hollan low

Mouvement d'énergie dans un grand chêne, 2015, acrylique sur toile, 89 x 116 cm

L’exposition Alexandre Hollan actuellement présentée jusqu’au 30 avril prochain à Paris, à la galerie La Forest Divonne, est une nouvelle occasion de s’interroger sur les relations qu’entretiennent, dans l’œuvre de l’artiste, les deux sujets qu’il aborde depuis maintenant de nombreuses années : les arbres (mais mieux vaudrait dire certains arbres, qu’il a choisis et nommés comme des êtres vivants) et, depuis 1983, des natures mortes, qu’il appelle, à la façon des Anglais et des Allemands, des « vies silencieuses ». Ce qui peut susciter une telle réflexion est que celles-ci sont accrochées séparément des arbres qui les environnent, comme à l’accoutumée – car il en est ainsi, je crois, dans toutes les expositions d’Alexandre Hollan – mais sont ici regroupées dans une seule salle au milieu de l’exposition, symboliquement dirait-on, comme si elles étaient au cœur du travail de l’artiste et contribuaient de quelque façon à sa recherche dans la nature, peut-être l’approfondissaient. Car on ne peut croire qu’il n’y aurait aucune passerelle solide entre les deux voies parcourues.

Il serait vain d’opposer ici une extériorité à une intériorité, un dehors à un dedans. En fait, il s’agit de deux intériorités, perçues chacune sur un mode particulier. Devant l’arbre, le peintre s’efforce de suivre et de décrire sa construction secrète, non seulement ce qui lui donne une unité immédiatement sensible, mais aussi, pour parler avec un peu d’emphase, le principe même de sa vie, de son accroissement, de son élan vital, – que son éternel « rôle de figuration » dans le moindre paysage et la beauté de son feuillage dans la lumière du jour font souvent perdre de vue. D’où le choix de l’isoler, de l’observer de près et de préférence au crépuscule, et d’utiliser volontiers des couleurs étrangères à sa nature, du bleu par exemple, comme on le voit dans la présente exposition, ou simplement du noir, très souvent, dans les multiples fusains. Ce qui suffirait à confirmer le fait, s’il le fallait, que la couleur n’a chez Alexandre Hollan aucune fonction descriptive.

 R066

Le Grand Chêne de Saint-Sylvestre, 2015, fusain sur papier, 60 x 80 cm 

Mais ces variations sur l’arbre – qui conduisent le peintre à produire des suites de dessins sur des papiers dépliés « en accordéon » (montrant qu’il s’agit pour lui de suggérer, sinon de restituer, un mouvement, un enchaînement, et nullement une image fixe), des dessins qui sembleraient abstraits s’ils n’étaient présentés à côté d’œuvres où l’on reconnaît bien tel grand chêne ou tel vieil olivier –, ces variations n’ont rien à voir, même si l’on y pense infailliblement, avec les célèbres études d’arbre exécutées par Mondrian dans les années 1909-1912. Car là où le peintre hollandais cherche une simplification, si ce n’est une réduction des formes de l’arbre, en vue d’une synthèse idéalement propre à en révéler ce que l’on pourrait appeler l’être plastique et à en faire disparaître l’image, Alexandre Hollan s’attache, lui, à saisir la particularité, l’individualité de tel ou tel arbre, qui, à première vue, dans la « réalité », ne se différencie aucunement des autres arbres ; et ce caractère unique du Grand Chêne de Viols-le-Fort ou du Très Vieil Olivier du Bosc Vieil, il le discerne dans son mouvement, sa façon de croître dans l’espace, cet élan vital dont je parlais. Si les deux artistes s’emploient ainsi l’un et l’autre à défaire l’image « convenue » de l’arbre, leurs buts sont non seulement différents, mais opposés. Au contraire de Mondrian, Alexandre Hollan n’est pas un peintre idéaliste.

  Vie silencieuse 2013 3

Vie silencieuse, 2013, acrylique sur papier, 70 x 90 cm

Qu’en est-il alors des « vies silencieuses » puisqu’il est bien évident qu’elles ne cherchent pas à saisir l’individualité de quelques objets qui n’ont absolument rien de remarquable : des pots, des bidons, flacons et cruches sans la moindre décoration, auxquels s’ajoutent quelques fruits ? On voit tout de suite que ces objets très banals se prêtent à merveille à des études précises de couleurs (et secondairement de formes), qui vont jusqu’au bord de l’abstraction. Mais de même qu’il faut distinguer les arbres peints par Mondrian de ceux d’Alexandre Hollan, il faut essayer de distinguer les « vies silencieuses » de ce dernier des natures mortes de Morandi, même s’il est évident que les œuvres de celui-ci exercèrent une grande influence – d’ailleurs reconnue – sur celui-là. D’une certaine façon, le peintre italien reste attaché à l’apparence des objets, une fois qu’il les a choisis, disposés, colorés et éclairés à son gré, avant de les peindre sur la toile ; c’est une harmonie qu’il cherche à créer entre eux, musicalement, une harmonie assez forte pour leur conférer quelque chose de monumental, les tirer hors du temps, une sorte d’éternité. Telle n’est pas, je crois, la visée d’Alexandre Hollan. Le fait qu’il peigne les objets frontalement et très serrés, comme Morandi, mais toujours vus de si près qu’ils sont à peine reconnaissables, montre que sa recherche porte presque exclusivement sur la couleur, sur l’interaction des couleurs entre elles, et entre le fond et elles (encore que les couleurs de fond semblent déduites de celles des objets). Comment se « comporte » tel violet ou tel rouge cramoisi avec tel ocre jaune, comment tel bleu avec tel autre bleu, ou bien tel gris, comment se « réfléchissent »-ils, etc. ? C’est là un travail de creusement dans la couleur, paradoxalement réalisé par l’accumulation de plusieurs couches d’aquarelle, quand ce n’est pas de l’acrylique, jusqu’au point où deux couleurs se reconnaissent et se répondent, se révèlent et s’exaltent l’une l’autre au delà d’une agréable harmonie. On peut d’ailleurs remarquer que le peintre parle aussi d’un « mouvement mystérieux »(1), qu’il perçoit au fond de son sentiment des couleurs, comme si celles-ci étaient également dotées d’un élan vital qui leur serait propre.

R052 

 Deux fois septième Grand Chêne le soir, 2015, acrylique sur toile, 70 x 90 cm

Ainsi, de même que les arbres en pleine nature sont pour Alexandre Hollan le « motif » par excellence, au sens propre : ce qui engage et porte le mouvement, en permettant d’explorer dynamiquement l’espace, ces objets immobiles dans la clôture et le silence de l’atelier sont les humbles supports d’analyse des couleurs, celles-ci n’étant plus perçues comme un revêtement des formes, mais comme leur intériorité même, une intériorité vivante sur la toile. Deux approches donc, qui se complètent – et l’on constate, non sans surprise, que certaines études d’arbres se rapprochent aujourd’hui des « vies silencieuses », je pense à celle où une large nappe dorée (en forme de vase !) s’étend mystérieusement dans le ciel derrière un grand chêne. Une œuvre où l’on pourrait voir l’annonce d’une synthèse entre les deux séries de motifs, car les branches de ce chêne sont déjà parcourues de couleurs, mais de façon moins vive que dans ces arbres multicolores apparus dans l’œuvre d’Alexandre Hollan l’année précédente, en 2014. Il n’y a certes pas lieu de s’étonner que les couleurs, après tout le travail d’approfondissement accompli sur elles, soient ainsi soudainement venues envahir les arbres, –mais ce qui surprend vraiment, c’est qu’elles s’y entremêlent d’une manière exubérante, presque contraire à l’extrême retenue et concentration dont témoignent celles des « vies silencieuses ». Si l’on peut imaginer que le peintre a toujours tenu les arbres pour le but ultime de ses recherches, l’ascèse que fut l’étude des objets vint à son heure, en libérant peu à peu la couleur, à un moment où celles, en un sens « extérieures », que les lumières du soir lui suggéraient, limitaient l’élan qu’il voulait donner à son motif de prédilection. Et si ce registre expansif ouvre évidemment une voie nouvelle, il reste déconcertant, parce qu’il tend vers un certain lyrisme inattendu.

Alain Madeleine-Perdrillat, mars 2016

Exposition Alexandre Hollan. De la ligne à la couleur, jusqu'au 30 avril, Galerie La Forest Divonne, 12 rue des Beaux-Arts, Paris 75006

(1) Cf. Alexandre Hollan, 2014, éditions de Corlevour / galerie Marie Hélène de La Forest Divonne, p. 209.

Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?