Eckersberg Porta Angelica et Vatican 1813

C. W. Eckersberg : Porta Angelica et Vatican, 1813, huile sur toile.

Le nom du peintre danois Christoffer Wilhelm Eckersberg (1783-1853) n’est guère connu en France. Ces dernières années, pour y voir seulement quelques unes de ses œuvres, hormis les trois présentées au musée du Louvre1, il fallut attendre certaines expositions comme celles qui eurent lieu à Paris en 2012 et 2013 dans la galerie Jean-François Heim (L’âge d’or de la peinture danoise), ou, en 2014, à La Piscine – musée d’art et d’industrie André Diligent, à Roubaix, et au musée d’art moderne André Malraux, au Havre (Le siècle d’or de la peinture danoise. Une collection française2). En 2007, on put aussi admirer une série de ses dessins dans l’exposition De Abildgaard à HammershØi 75 dessins danois organisée par la Fondation Custodia, sur les Champs-Elysées, à la Maison du Danemark. Il faut donc saluer l’initiative courageusement prise aujourd’hui par la même fondation d’organiser, rue de Lille, une véritable « rétrospective » de cet artiste, en espérant qu’elle sera suivie un jour prochain par une exposition consacrée à Christen Købke (1810-1843), magnifique peintre dont la formation à Copenhague se déroula en partie dans l’atelier d’Eckersberg.

L’exposition rend très bien compte des différentes « postulations » du peintre, qu’il n’a jamais vraiment réussi, semble-t-il, à articuler entre elles, sinon à synthétiser. Jeune encore, à vingt-sept ans, il se rend à Paris, où il fréquente l’atelier de David, le maître qu’il évoque dans cet intéressant témoignage : « Dès que l’on est capable de dessiner une figure, il encourage à peindre. Il ne recrute que ceux qui ont commencé à dessiner, peindre et composer. Il arrive chaque jour à onze heures pour regarder et enseigner. Son argumentation et la façon dont il nous sensibilise aux beautés de la nature sont un plaisir à écouter. Il ne cesse de nous recommander d’étudier les antiques et les grands maîtres du passé de façon à utiliser leurs yeux pour observer et imiter la nature. Mais il ne parle jamais de ses propres toiles et rejette l’idée d’un assujettissement à un style unique et particulier.3 » Mais le néoclassicisme inventé par David ne lui réussit guère et les scènes qu’il peint alors (Le retour d’Ulysse ou Agar et Ismaël dans le désert) manquent singulièrement de force et d’inspiration4 ; il en va de même dans ses grands portraits davidiens précis, froids et sans fantaisie, tels ceux des époux Schmidt, qui datent de 1818 5. La date importe ici car elle indique que l’influence du maître français perdure chez Eckersberg quand il produit des œuvres « officielles ». Comme si l’expérience de la peinture de paysage qu’il avait acquise lors de son voyage en Italie (1813-1816) n’eut pas de prolongement au delà de cette période : ou, pour le dire autrement, comme si le sens aigu de l’espace et de la lumière dont ses petits tableaux romains témoignent, leur simplicité, parfois leur audace, n’eurent guère d’influence sur ses œuvres postérieures, où il se conforme poliment aux conventions et modes du temps. On le constate aussi dans ses marines, tout à fait minutieuses mais dépourvues d’invention, comme Une flotte russe au mouillage près de HelsingØr6 ou l’Arrivée de Thorvaldsen dans le port de Copenhague7, qui, avec son arc-en-ciel opportunément surgi, ferait presque penser à un ex-voto. Sans doute s’agit-il là d’une production « courante » dont une certaine clientèle devait être friande, et l’on se dit que cette « dualité » entre des velléités novatrices et des nécessités platement commerciales, liées au goût d’alors, dut être une situation fréquemment vécue par beaucoup d’artistes à leur retour d’Italie, où ils avaient découvert une nouvelle relation avec la nature, une nouvelle lumière.

Eckersberg Fontaine Acetosa

C. W. Eckersberg : Vue de la fontaine Acetosa, à Rome, 1814-1816, huile sur toile.

Corot Bords du Tibre Acqua Acetosa 2

Corot : Acqua Acetosa (Bords du Tibre dans la campagne de Rome) 1825, huile sur papier marouflé sur toile

Ce qui aujourd’hui touche en effet le plus dans cette exposition, c’est, je crois, la deuxième salle, où sont regroupées plusieurs œuvres peintes par Eckersberg dans la campagne romaine. Si elles restent dessinées avec précision dans chaque détail, et si leur composition s’appuie solidement sur des perspectives soulignées (ou bien, une fois, sur un premier plan frontal servant de cadre, dans la très étonnante Vue des arcades du Colisée8), un sentiment aigu de l’espace ouvert y est sensible, et d’une lumière qui n’a rien à voir avec les éclairages artificiels des œuvres néoclassiques. À cet égard, la Vue de la fontaine Acetosa, à Rome9 est remarquable. Plus qu’elle n’évoque les petites huiles sur papier de Granet, qu’Eckersberg a bien dû croiser à Rome, elle annonce, à dix ans de distance, certains paysages peints par Corot lors de son premier voyage en Italie (1825-1828) et notamment une vue du même site, sans la fontaine 10. Et c’est encore le nom de Corot qui vient à l’esprit devant le petit tableau montrant La Porta Angelica et le Vatican11, dans ses douces harmonies de couleurs vertes et brunes. Dans une autre œuvre de la série, Une bâtisse près de Tor di Quinto, dans la campagne romaine12, Eckersberg a adroitement et exceptionnellement introduit au loin une figure, celle d’une femme en train d’étendre un drap blanc sur une terrasse, qui confère un charme singulier à un paysage très âpre de rochers, de broussailles et de murs. On devine aussi que le peintre préfère les petits formats aux grands, en tout cas s’y montre plus à l’aise, plus « naturel », sans doute parce qu’ils lui permettent de resserrer ses compositions et de conserver partout sa minutie d’exécution.

Eckersberg Nuages

C. W. Eckersberg, Étude de nuages, 1826 (ou plus tard ?), huile sur toile,24,5 x 32,5 cm, Aabenraa, Kunstmuseet Brundlund Slot, Museum Sønderjylland.

Eckersberg fait également œuvre de précurseur dans ses études de nuages, de petites huiles sur toile ; l’exposition en montre trois de la même année 1826, après son voyage en Italie. C’est l’occasion de se souvenir que l’artiste est un contemporain de John Constable (1776-1837), grand amateur de nuages lui aussi, qui en fit plusieurs études magnifiques (sur papier) datant pour la plupart de 1821 13. Le catalogue de l’exposition précise qu’Eckersberg aurait eu, par l’intermédiaire d’un savant danois, connaissance d’un ouvrage – On the Modification of Clouds, un mémoire du météorologiste anglais Luke Howard proposant en 1802 une classification scientifique des nuages – qui eut une grande importance pour Constable. Eckersberg en vint même à tenir un véritable journal météorologique. Quoi qu’il en soit, ses trois petites études suffiraient à témoigner d’un souci du peintre pour l’espace, le grand espace ouvert, qui s’accorde plutôt mal avec l’esthétique confinée des artistes néoclassiques ; pourtant, comme s’il ne s’agissait que d’un exercice personnel sans conséquence, on ne voit guère l’apport de cela dans ses autres œuvres, sinon peut-être dans ses marines les plus réussies.

Eckersberg Figures courant

C. W. Eckersberg, Figures courant sur le pont de Langebro, à Copenhague au clair de lune, 1836, huile sur toile (l'oeuvre est sensiblement plus sombre qu'elle n'apparaît sur cette photographie).

Il y a un aspect plus surprenant et plus secret d’Eckersberg que l’on découvre dans quelques unes de ses œuvres et que je voudrais noter ici. Je pense à l’intérêt qu’il porte aux ombres portées, si sensible dans le tableau intitulé Un marin prend congé de sa petite amie14 qu’on est en droit de s’en étonner : sur le mur jaune, les deux ombres des amoureux se confondent et le jeune marin, qui y voient un sens, les montre à la jeune fille. Y a-t-il là une fine allusion au mythe de l’invention de la peinture que conte Pline avec l’histoire de la fille du potier de Corinthe ? Sans doute, mais il y a autre chose, la suggestion d’un lien essentiel entre la lumière et la scène représentée. De même, rien n’est plus étrange que ces Figures courant sur le pont du Langebro à Copenhague au clair de lune15, qui donnent l’impression que la pleine lune n’est pas étrangère à leur affolement, comme si le peintre avait voulu saisir d’un coup un fait divers qui n’a rien d’historique et encore moins de romantique (en dépit du clair de lune !), seulement la conjonction d’une lumière particulière et d’une action, présageant ainsi la venue de la photographie, qui ne tardera plus.

Alain Madeleine-Perdrillat, juillet 2016.

C. W. Ekersberg Artiste danois à Paris, Rome et Copenhague, exposition présentée à la Fondation Custodia, 121, rue de Lille, 75007 Paris, du 1er juin au 14 août 2016. Ouverture : de 12 heures à 18 heures, tous les jours sauf le lundi.

Commissaires : Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia ; Kasper Monrad, conservateur au Statens Museum for Kunst, Copenhague ; et Jan Gorm Madsen, historien de l’art.

Catalogue en français publié par la fondation, avec des textes de Kasper Monrad, Anna Schram Vejlby, Neela Struck, Jesper Svenningsen et Jan Gorm Madsen, 336 pages, relié, 40 euros.

1 Le port de Dragor, 1825 ; Nu assis ou Le modèle, 1839 ; et Un ancien paquebot voguant vent arrière, 1831. Il faut noter que les deux premiers tableaux, de loin les plus importants, ont été acquis assez récemment, l’un en 1980, l’autre en 1987, ce qui est très révélateur du peu d’intérêt que les institutions françaises ont longtemps accordé à la peinture danoise (et des pays nordiques), au moins jusqu’à l’exposition L’âge d’or de la peinture danoise 1800-1850 présentée à Paris, au Galeries nationales du Grand Palais, du 5 décembre 1984 au 25 février 1985 (avec pour commissaires généraux Michel Laclotte, Élisabeth Foucart-Walter et Marc Champion).

2 Avec un catalogue publié par les éditions Gallimard.

3 Lettre à Johann Friedrich Clemens, de 1811 ou 1812.

4 Toutefois, conservée au Thorvaldsen Muséum, à Copenhague, une étude de petites dimensions (44,5 x 39,2 cm) pour la figure de la nourrice dans Le rêve d’Alcyone, tableau disparu dont on ne conserve que des esquisses, n’est pas sans qualités. Cette figure endormie évoque irrésistiblement le personnage de la femme à l’extrême droite du Serment des Horaces, par David (Paris, musée du Louvre).

5 Les deux tableaux, de format 157 x 97 cm, sont conservés à Copenhague, dans la collection Hirschprungske. Il faut tout de même citer a contrario le très beau portrait du sculpteur Thorvaldsen portant les insignes de l’Académie de Saint-Luc (huile sur toile, 90,7 x 74,3 cm, Copenhague, Académie royale des Beaux-Arts du Danemark) que l'on tient pour l'un des chefs-d'oeuvre d'Eckersberg.

6 Une flotte russe au mouillage près de HelsingØr, 1826, huile sur toile, 31,5 x 59 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst.

7 Arrivée de Thorvaldsen dans le port de Copenhague, 1838-1839, huile sur toile, 79 x 96,2 cm, Copenhague, Thorvaldsens Museum.

8 Vue des arcades du Colisée, 1815, huile sur papier, 32 x 49,5 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst. Dans son Corot en Italie (Paris, Gallimard, 1991, p. 138-139) Peter Galassi a justement rapproché cette œuvre de la vue du Colisée à travers les arcades de la basilique de Constantin peinte par Corot à Rome en 1825 (Paris, musée du Louvre) : « Eckersberg a découvert avant Corot l’effet puissant obtenu en ramenant les arcades contre le plan du tableau. »

9 Vue de la fontaine Acetosa, à Rome, 1814-1816, huile sur toile, 25,5 x 44,5 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst. Le projet de cette fontaine aujourd’hui un peu perdue dans un parc, a longtemps été attribué au cavalier Bernin.

10 Corot, Acqua Acetosa. (Bords du Tibre dans la campagne de Rome), 1825, huile sur papier marouflé sur toile, 18,7 x 34,4 cm, collection privée.

11 La Porta Angelica et le Vatican, 1813, huile sur toile, 31,7 x 41,3 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst.

12 Une bâtisse près de Tor di Quinto, dans la campagne romaine, 1815, huile sur toile, 27,5 x 31,5 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst.

13 Cf. le précieux petit livre de Pierre Wat, Constable. Entre ciel et terre (Paris, éditions Herscher, 2002)

14 Un marin prend congé de sa petite amie, 1840, huile sur toile, 34,5 x 26 cm, Bâle, Kunstmuseum.

15 Figures courant sur le pont du Langebro à Copenhague au clair de lune, 1836, huile sur toile, 45,5 x 33,5 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst.

Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?