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Artaud dans le rôle de Marat pour le Napoléon d'Abel Gance (1927)

Sur ce lien on peut visionner Antonin Artaud à Marseille, un film de huit minutes.

Sur la chaîne Mativi-Marseille, André Breton, Walter Benjamin, Germain NouveauSimone Weil, Le couvent et la Pietà de Pourrières (chroniques réalisées par Alain Paire et François Mouren-Provensal). Sur ce lien, une émission Artaud de Web-Radio Zibeline.

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Dans les écrits d'Antonin Artaud, les moments de grandes difficultés, les souffrances et les désespoirs endurés à Marseille, les invectives et les rejets qu'il profére vis-à-vis de sa ville natale ne sont pas rares. Extrait d'une lettre envoyée au Docteur Toulouse, 31 août 1923 : "Me voici de retour à Marseille, où j'ai retrouvé la sensation de vertige, ce besoin brusque et fou de sommeil, cette perte soudaine de mes forces avec un sentiment de vaste douleur, d'abrutissement instantané". Lettre à Génica Athanassiou, 7 février 1925 :"Le lendemain de mon arrivée ici, j'ai été obligé de bondir chez un docteur pour recommencer une série d'injections tant mon état avait brusquement empiré ... et puis Marseille m'asphyxie : j'y retrouve trop de mauvais souvenirs. Malgré la présence de ma mère meilleure pour moi que jamais je n'ai plus l'impression d'être nulle part ici".

Ville infiniment paradoxale, Marseille genère toutes sortes de souvenirs et d'impressions. Les données établies par les biographes d'Artaud (principalement, les ouvrages de Thomas Maeder et de Florence de Mèredieu) et quelques aperçus de l'histoire des revues littéraires de Marseille (1) reconfigurent partiellement son enfance et ses débuts dans la vie d'adulte. Depuis sa naissance jusqu'à l'été de 1918, si l'on excepte des moments de vacances qu'il passe chez ses ascendants de Smyrne, Artaud le Momo - expression typiquement provençale (2) - vit constamment à Marseille. Le 9 août 1916, il est incorporé dans un Régiment d'infanterie ; réformé à Digne, en janvier 1917 (3). Par la suite, il est transféré dans diverses maisons de santé et stations thermales qui traitent les troubles psychiques et la neurasthénie. Après quoi, Artaud s'établit à Paris en 1920, les soins du Docteur Edouard Toulouse le soustraient à l'enfermement : voici venu le temps de ses premiers pas en littérature, au théâtre et au cinéma. Jusqu'en 1928 - il a 32 ans - il fait de brefs retours à Marseille, principalement pendant les étés.

A côté de l'évocation de ses parents et de sa soeur cadette Marie-Ange, les silhouettes de trois personnages nous aident pour mieux appréhender la relation qu'Artaud entretenait avec les lieux de ses origines. En sus du témoignage des lettres qu'il adresse à Génica Athanassiou chaque fois qu'il revient dans le Midi, il faut souligner le rôle joué par deux animateurs de revue, Léon Franc et André Gaillard : à partir de deux revues implantées à Marseille, La Criée et Les Cahiers du Sud, Artaud fraie quelques-unes de ses premières inscriptions à l'intérieur du champ littéraire.

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Photographie d'Armand Salacrou, Artaud en 1927 (collection particulière).

Antonin Artaud ne disposa jamais d'un domicile permanent : la précarité des chambres d'hôtel, divers abris que lui procurent le théâtre et les amis, l'appartement parisien de sa mère furent son lot. Moins grave, déja saisissante, une grande mobilité affecte les premières adresses de ses parents. Ils déménagent souvent. Voici la liste de leurs domiciles : 59 rue de la Blancarde, 2 rue Lacépède, 104 boulevard Longchamp, 176 et 35 du Boulevard de la Madeleine (aujourd'hui, boulevard de la Libération). Les Artaud ne s'éloignent pas de leurs attaches premières ; leurs appartements successifs se situent entre le haut de la Canebière et le Palais Longchamp.

On mentionnera tout d'abord la naissance d'Antonin Artaud. 14 septembre 1896, lieu et jour confirmés par le certificat de baptème délivré depuis l'église des Chartreux. Entre carrefour des Cinq Avenues et boulevard de la Blancarde, sa première demeure, le 15 de la rue du Jardin des Plantes - aujourd'hui, rue des Trois Frères Carasso - laisse découvrir un immeuble de trois étages. Le portail est suffisamment grand pour le passage d'un attelage, l'escalier intérieur est carrelé avec des tomettes. Son père, Antoine-Roi Artaud - il avait 30 ans -et sa mère, Euphrasie Nalpas - 24 ans - s'étaient mariés à Smyrne, le 6 octobre 1894. Leurs épousailles sont officialisées à Marseille le 12 mars 1895. Ils prennent logis dans un immeuble dont la construction vient de s'achever. Deux soeurs d'Antoine-Roi, Rose Artaud, célibataire et Marie, veuve d'Adrien Bonnaud et ses trois enfants, occupent d'autres appartements de cet immeuble.

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Euphrasie, la mère d'Antonin Artaud.

Ses parents n'ont pas encore connu les revers de fortunes qu'ils rencontreront en 1909, date de la cessation d'activité de la Compagnie de Navigation fondée par le grand-père Marius-Pierre. Les bureaux de la Compagnie se situent tout près du Vieux-Port et de l'église des Augustins, au 2 de la rue de la République. Une nourrice, des bonnes et des servantes  aident les parents d'Artaud pour les tâches quotidiennes. Marius-Pierre était un capitaine au long cours, le père d'Artaud est un armateur qui s'absente souvent, ses navires s'éloignent jusqu'en Mer Noire. A Smyrne, dans les ports et sur les quais de la Méditerranée, on parle turc, grec, français, italien. On reconnaîtra dans cette pluralité de langues, les glossolalies, les expressions populaires et plus simplement le lexique provençal qu'Artaud réutilise dans ses écrits des dernières années (3). Je me souviens de cet extrait deLa Main de singe (novembre 1946), publié par Philippe Sollers dans Tel Quel, n°39, automne 1969 :"J'ai dû ne pas manger assez / de bouillabaisse ou d'aiöli / pour ainsi attacher foi aux esprits" .

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Plusieurs deuils, une lourde mortalité. A la place des huit enfants qu'aurait pu compter sa famille, trois survécurent. Un premier cadet est mort-né en 1897, avant que ne survienne la naissance de Marie-Ange, le 24 octobre 1889. Deux jumeaux disparaissent prématurément en mai-juin 1901. Survenu en août 1905, le décès accidentel de Germaine, une jeune soeur âgée de sept mois désespère Antonin. Un autre enfant mort-né séparera Germaine de Fernand, le dernier de ses frères qui naît en 1907.

A quoi s'ajoutent les premiers signes d'une grande fragilité mentale. Antonin a quatre ans et demi quand on diagnostique les symptômes d'une méningite, consécutifs à une chute et à un coup sur la tête. Les soins des médecins consultés par son père impliquent l'usage d'un appareillage effrayant. Une machine infernale provoque chez lui des contractions musculaires, des tics, du bégaiement. Thomas Maeder et Florence de Mèredieu racontent qu'on lui demande de s'asseoir sur le tabouret d'un redoutable dispositif qui dégage une entêtante odeur d'ozone. Des électrodes sont branchés sur la tête de l'enfant ; des étincelles, des décharges et des secousses électriques lui sont infligées. Beaucoup de nervosité, des colères brusques, des moments d'abattement et de déprime entravent ses premières années.

Dans cette enfance marquée par une éducation rigidement bourgeoise, on perçoit quelques fragments de meilleure augure. Les toutes premières mises en scène d'Artaud se déroulent lorsqu'il dispose le décor et les santons de la Crêche de Noël. Son père était distant et sévère, Antonin affectionnait profondément Mariette Nalpas, sa grand-mère maternelle qu'il appelait Neneka. Il passe plusieurs étés de sa prime enfance à Smyrne. Sa grand-mère pressentait combien les accouchements de sa fille Euphrasie pouvaient devenir tragiques ; elle prenait régulièrement le bateau afin de se rapprocher de sa famille marseillaise.

Antonin et sa soeur Marie-Ange attendaient sur les quais de la Joliette l'arrivée ardemment désirée de leur aieüle. Venu de Chypre, le paquebot des Messageries Maritimes qui ramenait Neneka s'appelait le Saghalien, 120 mètres de long et 12 mètres de large. Un autre biographe, Jean-Louis Brau qui interrogea Marie-Ange, rapporte que Neneka "jouait avec Antonin, le bourrait de pâtisseries orientales au miel, de fruits confits, de confitures (dans lesquelles on mettait ses médicaments)". Plus tard, entre autres raisons parce que sur le bord des quais de la Joliette, il avait fortement perçu l'appel du large, Artaud voguera vers des terres lointaines. Ce fils d'armateur tournera le dos à la Méditerranée : des navires l'emmènent au Mexique et en Irlande.

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Sa mère le surnommait "Nanaki", c'était le diminutif constamment utilisé par sa famille, le prénom qu'il employa auprès de ses plus intimes amies. Antonin Artaud fut infiniment triste lorsqu'il apprit le décès de sa grand-mère qu'il vénérait. Cette disparition survient en août 1911, l'adolescent a 15 ans. Florence de Mèredieu note que"la figure de Neneka reviendra de manière obsédante au moment de ses internements et durant toute la période de Rodez. Neneka sera alors le modèle et le prototype des filles de coeur qu'il se fabriquera".

Il effectue l'intégralité de sa scolarité au Collège des Maristes du Sacré-Coeur, accessible au 29 de la rue Barthelemy que l'on découvre derrière l'église des Réformés, à partir d'un angle du Cours Franklin Roosevelt : il faut imaginer Antonin Artaud gravissant ou bien descendant la longue pente de cette rue, depuis son jeune âge jusqu'à 18 ans. Il apprend le latin et le grec, assiste à l'office hebdomadaire qui se déroule dans la chapelle du collège. Cette enfance fut religieuse ; il éprouva le désir de devenir prêtre. Avec des lycéens de cet établissement, Artaud publie en 1910 des poèmes dans une revue dont on n'a pas retrouvé traces : il se procure des caractères pour la typographie, fabrique lui-même sa revue, édite ses textes sous le pseudonyme de Louis des Attides. Quelques semaines avant la déclaration de guerre, en juillet 1914, des problèmes de santé l'empêchent de passer son baccalauréat. Avant d'être mobilisé dans l'armée française, Artaud est placé à La Rouguière, une maison de santé des faubourgs de Marseille, quartier Saint-Marcel.

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Artaud lors du mariage de sa soeur Marie-Ange.

Hiver 1915. Dans les Cahiers de Rodez, Artaud raconte avoir été frappé d'un coup de couteau par deux souteneurs marseillais, devant les Réformés :"je n'eus pas le temps de me retourner que je sentis une lame de couteau me déchirer l'arrière du coeur, dans le dos, un peu vers le haut de l'omoplate, à deux centimètres de la colonne vertébrale". 1919-1920... Antonin Artaud subit des séjours dans des établissements spécialisés dans les affections nerveuses. Son accoutumance à diverses drogues grandit : on lui prescrit de fortes doses de laudanum "pour lutter contre des états de douleurs errantes et d'angoisses". Il réalise quelques portraits, des paysages et des natures mortes : cette première pratique du dessin s'interrompra jusque vers 1945, si l'on excepte quelques griffonnages de sa correspondance, des esquisses pour des décors et des costumes de théâtre.

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Photographie de Man Ray: Genica Athanasiou.

Le docteur Toulouse qui l'a pris en charge accepte qu'il puisse quitter Villejuif. Artaud fait ses débuts à Paris comme acteur chez Lugné-Poe. Il lie connaissance avec Max Jacob qui lui suggère de travailler chez Charles Dullin. Elle est l'une des actrices de l'Atelier : en septembre 1921, il fait la rencontre d'une jeune roumaine dont il s'éprend passionnément, Génica Athanasiou.

Une chose m'étonne : avant qu'il ne devienne l'acteur qu'on aperçoit dans tel ou tel film de l'entre-deux guerres, Artaud n'évoque jamais les spectacles de théâtre ou bien les soirées d'opéra qu'il aura pu apercevoir à Marseille. A Paris, sur les scènes où il joue ses premiers rôles, il surgit et s'impose avec son extraordinaire véhémence, son costume, sa canne et son chapeau. Sa singularité, le vouloir-vivre de ce désespéré qui vous parle, ses immenses capacités se révèlent assez vite : dans sa ville natale, il semble n'avoir pas suivi le moindre cours, il n'a jamais eu de formation pour le théâtre.

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Quelques extraits de sa correspondance, principalement les lettres qu'il adresse à Génica détaillent sommairement ses retours à Marseille. Ses courriers évoquent souvent de vaines tentatives de désintoxication, les piqures qu'on lui administre. Une lettre adressée à Génica, le 20 juillet 1922 : pendant l'Exposition Coloniale qui se déroule au Parc Chanot, un ballet de danseuses cambodgiennes par ailleurs remarquées par Rodin lui donne un aperçu du Théatre Oriental,"J'en ai une impression de désolation et aussi de calme et de fraîcheur. Du soleil, des robes claires. J'ai pensé à tes robes".

Quelques jours plus tard, il envoie à Génica des paquets de cigarettes qui viennent de Constantinople. 31 juillet 1922, il tente de se défaire des médicaments qui ruinent sa santé : "Tout ce que je fais, même les choses imprudentes, c'est par amour pour toi ... Je suis en train de faire un gros effort pour supprimer l'opium. Et cela m'occasionne des souffrances épouvantables".Pendant la seconde quinzaine d'août 1923, Génica prend chambre dans un hôtel de Marseille, les parents d'Artaud ne semblent pas la connaître.

Le 8 septembre 1923, il lui raconte qu'il a" vu hier soir en famille un assez beau film de Griffith, La Chute de Babylone". Février 1924, "à peine descendu du train", Artaud envoie à Génica trois cartes postales qui représentent l'Abbaye de Saint-Victor, le bassin de Carénage, et l'esplanade de la Gare Saint Charles.

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Photographie de Man Ray : Genica Athanasiou.

Sept mois plus tard, cimetière Saint-Pierre de Marseille : il assiste aux obsèques de son père, décédé le 7 septembre 1924. En 1936, pendant l'une de ses conférences mexicaines, Antonin Artaud évoque son ultime réconciliation avec Antoine-Roi : "J'ai vécu jusqu'à vingt-sept ans avec la haine du Père, de mon père en particulier. Jusqu'au jour où je l'ai vu trépasser. Alors cette rigueur inhumaine, dont je l'accusais de m'opprimer, a cédé. Un autre être est sorti de ce corps. Et pour la première fois de la vie, ce père m'a tendu les bras".

Alain Paire.

(1) Cf. Chronique des Cahiers du Sud, 1914-1966 (éd. de l'Imec, 1993), Antonin Artaud écrivain du Sud, sous la direction de Thierry Gallibert (Edisud, 2002) Artaud en revues, sous la direction d'Olivier Penot-Lacassagne (Bibliothèque Mélusine / L'Age d'homme 2005).

(2) En provençal, "l'idiot" ou "le simplet".

(3) Cf par Florence de Méredieu, Artaud dans la guerre, éd.du Blusson.

La reconnaissance d'Antonin Artaud à Marseille fut tardive. En octobre 1995, édition par André Dimanche de deux émissions radiophoniques de René Farabet,Pour en finir avec le jugement de Dieu, etMonsieur Van Gogh, vous délirez, un coffret de 4 CD, accompagné par un texte de Jean-Christophe Bailly,L'infini dehors de la voix, avec huit photographies de Denise Collomb.

17 Juin / 17 septembre 1995, exposition et catalogue au Musée Cantini par Agnès de la Beaumelle et Nicolas Cendo, Antonin Artaud / Oeuvres sur papier. Une photographie de Serge Assier réunit Bernard Blistène, André Dimanche, Denise Collomb et Serge Mallaussena au moment du vernissage.

Assier

Ci-dessous, 14 mars 2015 , rencontre à Marseille autour d'Antonin Artaud.

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