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Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), La fête à Saint-Cloud, huile sur toile, 2,16 x 3,35 m, Paris, Hôtel de Toulouse, siège de la Banque de France.

 

Le musée Jacquemart-André, à Paris, présente actuellement, jusqu'au 21 juillet 2014, une exposition intitulée De Watteau à Fragonard, les fêtes galantes dont l'un des principaux intérêts est la présence, dans la dernière salle, en guise de conclusion du propos, de La fête à Saint-Cloud, le grand tableau de Fragonard (2,16 x 3,35 m) que l'on a rarement l'occasion de voir parce qu'il est conservé dans les locaux de la Banque de France, non ouverts au public. Il fut toutefois accroché quelques semaines, en 2005, dans les salles de peinture française du XVIIIe siècle, au musée du Louvre, où l'on rêve qu'il soit un jour à demeure. En attendant, il faut aller le voir ou revoir boulevard Haussmann, même s'il est un peu à l'étroit dans la salle où il est présenté.

Que voit-on d'abord sur cette large surface ? D'abord un grand ciel nuageux et de grands arbres avec, entre eux, un haut jet d'eau. Puis de petits personnages formant des groupes ici et là. À gauche, sur une estrade, une scène charlatanesque avec trois bonimenteurs dont deux en pleine action, une femme et un homme (on distingue aussi un singe). À côté d'eux, la tente d'un marchand de jouets et de marionnettes. À droite, sous le regard d'un hermès de pierre, un marionnettiste sur le point de commencer son spectacle. Au milieu, à l'arrière, une autre tente de marchand et quelques personnes auprès de la balustrade devant le grand jet d'eau. Presque une fête foraine donc, avec des attractions, certainement pas une fête galante ; les allusions érotiques sont d'ailleurs quasi absentes de l'œuvre, ce qui surprend un peu de la part de Fragonard, - à peine un jeune gandin qui entreprend deux spectatrices en leur montrant d'un grand geste les charlatans.

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Jean-Honoré Fragonard, La fête à Saint-Cloud, détail de la partie droite.

 

Mais, pour importantes qu'elles soient, les figures n'occupent qu'une place relativement réduite dans la composition. Toutes vues d'un peu loin, certaines simplement esquissées, difficiles à distinguer (notamment celles sous la tente jaune, ou à côté), ce n'est que dans un second temps que le regard s'attache à elles. Il y a là, je crois, un caractère tout à fait propre à cette œuvre, et certainement voulu par Fragonard : le fait qu'on la perçoive en deux temps ou, pour le dire autrement, qu'on n'en puisse avoir d'emblée une vision immédiate complète ; que se maintienne toujours, à peine sensible, à peine conscient, un léger décalage entre la perception du cadre naturel, immense, presque démesuré, et celle des petits personnages, là comme des "détails" épars. Et cette impression est précisément accentuée par la dispersion des groupes, que le peintre isole et qu'il a d'ailleurs étudiés séparément (on ne connaît pas d'esquisse d'ensemble de l'œuvre, mais il en existe trois - dont l'une est présentée dans l'exposition - pour les trois principaux groupes de personnages) : ainsi la petite scène formée par les charlatans et leurs spectateurs est nettement séparée de la tente du marchand de jouets par un arbre taillé en forme de cône oblong, sans doute un cyprès. Là encore le regard passe d'un groupe à l'autre sans que rien ne les rapproche ni ne les relie, au contraire par exemple de ce que fait Watteau dans L'embarquement pour Cythère. La disparité de la lumière sur les différents groupes contribue aussi à cet effet. Plusieurs espaces humains limités se côtoient ainsi, sans communication entre eux, dans un espace naturel qui paraît illimité, et le tour de force de l'artiste est d'avoir su conserver à l'œuvre une unité remarquable, en dépit de ce morcellement dont on ne prend pas tout de suite conscience.

De même que les personnages dans le tableau ne semblent aucunement s'inquiéter de la démesure qui les entoure, tout absorbés qu'ils sont par les spectacles ou les objets qui les distraient et les font rêver, de même ne remarque-t-on pas d'abord les signes que le peintre a semés dans l'œuvre pour y susciter une vague inquiétude : les hauts peupliers défeuillés et courbés à gauche, victimes probables d'un fort coup de vent ou d'une tempête récente, l'hermès caché à droite, de trois quarts sur fond noir, comme un observateur ironique des frivolités humaines, et surtout l'oranger renversé avec sa caisse[1], presque au milieu au premier plan de la composition, peut-être victime lui aussi de la tempête. C'est une belle journée certes, mais le ciel reste nuageux et le temps pourrait brusquement changer, les forces de la nature se faire sentir comme elles l'ont fait il y a peu. Il semble même que le haut jet d'eau, au fond, a quelque chose d'inquiétant. Fragonard crée ainsi, ici encore, un subtil décalage, cette fois entre une atmosphère évidemment festive (que les touches éparpillées de rouge vif évoquent sans insistance) et la suggestion d'une menace latente. Comme le temps, la fête pourrait mal tourner.

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Jean-Honoré Fragonard, La fête à Saint-Cloud, détail de la partie gauche.

 

Tous les personnages du tableau, qu'ils suivent un spectacle ou regardent le grand jet d'eau ou les objets proposés par les marchands, sont attentifs à quelque chose, tout comme nous qui les observons, - à une double différence près cependant. D'une part, cette duplication nous fait bien sentir notre position de regardeurs tout à fait désengagés de l'"action", loin de la fête : nous ne sommes ni avec ni parmi les figures, et aucune n'est tournée vers nous. D'autre part, cet éloignement nous fait voir autre chose que ces personnages, et autre chose qu'eux ne semblent ni voir ni sentir et qui n'est pas un spectacle ni un objet : l'énormité de la nature. Le peintre se plaît à montrer ainsi que les tréteaux des charlatans avec la haute toile derrière eux sont plus petits que les arbres, comme l'est aussi le grand jet d'eau. Davantage même : cette toile levée avec à son sommet un pavillon rouge flottant au vent fait songer à la voile d'un navire qu'un grain pourrait emporter. Pour Fragonard - et on le voit particulièrement dans nombre de ses dessins, par exemple dans le Paysage boisé conservé à l'École des Beaux-Arts, à Paris[2] -, la nature n'est aucunement un décor vague et agréable comme elle paraît l'être dans les Fêtes galantes de Watteau et de ses émules, elle est une puissance envahissante et redoutable que seule une illusion fait oublier.

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Jean-Honoré Fragonard, Paysage boisé, sanguine (contre-épreuve), vers 1756-1760 ; 30, 4 x 44,7 cm ; Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts.

 

Il est remarquable que le peintre, consciemment ou non, exprime une inquiétude diffuse par une certaine façon d'exalter la grandeur de la nature, et en choisissant de représenter une fête. Car le moins que l'on puisse dire, sans dramatiser pour autant, est que l'œuvre ne suggère aucune gaieté, aucun entrain, - bien plutôt une sorte d'attente indéfinie. Et il ne s'agit pas d'une angoisse banale causée par le caractère éphémère de toute chose, par le passage du temps ; au contraire de son ami Hubert Robert, Fragonard ne s'intéresse guère aux ruines. Mais alors quoi ? Peut-être quelque chose qui tient à une nouvelle solitude des êtres, à la désagrégation d'un tissu social solide, qu'une fête justement devrait rendre sensible, sinon évident. Peut-être, on ne sait, et cette incertitude est aussi à la source du charme de l'œuvre. Les spécialistes du peintre s'accordent à dater La fête à Saint-Cloud des années 1770-1772. Chateaubriand est né en 1768 : René et ses orages désirés approchent, il ne s'en faut plus que de trois décennies et de la traversée d'une révolution.

Alain Madeleine-Perdrillat, avril 2014.


[1] Le motif de l'arbre renversé ou presque complètement couché se retrouve dans d'autres œuvres de Fragonard, par exemple dans une Vue de ruines italiennes [sans doute de la villa d'Hadrien, à Tivoli], une sanguine de 1760 conservée à Rotterdam, au musée Boijmans Van Beuningen, visible en ce moment à Paris, à la Fondation Custodia, dans le cadre de l'exposition Dialogues : dessins de la Fondation Custodia et du Museum Boijmans Van Beuningen (jusqu'au 22 juin 2014).

[2] Contre-épreuve à la sanguine d'un dessin conservé dans une collection privée, daté vers 1756-1760 ; 30, 4 x 44,7 cm ; Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts.

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