montagne magique, puis sur les recherches du père médecin de Marcel Proust, puis sur celui-ci, que Gérard Macé opposait énergiquement à Céline. Aussi le lecteur est-il invité non seulement à suivre, à interrompre ou à reprendre toutes ces pensées ondoyantes, qui, beaucoup plus que Pascal, remémorent Montaigne, mais encore à essayer de les coudre ensemble pour approcher le travail d’un homme voué à l’écriture.

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Dans Des livres mouillés par la mer. Pensées simples III 2, on retrouve ce souci d’unité, qui s’accentue même quand l’auteur donne à son chapitre VIII un véritable thème : les horreurs, quelque peu oubliées, de la traite des Noirs au XVIII° siècle, tout au long de ce qu’on appelle fièrement « l’âge des Lumières ». Et l’on peut se dire en effet qu’il serait incongru de se contenter, à propos d’un tel thème, qui n’a rien de littéraire ni d’artistique, de quelques notations bien troussées. Au fond, la difficulté du genre est là : s’il convient parfaitement à la vie intellectuelle que j’allais dire « courante », avec ses références quasi obligées, ses découvertes et ses émotions passagères, ses joies et déceptions plus ou moins attendues, sa légèreté peut s’avérer parfois insuffisante, presque déplacée. On le sent aussi, autrement, quand Gérard Macé évoque les peuples d’Afrique noire, leurs cultures, leurs traditions, qu’il aime beaucoup et que l’Occident ne laisse pas d’ignorer ou de mépriser. Mais l’on se persuade en même temps que ces notations sans emphase, comme certaines images, touchent plus profondément que de longs discours (que l’on n’aurait pas écoutés). Il y a d’ailleurs une vraie communauté d’esprit, un même désir d’aller droit au but, entre ce genre d’écriture et la photographie, non pas « d’art » mais de reportage.

Quoi qu’il en soit, je crois que ce souci de maintenir une unité par les liens qui assurent le passage d’une pensée à une autre, ou par la présence de tel ou tel thème récurrent, témoigne d’une inquiétude de l’auteur sur le genre qu’il a choisi de pratiquer, d’une sorte de crainte de céder trop vite à la facilité que je disais : aussi bien les « grandes formes » lui échappent-elles, il le sait et en conçoit peut-être, à des moments, un regret. Toutefois, on peut remarquer aussi – et ce serait une autre « pensée simple » ! – que ce genre d’écriture convient fort bien à une époque où la surabondance d’informations, l’extrême facilité d’y accéder, suscite le besoin ou le rêve d’y répondre en commençant par rejeter le relativisme auquel elles invitent et, plus grave, la tentation de n’y saisir qu’une agréable diversité qui serait, comme dans les magazines, la « culture de l’homme moderne » (occidental, bien sûr), c’est-à-dire sa presque indifférence à tout ce qui ne le touche pas directement, immédiatement. Souvent, dans ces livres de Gérard Macé, on devine des colères à peine retenues, le désir refoulé de plus longs et plus acerbes développements critiques, surtout quand il ne s’agit pas de sujets seulement artistiques ou culturels, par exemple quand il extrait avec soin, tirée d’un livre 3, une liste de cruautés infligées aux esclaves sur les navires négriers (pages 64-69). Mais, tributaire d’une conscience, forgée à coups de marteau par l’histoire, du peu de chose qu’est au fond la littérature par rapport aux misères du monde, il se dispense de commenter et coupe court à toute espèce d’éloquence, comme s’il en sentait l’artifice ou tenait le sec et simple énoncé des faits pour bien plus « efficace » que toute démonstration. Par contraste, je pensais aux mots de Bernanos, au début des Grands Cimetières sous la lune : « J’ai juré de vous émouvoir — d’amitié ou de colère, qu’importe ? », des mots dont la belle ferveur peut paraître, à un écrivain d’aujourd’hui, quelque peu optimiste.

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Autre proximité sensible tout au long de ces Pensées simples : celle de la poésie, toujours présente en arrière-plan et qui fraie discrètement son chemin parmi les réflexions, qu’elle soit l’œuvre de l’auteur lui-même, comme deux courtes strophes inattendues, appelées par l’évocation de la célèbre pelisse de Proust (pages 83-84), ou, plus souvent, par des citations, comme celle de La Tempête de Shakespeare (page 55) ou celle du Vieux Marin de Coleridge (page 124), ou encore au sein même des notations — « en passant », dirais-je, non sans songer à la « prise en passant » du jeu d’échecs 4 —, comme dans ces lignes où Gérard Macé, après avoir évoqué Rimbaud et Verlaine, écrit : « les poètes de la fin xixe se renvoient la balle, et quand elle retombe rue de Rome, elle rend un son mat » (page 45) ; ce « son mat » est si justement perçu que seule une oreille exercée peut nous le faire entendre. Ce qui permet de préciser que cette poésie incertaine, en retrait, par méfiance des effets d’effusion et d’éloquence, se nourrit bien moins d’émotions que d’une attention soutenue portée aux faits les plus concrets, aux détails du monde autant qu’aux mots, qu’ils soient dits ou écrits : « il me semble que ce qui n’a pas de nom existe un peu moins » (page 102), note ainsi l’auteur à propos de la nature, qu’il dit bien mal connaître. Aussi pourrait-on avancer que ces Pensées simples recueillent avec sobriété la matière, mais seulement la matière, de poèmes qui n’ont pas été écrits, mais qui auraient pu l’être — ou décidément impossibles à écrire.

Alain Madeleine-Perdrillat, décembre 2016

1 Gérard Macé, Pensées simples, Paris, éditions Gallimard, 2011.

2 Gérard Macé, Des livres mouillés par la mer. Pensées simples III, Paris, éditions Gallimard, 2016. L’auteur explique (pages 52-53) que ce titre étrange, qu’il crut un temps une citation de Rimbaud, lui a en fait été probablement suggéré par une phrase du premier rêve des « Déserts de l’amour », où Rimbaud parle de livres cachés, « qui avaient trempé dans l’océan ».

3 Gérard Macé indique lequel : Marcus Rediker, À bord du négrier, traduit de l’anglais, Paris, éditions du Seuil, 2013.

4 Cette remarque me vient à l’esprit parce que Gérard Macé évoque deux fois, dans ses Pensées simples, le cheminement en zigzag du cavalier, dans le jeu d'échecs, en citant une fois Mandelstam (page 189 du premier volume), une autre fois Freud (page 116 du volume III).

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