diligence

Article paru dans La Provence, édition d'Aix, lundi 21 juillet.


Jusqu'en 1950, date de son arrivée dans les bureaux de Manhattan, cette huile sur toile, 72 x 92 cm, était presque inconnue. Entre 1935 et 1946, elle est enfermée dans un coffre-fort de Montevideo. Henry Pearlman l’acquiert chez une galeriste de Buenos-Aires.

13 octobre 1888, la lettre que Vincent Van Gogh adresse à son frère Théo précise la date de sa création. Pas de repentir, ce travail fut exécuté en une journée. Le peintre est épuisé. Il se hâte pour réaliser des toiles qu'il accroche promptement sur les murs de l’atelier de La Maison jaune : il attend la venue imminente de Gauguin.

Sa guimbarde stationne dans la cour d'une auberge, près des plis de la bâche d’une seconde carriole. Vincent envoie à Théo un dessin et une description succinte : "avant-plan de sable gris, fond aussi très simple, murailles roses et jaunes avec fenêtres à persiennes vertes, coin de ciel bleu. Les deux voitures très colorées, vert, rouge, roues jaunes, noir, bleu, orangé... Les voitures sont peintes à la Monticelli avec des empâtements".

Plus haut, il écrivait à son frère : "C’est pas un pays superbe et sublime, ce n’est que du Daumier bien vivant". Les choses d’ici-bas sont un rien archaïques, mais elles parlent fortement. Rien de poussiéreux dans cet ensablement, des couleurs de western ou bien d’ancienne Egypte s’affirment joyeusement. Crépi sommaire sur les murs de l’auberge, volets fermés, c’est l’heure de la sieste.

Avec ses peintures laquées, son capitonnage et sa lanterne, l’omnibus a fière allure. L’échelle hisse bagages, colis et victuailles. Service de Tarascon : les chevaux, le conducteur et les passagers s’arrêtent dans les villages des alentours, Fontvieille ou Saint-Gabriel. Van Gogh venait de peindre des ponts de chemin de fer et un viaduc. Il affectionne les rêvasseries du Tartarin d'Alphonse Daudet,"la complainte de la vieille diligence" .

Le Paris-Lyon-Marseille éclipse l’allant et la drôlerie de la magnifique patache. Le catalogue de la Princeton University explique que "la diligence, comme les barques de pêcheurs peintes aux Saintes-Maries-de-la-Mer... représentaient des technologies dépassées, des matériaux naturels évocateurs d'un âge d'innocence que Van Gogh voyait disparaître à regret".

A Paris, rue Clauzel, le Père Tanguy récupère la toile. Il l’offre au sculpteur Medardo Rosso qui la donne à l’un de ses élèves. Milo Beretta l’emmène en Uruguay. Il meurt en 1935, ses héritières enferment la toile dans un coffre-fort de Montevideo. En mai 1946 elles la cèdent à Paula de Koenisberg qui la revend à Henry Pearlman en juin 1950.

"La chance joue un grand rôle dans l’élaboration d’une collection… En une heure et demie nous avions conclu l’affaire". En sus du prix demandé, Pearlman se défait de deux Renoir et d’un Soutine. Ultime facétie : il fait machine arrière. "Contrarié de me séparer de l’un de mes Soutine préférés. Après avoir passé une nuit blanche, je retournai à la galerie tôt le lendemain matin et je rachetai mon Soutine".

Alain Paire

Musée Granet, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.

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