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Orphée musicien, découvert en 1843, Enclos Milhaud, coll du musée Granet (photo Serge Mercier).

Sur ce lien, à propos de cette exposition, une chronique Radio-Zibeline.

Avec ses sculptures, ses amphores, ses menus objets, ses épigraphies et ses vases funéraires, principalement grâce aux mosaïques quelquefois inédites qui nous sont présentées pendant cet hiver 2014-2015,  l’exposition du musée Granet est à la fois passionnante et endurante. Dans l'introduction du catalogue, la commissaire de l'exposition, l'archéologue Nuria Nin reprend le titre mélancolique d'un livre d'Italo Calvino : sur le plan de l'Antiquité romaine, en dépit de récentes découvertes arrachées à ses sous-sols, Aix-en-Provence est "une ville invisible".

Fréjus, Arles, Vaison-la-Romaine ou bien Orange ont conservé de nombreux monuments. Cité prospère de la Gaule narbonnaise pendant le premier et le second siècle de notre ère, Aix-en-Provence déployait des fortifications, un théâtre, un forum, des thermes, et des demeures privées. Elle a démembré ou bien enfoui ce qui faisait sa gloire et sa fierté. L'indifférence, l'ignorance et l'incompétence ont gagné la partie. Trois épisodes de ce naufrage datent d'avant-hier et d’hier. Sur l'emplacement du Palais de Justice d'aujourd'hui, on détruisit avant la Révolution un Mausolée circulaire et les deux marqueurs de la Porte d'Italie, la tour du Trésor et la tour du Chaperon qu'on aperçoit sur un lavis de Jean-Antoine Constantin. Le sous-terrain des Cardeurs, c'est un ground zéro qui effaça des vestiges de l'Antiquité et du Moyen-Age. Pendant les années 1970, le parking Pasteur fut construit sur les fondations d'une vaste villa patricienne.


Les esprits chagrins ont souvent tort, il faut arrêter les réquisitoires. Autour du grand théâtre romain de la Seds qu'on a identifié en 2004 et dont on désensevelira les gradins, il est question d'aménager un parc et un musée qui donneront à voir des vestiges infiniment précieux. Jusqu'en 2003 le musée Granet réservait son étage inférieur aux antiquités méditerranéennes : aujourd'hui, faute de place, on y trouve uniquement un espace consacré au site d’Entremont qui ne ressemble pas du tout aux évocations autrefois remarquablement orchestrées par Fernand Benoit. Dans un nouveau musée implanté à côté du théâtre romain, le bonheur voudrait qu’on redécouvre les pavements des mosaïques, en noir et blanc ou bien polychromes qui sont l'un des pôles de fascination de cette exposition.

Luxe, marbre et porphyre.

Il faut tenter de se figurer les fortifications de la ville antique, la Porte d'Italie et la voie Aurélienne, qui se situaient près du Palais de Justice de la place Verdun. Non loin du grand théâtre, lieu de convergence capable d'accueillir 7.000 spectateurs, au bout de l'actuel Cours des Minimes, la Porte d’Arles se profilait. Aix en tant que cité romaine, c'était un carcan de pierre : des rues fermement structurées, une enceinte de plus de 3 kilomètres de long, une superficie de 67 hectares.

Certains seuils et tracés de la cité antique sont encore valides. Comme l'écrit Nuria Nin, "c'est la muraille romaine qu'on longe quand on chemine dans la rue Irma-Moreau, dans la traverse de l'Aigle d'or ou l'avenue Henri Pontier"Dans la proximité de ces voies, pour contextualiser l’implantation de ces mosaïques dans leurs salles d'apparat et de réception, il faut imaginer de luxueuses villas, des jardins, des bassins, des jets d’eaux, des colonnades avec des chapiteaux corinthiens, des peristyles comme celui du Jardin Grassi, des espaces qui peuvent occuper 800 voire 2.500 mètres carrés : dans Aix, il y avait des esclaves, des affranchis, des étrangers, des commerçants, des artisans, des administrateurs, des prêtres, des magistrats et puis de très grandes fortunes.

La plus vaste de ces villas fut précisément celle que le Parking Pasteur a supplanté, la domus de l’Aire du Chapitre. Pour figurer son agencement et ses décors, une animation 3D est programmée dans l'exposition : deux terrasses, des jardins, quatre bâtiments, 26 pièces, une moitié d’entre elles présentait un sol de mosaïques blanches avec un listel d’encadrement noir. Dans la seconde salle de l’exposition, deux pavements témoins sont  présentés verticalement. Sur 2, 40 mètres de côté, voici à l’intérieur de plusieurs tresses, des étoilements de losanges et d’hexagones au centre desquels figure le fantôme d’une pintade : son corps était façonné avec des cubes de verre bleu, ses pattes sont rouges. 

Une seconde mosaïque présente des cercles sécants. Elle fut découverte en 1840, rue de la Violette, par Etienne Rouard  (1792-1873). Rouard était avocat : ses travaux continuent de faire référence, celui qu'on considère comme le premier archéologue municipal de la ville d'Aix fut également le bibliothécaire-adjoint de la Méjanes. On peut lire sur ce lien, le mémoire qu'Etienne Rouard avait composé à propos des Bas-reliefs gaulois trouvés à Entremont. Cette brochure dotée d'une couverture de couleur verte fut imprimée en 1851, rue du Collège, par la Veuve Tavernier : elle fut couronnée par l'Académie des Inscriptions et des Belles Lettres. 

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Marqueterie de marbre, opus sectile, enclos Milhaud, coll. musée Granet (photo Serge Mercier).

L’arrière-plan d’un second emplacement excite fortement l’imagination. Il faut consulter à son propos le grand Atlas topographique de Jean Guyon et Nuria Nin. Cet ouvrage édité en 1998 raconte les fouilles dans des espaces qu'on pense proches de l’atmosphère du Plassans de Zola : l’enclos Milhaud, aujourd’hui enclos des Tilleuls, est situable parmi des pavillons sans grâce, entre avenue Pontier et rue de la Molle, en face du petit rond-point de l’avenue de l’Indochine. On y découvrit le visage sculpté de l’empereur Septime-Sévère ainsi que deux des chefs d’œuvre de l’exposition.

D’abord la mosaïque de la première salle de l'exposition, Orphée charmant les animaux, le panneau central d’une pièce de 8 par 6 mètres. Le jeune et gentil musicien couronné de fleurs et de lauriers est en marche. Ce ne sont pas des bêtes fauves comme le veut la tradition, mais trois bestioles accortes et dociles qui prêtent attention aux cordes de sa lyre : un renard, une perdrix et une pie.

Très impressionnante, au début à gauche dans la troisième salle, voici une luxueuse quadrichromie qui provient également de l’Enclos Milhaud. Une marqueterie de virtuose, des étoiles et des octogones qui combinent ensemble des matériaux extraits dans de lointaines carrières d’Asie Mineure, en Egypte et en Grèce : du marbre blanc et violet de Phrygie, du porphyre rouge, du vert de Laconie. Cette pièce est rare, ses équivalents sont à Rome : d’après l’universitaire spécialiste des mosaïques Henri Lavagne, son auteur était un décorateur venu d’Italie.

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L'Amour contrit, pavement découvert rue des Chartreux.


Ils aimaient Virgile et les gladiateurs

Depuis l'époque de Nicolas Peiresc et des parlementaires aixois comme Fauris de Saint-Vincens, père et fils, dont les collections et les relevés forment l’ossature archéologique du musée Granet, des mosaïques furent égarées ou bien grossièrement détruites. Voici 25 ans, grâce à l’action de la Direction d’archéologie de la Ville, le mouvement s'est remarquablement inversé : les connaissances s’affinent, les qualités plastiques de récentes trouvailles archéologiques justifient admiration et enthousiasme.

Sur le boulevard de la République et dans la proximité d’une ruelle adjacente, dans l'enclos des Chartreux, deux chantiers ont révélé des pavements polychromes  pour partie reconstitués chez Granet. En 1998, les archéologues ont divulgué une mosaïque dont un savoureux détail figure sur les affiches et les dépliants de l'exposition. L'Amour contrit, c'est un angelot boudiné et potelé. Son allure est mutine, ce mécontent est malicieusement privé de ses flèches : tout en brandissant sur sa main gauche la torche d'un petit flambeau, il porte assez piteusement un arc débandé. Ses prétentions sont réduites, cette naïve incarnation d'Eros n'est pas invincible : l’angelot pressent qu'on risque de se moquer de son apparition. Il est reclus à l'intérieur des cercles d'une volière où sont logés sur un plan d’égalité des palombes, des canards et des tourterelles, une basse-cour parfaitement domestiquée qui n’évoque pas les ravages et les tourbillons de l'Amour.

De la même manière, du sacré doucement apprivoisé, une tranquille opulence se manifestent parmi les découvertes des 38 et 42 boulevard de la rue de la République : voici dans des médaillons, deux figures mythologiques d'ordinaire beaucoup plus aventureuses, le couple de Bacchus et Ariane. Le cortége pacifié qui les accompagne est encastré dans les rondeurs d'une gentille géométrie. On découvre les cartons et les couleurs d'une bande dessinée bon enfant, une chèvre qui bondit comme un cabri, des merles, des grives et des instruments de musique. Exactement comme chez l'Orphée du Clos Milhaud, on est au coeur d'une heureuse alliance de la nature et de la civilisation : le rapport que les aixois romanisés entretiennent avec les animaux révèle une étonnante familiarité, les sursis d'une bonne humeur et d'une modestie tout à fait sympathiques.

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Thésée et le Minotaure, enclos Sylvacane, Fonds Bibliothèque Méjanes (photo Serge Mercier).

Un mur de la troisième salle ainsi que le pavement du mitan de l'escalier du premier étage ouvrent de plus redoutables perspectives. Henri Lavagne attribue à un atelier aixois plusieurs évocations des jeux du cirque dont le récit provient d’un fragment de Virgile. Enée célèbre le souvenir de son vieux père. Il a programmé des jeux de cirque, des champions s’affrontent. Thésée achève le Minotaure. La bête humaine s’affaisse, son mortel adversaire a posé sa main sur l’épaule du monstre : il lui donne le coup de grâce avec un long bâton recourbé.

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Détail du Combat de Darès et Entelle, rue des Chartreux (photo Serge Mercier).

Quatre versions du combat de Darès et d’Entelles ont été inventoriées dans le pays d’Aix, l’une d’entre elles qui venait de Villelaure est en Californie, au musée Paul Getty. La plus belle de ces mosaïques n’est malheureusement pas présente dans l’exposition, elle a pour origine une demeure située au bout de la rue des Magnans : par un matin d'hiver j'ai souvenir d'avoir eu l'émotion de la découvrir, le chantier de fouilles n'était pas achevé, un brin de pluie avait ravivé ses couleurs. En lieu et place, on trouve dans l’encadrement de l’escalier du musée une version incomplète, mise à jour rue des Chartreux. Sur la photographie de Serge Mercier, on aperçoit l’essentiel : à gauche un solide vainqueur, à droite le plus jeune des combattants nous tourne le dos. Les deux pugilistes étaient porteurs d’une effrayante paire de cestes, des gants de cuir lestés de plomb. Au centre, conformément au chant V de L’Enéide, voici la récompense décernée à Dariès, l’imposante masse d’un taureau qui sera sacrifié.

Au terme de cette exposition merveilleusement suggestive, on en sait beaucoup plus à propos d’Aix la romaine.  C’est le privilège des gens de musée et des chercheurs : ils nuancent certaines inflexions et nous révèlent un nouveau chapitre de notre histoire. Ils rassemblent sous nos yeux des particules errantes, nous sommes confrontés à des lieux presque inconnus ainsi qu’à des splendeurs déchues. Les mosaïques sont d’étranges messagers : à propos des élites d’une société, elles évoquent une fragile corne d’abondance, une énigmatique séquence de prospérité et de stabilité. Dans son introduction, Nuria Nin réemploie l’expression de Chateaubriand qui voulait qu’on donne « du ciel au rêve ». Un dépôt de très vieilles images reprend vie, notre imaginaire rejoint « les intemporelles villes de mémoires et de signes inventées par Italo Calvino ».

Alain Paire

Jusqu'au 3 mai, musée Granet, Aix-en-Provence, ouvert du mardi au dimanche de 12 h à 18 h. Catalogue Aix antique, une cité en Gaule du Sud, 280 pages. Cf aussi Aix en archéologie, 25 ans de découvertes, éd. Snoek. De 7 à 77 ans, chez Casterman, un livre exposé pendant le Festival de la Bande dessinée de 2012, Aquae Sextiae, Aix-en-Provence, textes et images d'Alex Evang, Nuria Nin, Yves Plateau et Jérôme Presti.


Sur ce lien, à propos de cette exposition, une chronique Radio-Zibeline.


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