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Lubin Baugin, Nature morte à l'échiquier (musée du Louvre).

En 1968, Pascal Quignard achevait des études de philosophie à Nanterre. Il abandonna une thèse entreprise sous la direction d'Emmanuel Lévinas : après quoi, il entreprit de composer des sonates et des trios. Dans son livre d'entretiens avec Chantal Lapeyre-Desmaison, Pascal Quignard le solitaire, il mentionne une autre brisure. Il avait "consacré quatre années à faire des peintures sur tissu, sur bois, sur carton, sur papier kraft, sur isorel, sur verre. En 1968, je consumai dans un grand feu, allumé  devant le pavillon de Lully, l'ensemble de ce que j'avais produit et qui représentait un peu plus d'un millier d'images".

Dans ses livres, innombrables sont les étonnements et les plaisirs qui font référence à la peinture et à l'histoire de l'art. Dans le premier des Petits traités, il est rappelé que Pierre Nicole, le professeur de latin de Racine "mourut entouré des toiles de Philippe de Champaigne". Des fragments des Tablettes de buis d'Apronenia Avitia évoquent la lutte contre l'oubli, les franchissements du temps que l'on découvre dans le Journal de Jacopo Pontormo. Dans Le sexe et l'effroi et sur les pages de La Frontière, les fresques de Pompéi et les azulejos du Palais Fronteira se déploient. Quignard voue certains de ses textes à son ami le peintre Aki Kuroda, aux oeuvres érotiques de Pablo Picasso, à Eugène Delacroix, aux fresques de Lascaux ou bien aux nuits des peintres du XVII° siècle. Il songe à l'incendie de Lunéville qui réduisit en cendres des toiles de Georges de La Tour. Il se souvient d'Alberto Giacometti "imitant subitement les longues figures funéraires de l'ancienne Etrurie".
Dans Tous les matins du monde, Monsieur de Saint Colombe s'entretient avec Lubin Baugin qui n'est pas encore parti pour Rome. Son profil évoque ceux qui font mine de desserrer les lèvres, "ceux qui savent rompre le silence tout en faisant silence". Quignard imagine que le violiste mutique et coléreux passe commande d'un tableau qui avait pour sujet sa table à écrire, celle qui figurait dans son salon de musique où surgissait l'ombre de sa femme morte : "Monsieur de Sainte Colombe, à son lever, caressait la toile de Monsieur Baugin et passait sa chemise". En compagnie de Marin Marais qu'il rudoyait, il lui arriva d'apercevoir dans l'atelier de Lubin Baugin, non pas une nappe bleue et du jaune paille, une fiasque monumentale et des rouleaux de gaufrettes, mais un autre tableau du Louvre, une vie silencieuse beaucoup plus allégorique : "une table avec un verre à moitié plein de vin rouge, un luth couché, un cahier de musique, une bourse de velours noir, des cartes à jouer dont la première était un valet de trèfle, un échiquier sur lequel étaient disposés un vas avec trois oeillets et un miroir octogonal".
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Quand sur les bords du Tibre s'amenuise "le bonheur d'être libre et de vivre entre le vin et le songe", l'eau-fortier de Terrasse à Rome reçoit Claude Gellée qui ne le comprend pas, et qui fut pourtant l'un de ses ultimes interlocuteurs. Masaccio et la Capella Brancacci apparaissent au chapitre XI de Vie secrète dont le narrateur écrit auparavant qu'il aurait "aimé broyer des poudres de couleur dans un pot de buis et le tendre au maître de Flemalle". Choisis et rassemblés par ses soins "parce qu'il faut toujours conduire plusieurs chevaux à la fois", des photographies, des frontispices, des gravures que l'on dit licencieuses, des reproductions de peintures et de dessins ponctuent abondamment le livre d'entretiens mentionné plus haut, Pascal Quignard le solitaire.


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Il faut aussi évoquer des impatiences,  des insoumissions et des enchevêtrements, la sourde montée, l'éventualité dans cette oeuvre d'une haine de  la peinture. Chez Quignard, des moments de stupeur ou  bien d'épuisement, des astreintes sans rémission, des gestes d'écart et de sécession, des reprises de rythme requalifient la radicalité du regard. Une guerre se poursuit. Quelque chose d'âpre et de douloureux, de l'indomesticable ou bien de l'irreprésentable, toutes sortes de défaillances égarent notre désir de lecture, chamboulent les recompositions. Dans un passage de Le nom sur le bout de la langue, la lettre est farouchement préférée à l'image : "la poésie, le mot retrouvé, c'est le langage qui donne à voir le monde, qui fait réapparaître l'image intransmissible qui se dissimule derrière n'importe quelle image".
Le "tribunal du temps" ne l'impressionne pas. Evoquant le père de Sénèque, Quignard se souvient qu' "il faut sans cesse ramener des preuves qu'on part prélever dans le sous-sol du monde et l'ombre de l'histoire". Il ne craint pas l'esseulement. Refuse de capituler, ne veut pas suivre "les cannes des aveugles". Trois peintres qui sont ses contemporains et que la doxa du jour célèbre faiblement, des artistes sans protocole ni complaisance ont inventé avec lui de nouvelles configurations. En compagnie de Pierre Skira - auteur en 1989 d'un ouvrage à propos de La nature morte où l'on se remémore que "lorsqu'il devient nécessaire de rompre avec un courant ou une pratique dominante, une pomme y pourvoit" - Pascal Quignard a réalisé trois recueils. La Septante (1994) et L'Amour conjugal (1995) furent réalisés sous l'égide du galeriste Patrice Trigano, Flammarion édita Tondo en 2002.


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Pierre Skira et Pascal Quignard, exposition au musée de Soissons, 2012 (photographie journal L'Ardennais).
Grâces lui soient rendues, on doit à Claude Roffat, le créateur des éditions de L'Oeuf sauvage, d'avoir incité Quignard à découvrir l'oeuvre de Jean Rustin qui confirma sa conviction selon laquelle "les plus grands peintres n'ont jamais été exposés nulle part". En face des chambres, des corps et des visages peints par Rustin, Quignard estime avoir retrouvé l' "irréconciliable" visage d'un revenant, une apparition proche de celle de Robert Antelme dans La Douleur. Ainsi s'exhuma sur fond de nuit un souvenir privé "cette incarnation qui se voit dans la peinture de Jean Rustin, où  j'ai retrouvé tout à coup, un jour d'hiver 1998, dans l'atelier de Bagnolet, le visage tant aimé de mon oncle quand il me réapprenait à manger, rue d'Alésia, chez ma grand-mère". Une amitié se noua : "Avec Jean, après qu'on ait regardé les visages, après qu'il ait mis son menton sous son violon et joué pour réjouir ces ombres si égarées qu'il avait peintes, on descendait les escaliers, on allait boire en silence des verres de vin nouveau, au bas de la tour où il avait son atelier, rue Lénine".
Un troisième artiste en la personne de Louis Cordesse. Sans la ténacité de quelques-uns, ses peintures et ses gravures auraient pu devenir invisibles. Frappé par la maladie, Cordesse "mourut tout à coup le jeudi 9 juin 1988 ... Il avait quarante-neuf ans". Pascal Quignard avait rencontré ce natif de Marseille dans l'appartement de Gisèle Celan-Lestrange, "devant une longue table brune". "Louis était né dans un port ... La mer nous obsédait"... "Il crayonnait en hâte ... Il appartenait à une famille patricienne perdue dans la politique. Il aimait porter le Borsalino des gangsters. Il ressemblait à Rembrandt van Rijn et ses gravures ressemblent à celles que le Hollandais composait au milieu du XVII° siècle". Jean-Pascal Léger qui dirigeait la galerie, la revue et les éditions Clivages associa en plusieurs occasions Quignard et Cordesse qui composèrent ensemble Les mots de la terre, de la peur et du sol en 1979, Sur le défaut de terre en 1979, ainsi que les tout premiers tomes des Petits Traités (1981-1984).
L'incipit des Petits traités se souvient  de Louis Cordesse : "Tacite dit qu'il n'y a qu'un tombeau : le coeur d'un ami / Le séjour où résident ceux qu'on a aimés n'est pas un enfer".
Alain Paire

Pascal Quignard le Solitaire, rencontre avec Chantal Lapeyre-Desmaison, Paris, Editions Le Flohic, mai 2001, réédité aux Editions Galilée, 2006.


Proche au milieu des années soixante-dix de Pascal Quignard, Louis Cordesse et Jean-Pascal Léger, Frank Lestringant par ailleurs auteur d'ouvrages à propos de Gide, de la cartographie, de Jean de Léry et de Montaigne au Brésil, a livré un article à propos de Louis Cordesse et de quelques procédés théoriques au début de la Renaissance, dans le cahier 260 de la Revue des Sciences humaines, Pascal Quignard, Lille 2000. Quignard s'y trouve associé en fin de texte à Montaigne "écrivant à peu d'hommes et à peu d'années".

Une première version de ce texte dans le n°10 de CCP, Pascal Quignard, octobre 2005. Sur ce lien vers Poezibao, un autre article, novembre 2011, Rencontre avec Pascal Quignard.

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